Outremangeurs anonymes: combattre la «brosse alimentaire» des Fêtes

La bûche de Noël nous fait de l’œil. La tante insiste pour qu’on se serve une deuxième assiette. Le temps des Fêtes est riche en tentations. Or, si la majorité des gens mangent sans s’inquiéter, d’autres voient cette période comme une occasion de retomber dans l’enfer de la «brosse alimentaire». Car entre une «bonne fourchette» et un obsédé de la bouffe, il n’y a parfois qu’un pas. Confidences de trois outremangeuses qui se préparent à affronter un temps dur de l’année.

«Le temps des Fêtes, c’est dur. La bouffe est partout», s’afflige Lucie, qui est devenue membre d’Outremangeurs anonymes il y a huit ans. «Il faut être à l’affût et rester sur nos gardes tout le temps.»

Cousins des Alcooliques anonymes (AA), les Outremangeurs anonymes (OA) appliquent le même programme de 12 étapes, adapté à ceux qui ont faim plutôt que soif. On nomme leur trouble hyperphagie boulimique, définie comme l’ingestion d’une quantité excessive d’aliments, sans comportement compensatoire. On mange trop sans se faire vomir ni se ruer vers l’exercice après. Un trouble reconnu par le DSM, la bible du diagnostic des maladies mentales.

Le défi est plus grand qu’on pourrait le croire. Les outremangeurs sont souvent l’objet du jugement d’autrui. «Il arrive souvent que des gens insistent pour que je répète, et me regardent de travers quand je refuse», dit Huguette, membre d’OA depuis 15 ans. J’ai un truc : je dis que je suis allergique. Ça passe. Ou je réponds que mon médecin me dit que je suis à risque d’être diabétique. Ça, tout le monde le respecte.»

«Ma tête était droguée de nourriture»

«Je suis une mangeuse de cochonneries», admet Jocelyne, chez OA depuis quatre ans. «Je pouvais me nourrir juste aux chips et à la liqueur. Quand j’ai commencé à vivre seule après le décès de mon conjoint, je me suis laissée aller. Me faire à manger ne me disait plus rien. C’est là que j’ai commencé à prendre du poids.» Une compulsion qui l’a menée à contempler le suicide.

Huguette, elle, alternait les séances de malbouffe et la privation. «Je faisais l’épicerie le vendredi et mangeais toute la fin de semaine. J’achetais une boîte de Flakies au caramel et mangeais les six pour souper. Le lundi, je me sentais coupable et me mettais à la disette. Le 23 octobre 2003 est la dernière fois où j’ai mangé une chip. Ce jour-là, j’avais un plat de chips et, dedans, il y en avait une très grosse. Quand mon conjoint me l’a volée, j’ai failli le tuer!»


« Je prenais mon corps pour une poubelle. Je faisais des brosses alimentaires. Ma tête était droguée de nourriture. Quand j’ai appris que c’était une maladie et pas un manque de volonté, ç’a été une libération. »
Lucie, outremangeuse

Et ça ne date pas d’hier. «Quand j’étais jeune, la nourriture était ma récompense. J’achetais un mille-feuille et une orangeade et c’était un moment extraordinaire, le summum. Je n’avais pas de chum, mais ce n’était pas grave parce que j’avais mon gâteau.»

Pour sa part, Lucie a commencé à prendre du poids à l’adolescence. «J’allais chez Costco acheter un sac de chips de deux livres. Je le mangeais d’un coup, en me cachant. Je prenais mon corps pour une poubelle. Je faisais des brosses alimentaires. Ma tête était droguée de nourriture. Quand j’ai appris que c’était une maladie et pas un manque de volonté, ç’a été une libération.»

«Ça ne partira jamais»

Les conséquences de l’hyperphagie — et de l’obésité qui l’accompagne souvent — sont connues : diabète, hypertension, cholestérol, etc. Mais l’impact psychologique est trop souvent négligé.

«J’ai marqué à vie mes deux filles, regrette Huguette. Je les privais de plein de choses parce que je ne voulais pas qu’elles aient mes problèmes. Aujourd’hui, une de mes filles est accro aux achats. La compulsion se manifeste de plusieurs façons.»

Il faut aussi apprendre à vivre avec le regard des autres. «Mes amies me demandent parfois — sérieusement — si je vais rester dans ma secte [OA] encore longtemps. On ne dirait jamais ça à des AA! C’est une maladie. Ça ne partira jamais», dit Lucie.

«Je l’ai appris à mon médecin!»

Les outremangeuses rencontrées par Le Soleil confient prudemment avoir senti un certain manque de sensibilité de la part de la communauté médicale. «C’est moi qui ai appris à mon médecin que j’avais cette maladie!» lance Huguette.

