Marc Allard
Le Soleil
Marc Allard
Pour ceux qui ont la chance d’être plus fortunés, le temps devrait être le luxe prioritaire.
Pour ceux qui ont la chance d’être plus fortunés, le temps devrait être le luxe prioritaire.

S’acheter du temps 

CHRONIQUE / Le temps ou l’argent? Quand on y pense, c’est toujours un troc entre les deux.  

Plusieurs fois par jour, il faut choisir. Héler un taxi ou rentrer à pied? Prendre une commande à emporter ou cuisiner? Payer un prof de piano ou apprendre à jouer en regardant sur YouTube? Faire déneiger son entrée ou la pelleter soi-même?

Je ne me lasse pas de lire sur les recherches d’Ashley Whillans, de l’Université Harvard, dont je vous parlais la semaine dernière dans ma chronique sur les chronophages, ces grands voleurs de temps. 

Mais vous savez ce qui nous dérobe encore plus d’heures? L’argent. 

Paru ce mois-ci, mais pas encore traduit en français, le premier livre de Mme Whillans, Time Smart: How to Reclaim Your Time and Live a Happier Life (L’intelligence du temps : Comment retrouver son temps et mener une vie plus heureuse), plaide pour qu’on privilégie — autant que possible — le temps avant l’argent. 

Dans le premier chapitre, la chercheuse donne deux descriptions génériques qui nous aident à nous regarder dans le miroir. Laquelle vous correspond le plus?  

A) «Taylor valorise son temps plus que son argent. Elle est prête à sacrifier de l’argent pour avoir plus de temps. Par exemple, Taylor préfère travailler moins d’heures et gagner moins d’argent que travailler plus d’heures et gagner plus d’argent.»

B) «Morgan valorise son argent plus que son temps. Elle est prête à sacrifier du temps pour avoir plus d’argent. Par exemple, Morgan préfère travailler plus d’heures et gagner plus d’argent que travailler moins d’heures et avoir plus de temps.»

Alors, êtes-vous plus du type Taylor ou Morgan?

Probablement plus Taylor. Les recherches d’Ashley Whillans montrent un grand paradoxe : la majorité des gens manquent de temps. Mais la majorité des gens ont tendance à choisir l’argent avant le temps. Ils sentent qu’ils devraient être des Taylor, mais ils font comme Morgan. 

Ils acceptent un nouvel emploi avec un gros salaire dans une entreprise qui exige qu’on se saigne pour elle. Ils multiplient les heures supplémentaires pour s’acheter la bagnole de leurs rêves. Ils font leurs rénovations eux-mêmes les fins de semaine parce que ça coûte bien trop cher de payer un entrepreneur. 

Pendant ce temps, les Taylor ont moins d’argent dans leur compte, oui, mais ils ont plus de temps. Et ils en font quoi de leur temps? Ils socialisent, surtout, montrent les études menées par Ashley Whillans et d’autres collègues. 

Autrement dit, ils ont du temps pour jouer au tennis avec leurs amis, pour suivre des cours de danse avec leurs blondes ou leurs chums, pour organiser des soupers de famille (ou des 5 à 7 virtuels en temps de pandémie). 

Ça tombe bien, c’est exactement le genre de choses qu’il faut faire pour être heureux : entretenir nos amitiés, souder nos familles, enrichir nos vies amoureuses. 

Je vous ai déjà parlé de la célèbre Grant Study, cette étude longitudinale qui a suivi plusieurs cohortes d’hommes durant presque toute leur vie. Robert Waldinger, le directeur de la recherche, a déjà résumé les conclusions de l’étude en trois phrases : «Eh bien, les leçons ne portent pas sur la richesse, ou la célébrité, ou le travail. Le message le plus évident qui ressort de cette étude de 75 ans est celui-ci : les bonnes relations nous rendent plus heureux et en meilleure santé. C’est tout.» 

Alors, si on résume, se donner plus de temps nous permet de socialiser davantage, et socialiser davantage nous rend plus heureux. 

Bien sûr, c’est plus facile à dire qu’à faire. On n’a pas tous le privilège de négocier nos conditions de travail. Et parfois, nos revenus suffisent à peine à payer la bouffe, le loyer et Hydro. Alors, non, ne pensez pas qu’on peut se payer quelqu’un pour faire le ménage pendant qu’on va faire du ski!

Mais ce qu’a constaté Ashley Whillans, c’est que les riches aussi ont tendance à privilégier l’argent. Leur compte en banque n’est jamais assez dodu pour combler tous leurs désirs matériels. Comme le disait le héros du film Le Loup de Wall Street, «trop, ce n’est jamais assez». 

Et pourtant. Au-delà d’un salaire entre 60 000 et 75 000 $ par année, notre bien-être émotionnel a tendance à faire du surplace. C’est du moins une des conclusions d’une étude statistique publiée en 2018 à partir des données du Gallup World Poll, avec un modeste échantillon de 1,7 million de personnes à travers le monde. 

Alors, oui, pour ceux qui ont la chance d’être plus fortunés, c’est un no-brainer, comme disent les Anglos : le temps devrait être le luxe prioritaire. 

Avant d’acheter une nouvelle télé, on devrait songer à sous-traiter les tâches qu’on déteste le plus et qui grugent nos temps libres. On peut, par exemple, payer quelqu’un pour faire le ménage ou l’entretien extérieur de notre maison, commander en ligne au lieu d’aller magasiner, faire livrer l’épicerie plutôt que pousser un panier au supermarché. 

C’est ce que feraient les Taylor, en tout cas. Et si on se fie aux recherches de Mme Whillans, ils sont en général plus heureux que les Morgan. Maintenant, à vous de choisir entre les deux.