80 000 pas à travers Charlevoix

Par la fenêtre de l'autobus scolaire qui faisait route vers le départ du 65 km de l'Ultra-Trail Harricana (UTHC), au lever du jour samedi dernier, l'ampleur du défi pour les prochaines heures était on ne peut plus clair. Après une bonne quarantaine de minutes sur le chemin vallonné et sinueux qui mène au parc national des Hautes-Gorges-de-la-Rivière-Malbaie, il ne nous restait qu'une chose à faire. Rentrer à la course à pied par l'arrière-pays de Charlevoix...
Après des mois de préparation et d'entraînement, près de 300 coureurs et coureuses étaient prêts pour l'aventure en semi-autonomie à compléter en moins d'une douzaine d'heures. De quoi être intimidé.
Dans sa tête et silencieux, mon voisin de banquette profite des derniers moments de répit dans l'autobus pendant que le soleil se lève. Petit nouveau à l'UTHC comme moi ou coureur d'expérience qui aura un dernier conseil à partager? À mi-chemin du trajet, je risque la question.
En provenance de Montréal, Simon en est lui aussi à son premier «ultra» - nom donné aux distances plus grandes qu'un marathon (42,2 km). Rapidement, les mêmes doutes, les mêmes interrogations sont évoqués; sur notre préparation et ce qui nous attend pour le reste de la journée. 
Avons-nous assez couru à l'entraînement? Est-ce que le terrain sera plus difficile et technique que ce que nous connaissons? Comment notre corps va réagir à ce premier 65 km et quelques 2000 m de montée au programme?
Étrangement, cette conversation calme ma nervosité. À destination, les salutations avec Simon sont sincères, tout comme le bonne chance que l'on s'échange avec une tape dans le dos, avant de nous fondre dans la meute de «traileurs» prêts à courir.
Sur le coup de 7h tapant et dans la fraîcheur de ce matin de septembre, les loups sont finalement lancés. En compagnie des copains Patrice, Vincent, Michel et Jean-François, j'amorce le parcours avec un immense désir de courir. Heureusement!
Nerveux, je regarde ma montre GPS trop souvent et tente de m'assurer de bien gérer dès le départ mon effort. «NE-PAS-PARTIR-TROP-VITE!» Je me répète cette phrase tandis que j'apprécie la beauté du paysage avec les falaises des Hautes-Gorges à l'horizon.
Au premier ravitaillement à environ 7 km du départ, on ne s'arrête pas alors que nos vestes de course sont encore remplies d'eau et de vivres. Le deuxième tronçon doit être le plus difficile, alors aussi bien bien s'y attaquer rapidement. Devant nous, une quinzaine de kilomètres avec du terrain accidenté, boueux, et près de 600 m de dénivelé positif. 
Dans l'étroit sentier, la file s'allonge et la vitesse du groupe ralentit. Les montées se font à la marche et il devient vite difficile de rester en groupe avec les boys tandis que ça bouchonne par moment. Plus à l'avant, Vincent file et ne sera jamais revu avant l'arrivée.
Dès que le sentier s'élargit au détour d'une mare d'eau ou de boue, les plus pressés foncent en pataugeant et s'intercalent. Si bien que notre petite bande se retrouve séparée; Pat et Jeff à l'avant, Mike à l'arrière.
Sans me laisser démonter, je me dis que dès que le terrain s'ouvrira davantage, notamment durant les passages en chemins forestiers, nous devrions pouvoir nous regrouper. Finalement, à l'approche du deuxième ravito sur les cinq du jour, Michel me rejoint de l'arrière et nous finissons par retrouver Pat et Jeff qui avaient levé le pied dans l'espoir de nous voir revenir.
Avec 22 km sous les semelles, nous profitons d'une courte pause au ravitaillement pour prendre une soupe, remplir nos gourdes et boire... un Pepsi! Le moral est excellent. Notre rythme est bon et l'essentiel, on s'amuse sur le sentier!
C'était d'ailleurs mon objectif dès qu'il a été question de faire le 65 km de l'UTHC. Je ne voulais pas que cela devienne un long calvaire à endurer. Marc, un collègue adepte d'ultra-trail m'avait d'ailleurs donné ce sage conseil quand je lui avais partagé mon intention de faire Harricana : «C'est simple, prend ça comme une belle balade!» J'avais bien noté.
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Pour quiconque n'a pas couru en sentier une distance comparable à celle qui étaient proposées aux sportifs de l'UTHC samedi, il peut être abstrait d'imaginer l'effort nécessaire pour réaliser pareille aventure. Au moment d'aller enfin au lit après mon périple de 65 km dans Charlevoix, ma montre offrait un portrait plus concret de ma journée : près de 80 000 pas au compteur!
Un effort de 9h26:55 dans mon cas. Une folie en apparence, mais qui pourtant n'en est pas réellement une si l'on s'y prépare bien. 
Et rien à voir avec ce qui est demandé aux «machines» qui s'attaquent au 125 km, épreuve du prestigieux circuit mondial de l'Ultra-Trail World Tour. Comme quoi la folie des uns fait le bonheur des autres!
Samedi à Grand-Fonds, nous étions d'ailleurs quelque 1400 coureurs et coureuses venus défier les sentiers dans les différentes épreuves au programme de ce 6e UTHC. Du 1 km jeunesse au 125 km, en passant par les populaires 10 km, 28 km et marathon, l'engouement est indéniable pour la discipline.
Un sport qui se distingue de la route par son cachet nature et aventure, qui prend de l'importance plus la distance est grande. Car une aventure, c'en est toute une!
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À la frontière des 26 km, mes cuisses commencent à ressentir des crampes. Ce n'est pas la première fois que ça m'arrive en course. Sauf que là, il reste encore presque 40 bornes à faire! Boisson, gel énergétique... je tente de régler le malaise et j'en glisse un mot aux gars. Les crampes finissent par s'atténuer, mais je demeure sur mes gardes. 
Je retrouve à peine mes moyens que c'est au tour de Michel d'avoir une baisse de régime. Dans une longue descente sur un chemin forestier, tandis que notre quatuor tente de retrouver un certain rythme de croisière, je laisse aller les jambes et rejoins un couple juste devant. C'est un autre Jean-François, un ami que je n'avais pas vu depuis... 14 ou 15 ans!
Durant la descente, il me présente sa blonde, Marie-Christine, qui a donné naissance à leur deuxième fille il y a environ un an! Le temps file au rythme de la conversation et les kilomètres semblent ne plus compter. Sauf qu'au moment de constater où sont rendus les gars derrière, je ne les aperçois plus...
Je laisse filer mes amis et j'attends un peu. Le chrono passe et je me refroidis. De peur que les crampes réapparaissent, je reprends le sentier en solo. Il faut avancer! Pour la petite histoire, les gars rentreront finalement à Grand-Fonds peu de temps après moi.
Je comprends que particulièrement en ultra-trail, il faut courir pour soi. À l'écoute de nos sensations, c'est l'unique façon d'arriver au bout de l'aventure. À ma surprise, je retrouve Jeff et sa blonde assez rapidement dans la montée qui suit. Finalement, nous ferons équipe jusqu'autour du 50e km.
Après une capsule de sels minéraux proposée par Jeff au ravito numéro 3, les crampes sont choses du passé. Dans cette deuxième partie de la course, le peloton de coureurs est étiré et nous prenons plaisir à courir en sous-bois avec l'impression d'être souvent fin seuls au coeur de Charlevoix. Fantastique!
Au ravito 4, je retrouve avec plaisir mon amoureuse qui a fait l'approche directe pour rejoindre le point de passage. Elle s'étonne de mon état de fraîcheur. Mais de retour à l'action en compagnie de Jean-François et Marie-Christine, quelque chose cloche. 
Mon estomac travaille étrangement et l'inconfort persiste. Serait-ce la capsule de sels? Je sais que je dois continuer à m'alimenter et à boire, mais rien ne passe. Je peine à suivre et dès que Marie relance le pas de course, je m'accroche difficilement. Au bout d'un moment, dans la longue ascension de la montagne Noire, je laisse filer le couple.
C'est donc seul que je rentre au ravitaillement numéro 5, à moins de 8 km de l'arrivée. Le but est si près! Comme j'arrive, Jeff et Marie s'informent de mon état avant de repartir. «C'est juste en descente à partir d'ici», me lance mon ami comme encouragement.
Seraient-ce les quartiers d'orange ou encore la ligne d'arrivée, qui était si proche, mais j'ai soudain retrouvé une certaine énergie. Sans chercher davantage, j'ai entrepris la descente en solo vers Grand-Fonds.
Avec 6 km à faire, j'ai eu ce soudain désir de sortir de ma tête après ces heures à tout analyser constamment sur mon état physique et mental. Et si on se faisait plaisir sans trop réfléchir?
Les écouteurs dans les oreilles avec du Eminem un peu trop fort, j'ai galopé vers l'arrivée. Un véritable dopage musical! Au point de reprendre des coureurs qui m'avaient dépassé et de retrouver Jeff et Marie-Christine près de l'arrivée. 
Des frissons chaque fois que je passais les derniers marqueurs kilométriques. Puis cette arche verte de l'UTHC que j'espérais tant. 
Un immense sentiment d'accomplissement. Un but atteint après y avoir rêvé depuis des mois. 
Et pourquoi tenter pareille distance en sentier? Pour le dépassement, pour l'aventure, pour la gestion d'une aussi longue course, pour la camaraderie, pour condenser autant dans une même journée...
Et parce qu'à chacun de ces 80 000 pas, dans l'instant présent, on se sent ultra vivant.