«J’ai travaillé dans les hôpitaux et je n’avais jamais entendu parler de OA, renchérit Lucie. Quand on parle aux docteurs de nos problèmes, ils n’ont rien à dire. C’est nous qui leur donnons des pamphlets d’OA. Les nutritionnistes peuvent être les plus rébarbatives. Elles ont peur que les OA prennent leurs jobs. Pourtant, on conseille à nos membres d’aller les voir pour se faire préparer un plan alimentaire. On aimerait avoir notre place dans les cliniques et les lieux de santé. Docteurs et nutritionnistes travaillent le côté scientifique, nous on se concentre sur les émotions.»


« C’est comme s’il y avait de bonnes et de mauvaises maladies. On se met à plat ventre pour quelqu’un qui a le cancer, mais quelqu’un qui s’empiffre, on a le goût de lui botter le derrière! »
Lucie, outremangeuse

Pourquoi cette méconnaissance? «C’est comme s’il y avait de bonnes et de mauvaises maladies. On se met à plat ventre pour quelqu’un qui a le cancer, mais quelqu’un qui s’empiffre, on a le goût de lui botter le derrière!» déplore Lucie.

Loin de vouloir se mettre à dos les experts, l’équipe d’OA de la région de Québec cherche plutôt à se tailler une petite place complémentaire. Des démarches ont été faites auprès de centres de désintoxication et de dépendance.

Des solutions

Heureusement, il y a de la lumière au fond de l’assiette. Des solutions simples sont à la portée de tous : la règle 3-0-1 (3 repas par jour, 0 aliment entre les repas, 1 jour à la fois), la planification minutieuse des repas, le choix des aliments, etc. Sans oublier les rencontres hebdomadaires d’OA, les conférences téléphoniques et les discussions avec les parrains.

Malgré les efforts, la tentation et le risque de rechute demeurent. «Il faut se poser la question : est-ce que je veux retourner en enfer? Non. On peut manger de façon raisonnable, arrêter d’aller au dépanneur 5 fois semaine ou d’ouvrir le frigo 75 fois par jour. Maintenant, je vais mieux. Et mes petites-filles ont une grand-mère qui a de l’allure. C’est extraordinaire.»

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Êtes-vous un outremangeur compulsif?

Voici le questionnaire d’Outremangeurs anonymes (OA) proposé aux personnes qui désirent évaluer si elles ont un problème de compulsion alimentaire. Répondez à chaque question par oui ou par non, puis comptabilisez le nombre total de oui.

1) Est-ce que je mange quand je n’ai pas faim ou ne mange pas quand mon corps a besoin d’être nourri?

2) Est-ce que je vis des fringales sans raison apparente, pouvant aller parfois à manger jusqu’à ce que je sois rempli ou que je ressente un malaise?

3) Est-ce que j’éprouve des sentiments de culpabilité, de honte ou de gêne au sujet de mon poids ou de ma façon de m’alimenter?

4) Est-ce que je mange raisonnablement devant les autres, pour ensuite rattraper le temps perdu quand je suis seul?

5) Est-ce que mon alimentation nuit à ma santé ou à ma façon de vivre ma vie?

6) Quand mes émotions sont intenses — qu’elles soient agréables ou désagréables — est-ce que je me tourne vers la nourriture?

7) Est-ce que mes comportements alimentaires me rendent malheureux ou affectent d’autres personnes?

8) Ai-je utilisé des laxatifs, diurétiques, pilules amaigrissantes, injections ou encore me suis-je fait vomir, ai-je fait des exercices à excès ou bien encore ai-je eu recours à des interventions médicales pour essayer de contrôler mon poids?

9) Est-ce que je jeûne ou restreins sévèrement ma consommation alimentaire pour contrôler mon poids?

10) Est-ce que je rêve que ma vie serait meilleure si j’avais une taille et un poids différents?

11) Ai-je constamment besoin de mâcher ou d’avoir quelque chose dans ma bouche : nourriture, gomme, menthes, bonbons ou boisson?

12) Ai-je déjà mangé des aliments qui étaient brûlés, congelés ou avariés; à partir des contenants ou emballages à l’épicerie; ou puisés dans la poubelle?

13) Y a-t-il certains aliments que je ne peux arrêter de manger après en avoir pris une première bouchée?

14) Ai-je perdu du poids avec une diète ou lors d’une «période de contrôle», suivie par des orgies alimentaires ou par une prise de poids?

15) Est-ce que je pense trop souvent à la nourriture, à négocier avec moi-même afin de décider ce que je vais manger ou ne pas manger, à planifier ma prochaine diète, mon prochain programme d’entraînement ou à compter mes calories?

Si vous avez répondu oui à la plupart de ces questions, les OA jugent qu’il «est probable que vous ayez un problème de compulsion face à la nourriture ou en bonne voie d’en avoir un».

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Pour joindre les Outremangeurs anonymes :
418 871-8240
www.oaquebec.org
12etapes@oaquebec.org

Pour joindre le Centre de prévention du suicide de Québec :
1 866-APPELLE ou 418 683-4588
cpsquebec.ca