Un homme se tient sur le «pain de sucre» au pied de la chute Montmorency. Au 19e siècle, des braves osaient creuser une grotte à l’intérieur pour en faire un débit de boisson!

Pierre Lahoud, l’historien volant

Pierre Lahoud n’a peut-être pas mis les pieds partout au Québec, mais il y a certainement posé les yeux… et son objectif. En quatre décennies, cet historien de profession a photographié chaque recoin de la Belle Province du haut des airs. Une récolte de 500 000 images en 5000 heures de vol.

Aujourd’hui à la retraite, cet habitant de l’île d’Orléans ne ralentit pas son méticuleux travail de recension. Même qu’il caresse le rêve de léguer aux générations futures un portrait de l’évolution de notre territoire. Question d’adoucir l’hiver, Le Soleil publiera un de ses clichés aériens de saison chaque samedi jusqu’au 14 mars. Pour lancer la série, voici une discussion avec l’historien volant Pierre Lahoud.

Q Comment l’idée de photographier l’évolution du Québec en avion est-elle née?

J’ai commencé ma carrière au ministère de la Culture en 1974. On a eu le mandat de faire l’état du Québec sur le plan patrimonial. J’ai donc survolé tout le Québec pendant cinq ans. Mais j’avais la piqûre. J’ai tellement aimé voir cette dimension inhabituelle depuis les airs que j’ai décidé de continuer. Je me suis donné comme mission de répertorier les changements sur le territoire du Québec. Depuis presque 40 ans, j’essaie de documenter les modifications, les nouvelles constructions et l’érosion le plus possible.

Q Êtes-vous photographe et pilote en même temps?

Non, c’est pour ça que je suis toujours vivant! Ce serait périlleux, parce qu’on peut devenir captivé par son sujet. Alors je loue un avion et un pilote puis je pars en expédition. Les conditions peuvent être difficiles. J’ai une plage d’environ 20 jours par année avec des conditions optimales pour la photo. Et c’est moi qui paie tout ça. Je me donne un budget d’avion d’environ 10 000 $ par année. Depuis près de 40 ans, alors faites le calcul…

Q Quels changements avez-vous observés au fil des ans?

J’ai vu beaucoup de changements peu perceptibles à partir du sol. L’érosion des berges du Saint-Laurent, c’est franchement dramatique. Le territoire est grugé sans cesse. Les mines à ciel ouvert abandonnées me touchent beaucoup, que ce soit à Thetford [Mines] ou dans le nord du Québec. Comment va-t-on faire pour restaurer ces habitats-là? Je ne sais vraiment pas…

Le «pain de sucre» devant la chute Montmorency.

Q Parlez-nous de votre photo du «pain de sucre» devant la chute Montmorency.

C’est un des phénomènes les plus inusités et exceptionnels qu’on voit dans la région. Au milieu du 19e siècle, on creusait même une grotte à l’intérieur du pain de sucre et on en faisait un petit débit de boisson! Certaines des peintures de Krieghoff [Cornelius de son prénom, un peintre célèbre à l’époque pour ses toiles de paysages d’hiver] montrent très bien ce débit de boisson. C’était une activité traditionnelle qui permettait d’apprivoiser l’hiver, comme le disait l’anthropologue [Bernard] Arcand. Parce que si on subit l’hiver, on va le trouver long. Le secteur du pain de sucre et des chutes est un bel exemple de cet apprivoisement, de cette façon de profiter de l’hiver.

Q Quel avenir espérez-vous pour vos photos?

R L’an passé, j’ai donné une grande partie de mes photographies aériennes aux Archives nationales du Québec. C’était l’équivalent de 250 000 diapositives. Mais depuis 15 ans, je travaille en numérique. Alors je dois approcher les 500 000 à 600 000 images du Québec! J’espère que tout ça ira aux archives. C’est important d’avoir une vue générale de notre territoire si on veut le protéger. Pour moi, ce sera un beau cadeau à donner au Québec.

Q Quels sont vos projets?

Je vais bientôt aller documenter le Carnaval de Québec. Ça fait 40 ans que je le documente, alors aussi bien continuer! Après, je suis dû pour aller voir le nouveau pont Champlain à Montréal.

Info : pierrelahoud.com

Note : des passages de cette entrevue ont été légèrement édités afin de mieux cadrer dans l’espace et dans un format questions-réponses.

Pierre Lahoud