Petite révolution de la photo de classe

On la distribue dans les réunions de famille, on l’échange, on l’affiche sur le frigo, on les garde, en ordre ou pêle-mêle, dans une boîte à souvenirs. La photo scolaire fait partie du rituel automnal des écoles, mais aussi du patrimoine familial et collectif. On a pourtant l’impression parfois qu’elle n’est devenue qu’une simple opération commerciale : un clic, un code, un site Web, un paiement.

Réunion du conseil d’établissement (CE), formé de parents et de membres du personnel de l’école. Point 9 à l’ordre du jour : choix de la compagnie pour les photos scolaires. Parmi les critères de sélection, on évoque le coût (premier critère), les dates disponibles et, timidement, quelques considérations esthétiques (un «beau» fond, notamment). La simple idée d’avoir des enfants à l’aise, avec un beau sourire et un bon éclairage semble bien difficile à concrétiser. Sur les sites des compagnies envisagées, «fiabilité, sécurité, rapidité, meilleurs prix» reviennent en boucle.

Simon Ménard n’aurait jamais pensé faire de la photo scolaire. «Je trouvais que ce n’était pas le travail d’un photographe que de passer 300 enfants sur un fond vert, que c’était plutôt un job de pousse-bouton.» Il était photographe industriel à Sorel, multipliait les contrats professionnels. Un jour, un conseil d’établissement, qui voulait «faire différent» l’a contacté. Il n’a pas dit oui tout de suite. Mais le CE ne lâchait pas le morceau. Il a fini par accepter, mais à ses conditions.

«Je me suis demandé comment je pourrais rendre cette séance agréable. J’ai laissé de côté l’aspect commercial et je me suis demandé comment j’aborderais un enfant comme sujet, comme personne», indique-t-il. Il a décidé de prendre le temps de faire des photos où les enfants seraient eux-mêmes, «le travail d’un portraitiste, quoi». «Utiliser la lumière naturelle dans un environnement familier, ça allait de soi. Ce sont les paramètres d’un cours 101 en photographie», note-t-il.

Avant d’inviter les enfants à déplacer les pupitres pour transformer la classe en studio de photo, il leur a expliqué quelques notions de base en photographie; comment fonctionne une caméra, comment utiliser la lumière. «Je me suis surpris à avoir un fun noir!» Il avait capté leur attention, avait mis tout le monde à l’aise. «Une partie du travail était fait, puisqu’un lien de complicité était créé. Les parents veulent que leur enfant soit naturel, ils veulent reconnaître leur enfant», souligne-t-il. 

C’était il y a 10 ans. Il avait alors pris six jours pour photographier 300 élèves. Les parents avaient acheté le triple que ce qu’ils achetaient habituellement. L’année suivante, neuf écoles voulaient l’embaucher, il a donc recruté d’autres photographes. Il a créé une compagnie, Photo repensée.

«Maintenant, pour les grosses écoles comme les Ursulines, qui ont 700 élèves, on débarque une quinzaine [photographes et assistants], une petite armée, et on fait l’école au complet en une seule journée», raconte-t-il.

Cette année, Photo repensée a desservi 84 écoles, dont 38 dans la région de Québec, à Lévis, Beauport, Charlesbourg, Sainte-Foy.

Plusieurs photographes qui ont vécu cette expérience ont eu la piqûre et reviennent année après année. Quatre photographes ont accepté de loger au camping municipal de Saint-Augustin pendant deux mois. Une équipe s’est rendue jusqu’à Berthier-sur-Mer. «Et comme on aime voyager, on explore les possibilités dans le coin de Kamouraska pour l’an prochain», note Simon Ménard.

«Ils sont motivés, parce que c’est un réel défi à chaque fois. Il faut prendre contact avec les enfants. Même si c’est encadré, ça demeure créatif. S’il faut s’adapter, repositionner l’enfant, faire une blague de plus pour le mettre à l’aise, on prend le temps», explique-t-il. 

Ils s’évitent ainsi les crises d’angoisse de certains élèves, traumatisés à l’idée qu’ils n’auront que cinq secondes pour sourire pour un portait qui sera ensuite affiché dans toutes les maisons de la parenté. «On ne vit pas ces crises-là, parce qu’on dédramatise, et que personne ne se place à la queue leu leu», note M. Ménard. Son arrière-plan, la «vraie classe» lui permet d’intégrer des figurants, qui font semblant de travailler. Même si le focus est fait sur le modèle, «les autres ont un rôle, ils sont intégrés». 

Plutôt que d’offrir 300 fonds artificiels (tour Eiffel, cerisier en fleurs, mur de graffiti, etc.), Photo repensée propose jusqu’à six poses différentes. «Je crois que les gens veulent du vrai, constate Simon Ménard. On a eu assez d’effets spéciaux, ça date des années 80. Le numérique nous permet de revenir à quelque chose de plus simple. On peut faire plus de photos et mieux s’adapter à différentes qualités d’éclairage».

Les petites révolutions s’opèrent toutefois lentement dans le monde scolaire. Certaines écoles demandent encore quelle est la ristourne offerte par le photographe — vestige d’une époque où la photo scolaire était une manne, régie par des paramètres commerciaux.

«On a un petit problème culturel par rapport à la photographie. En Europe, on reconnaît plus rapidement la photographie comme un art. Ici on est au bas de l’échelle et quand on fait de la photo scolaire, on est encore plus bas», observe M. Ménard. «On aimerait plutôt que ça ait une valeur éducative, que ce soit mieux intégré dans les écoles.»

***

La photo de classe, témoin social

Les sites Web qui permettent de partager ou de retrouver de vieilles photos de classe sont nombreux en France (Copains d’avant, photodeclasse.com et notrehistoire.ch, notamment), mais difficiles à trouver au Québec. En 2009, le sujet a même fait l’objet d’un livre, La Photo de classe, Palimpseste contemporain de l’institution scolaire, publié aux éditions L’Harmattan. Christine Charpentier-Boude y fait une étude détaillée des paramètres sociohistoriques (choix du lieu, mise en scène, évolution des costumes, comparaison entre les institutions publiques et privées) contenus dans ces portraits traditionnellement figés et contrôlés. Parmi les infos intéressantes, notons que les personnalités individuelles ressortent peu à peu et que l’enseignant des années 70 se met «physiquement» au niveau des élèves, brisant la hiérarchie traditionnelle. Pour la petite histoire, la photo de classe est apparue au début des années 1860 (bien que quelques daguerréotypes aient eu pour sujet un maître et ses élèves). À l’occasion de l’Exposition universelle de 1900, à Paris, l’administration de l’Instruction publique a demandé la collaboration des écoles pour organiser une exposition de photos de classe.  

***
Des applis pour tous les goûts

Les applications permettant de modifier des photos sont légion en cette ère du selfie et du culte de l’image, mais il en existe spécifiquement pour les photos scolaires. Yearbook Yourself permet de se transformer en étudiant des années 50 à 90, avec des looks vestimentaires et capillaires prédéterminés, pour un effet volontairement boboche et comique. Mooi - Photo scolaire (créé par L’Art de l’objectif) permet plutôt de télécharger et de personnaliser sa photographie scolaire avec 42 décors fantaisistes, 130 autocollants, 60 filtres de couleur, du texte et des effets. Deux axes diamétralement opposés, mais assez révélateurs du potentiel nostalgique et expressif d’un type d’image qui a traversé les époques pour devenir un symbole abondamment utilisé, tant dans les publicités qu’au cinéma.