Courir plus vite que la mort

Il était l'un des favoris à surveiller de l'épreuve reine de l'Ultra-Trail Harricana, mais le Français Vivien Laporte n'envisageait pas la course de 125 km en sol québécois de cette façon. Peu de temps avant de s'amener ici, le Breton de 31 ans apprenait le décès d'un compatriote et ami coureur, Matthieu Craff, 28 ans, dans un accident au Mont-Blanc. C'est donc en mission que Laporte a traversé Charlevoix. Au moment où il nous reprenait durant l'étape deux de notre 65 km, il cachait totalement les quelque 80 km qu'il avait déjà au compteur à ce moment et la nuit passée sur les sentiers après un départ à 2h du matin de Notre-Dame-des-Monts. En route vers un temps de 12h48:14 - la nouvelle marque sur la distance à l'UTHC -, il portait sur son sac de course Salomon une photo épinglée de Craff. C'est d'ailleurs en enlevant son sac et en présentant son ami au public qu'il a traversé le fil d'arrivée, ému et comblé.
Pour cette aventure, Le Soleil était l'invité de l'Ultra-Trail Harricana. Merci à l'organisation pour sa précieuse collaboration. Pour en savoir plus : Harricana.info
Merci également aux fabricants Arc'teryx, Garmin et Salomon, qui ont fourni vêtements, montre, chaussures et veste de course. Mis à rude épreuve, les produits sélectionnés ont été à la hauteur à chacune de mes foulées! Pour en savoir plus : Arcteryx.comGarmin.com et Salomon.com.