Certains ont réalisé que la jalousie est tolérable quand l’amour libre apporte d’autres bénéfices.

Repenser l'infidélité

CHRONIQUE / En voyage d’affaires aux États-Unis, Jacinthe s’est assise au bar de l’hôtel. Le gars à côté d’elle, un Californien au look californien, s’est mis à la draguer.

«C’était la première fois en 10 ans que je me faisais cruiser», raconte Jacinthe, 44 ans, professionnelle dans une entreprise technologique de Québec. 

C’était en février. Jacinthe s’est laissée courtiser, a même flirté un peu elle aussi. Le soir, en appelant son chum Olivier à Québec, elle lui a avoué qu’elle aurait aimé froisser les draps avec son courtisan. 

Olivier a eu une réponse étonnante pour un gars en couple monogame depuis 2007. «Si t’en as envie, vas-y», se souvient-il lui avoir dit. «Dans le fond, c’est juste un one-night».

Dans les jours qui ont suivi, Jacinthe a continué à flirter avec le Californien. Puis, un soir, elle lui a texté son numéro de chambre. 

Ce ne fut pas une baise exceptionnelle — l’étrange chorégraphie charnelle de deux corps qui s’ignoraient jusque-là. Mais pour Jacinthe, le jeu de séduction a été une révélation. 

«Passé 40 ans, je me disais que je n’étais plus séduisante. J’avais comme mis une croix là-dessus. J’ai comme redécouvert mon pouvoir de séduction». 

Quand le couple s’est retrouvé à Québec, les deux amoureux ont convenu de former un couple ouvert. Olivier a eu une aventure avec une amie qu’il désirait depuis des années. Jacinthe a eu deux aventures et a amorcé une liaison virtuelle avec un autre Américain avec qui elle échange des photos coquines. 

Paradoxalement, alors qu’elle pantouflait depuis un bon moment, la vie sexuelle du couple a été requinquée par son ouverture. Maintenant, Jacinthe et Olivier font l’amour au rythme de nouveaux amants et explorent des fantasmes dont ils n’avaient jamais osé parler. «C’est rendu très chaud dans notre couple!», dit Olivier. 

Bien sûr, la possibilité d’aller voir ailleurs vient avec l’angoisse que l’autre ne revienne pas. Mais Jacinthe et Olivier préfèrent vivre dangereusement que de sombrer dans le statu quo. «La jalousie, ça se contrôle», dit Jacinthe. 

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En fin de semaine prochaine, Jacinthe est tentée d’assister au premier colloque sur le polyamour à Québec. Couples ouverts, polyamoureux, trouples, anarchistes relationnels (voir notre lexique) : le colloque se penchera sur les relations qui existent en dehors du couple monogame traditionnel. 

On y explorera des enjeux pratiques comme la gestion du temps quand on jongle avec plus d’une relation en même temps, des enjeux philosophiques comme les recoupements entre polyamour et le bouddhisme et des enjeux affectifs comme la gestion de la jalousie. 

Tous ceux qui investissent ces formes de liberté amoureuse et sexuelle ont au moins un point en commun. Ils sont allés au-delà du tabou de l’adultère et se sont demandé : «coudonc, c’est-tu vraiment si pire que ça?» Et ils ont vérifié concrètement s’ils seraient capables de tolérer l’infidélité. 

La jalousie est une émotion très désagréable. Sous sa gouverne, on a peur d’être abandonné, on se sent humilié ou même enragé. On espionne les textos de notre partenaire, on pique des crises, on fait savoir à nos rivaux que c’est notre territoire. 

La jalousie nous happe quand on a l’impression qu’une relation importante pour nous est menacée par un tiers parti. En amour, la plupart des gens veulent protéger à tout prix leur couple contre l’envahisseur et s’efforcent d’être fidèles. 

Mais comme Jacinthe et Olivier, certains réalisent que la jalousie est tolérable quand l’amour libre apporte d’autres bénéfices. Parfois, les cocus vont très bien. 

À plusieurs égards, le couple monogame suffoque. Selon les plus récentes données de Statistiques Canada, environ 4 couples sur 10 finissent par se séparer. Dans les cabinets de sexologues, le manque de désir sexuel est le motif numéro un de consultation. Des études longitudinales montrent que la passion amoureuse décline après 1 à 3 ans. 

Andréanne Simard, une artiste de 33 ans de Québec, croit que le couple traditionnel monogame ne contraint pas seulement le désir sexuel, mais aussi l’amour. 

«Combien de fois dans la vie tu rencontres une personne fabuleuse et tu te dis : “ah, ben non, j’n’irais pas vers cette personne-là parce que je suis en couple”», dit-elle. «Moi, j’avais vraiment envie d’avoir la liberté de pouvoir aimer une autre personne». 

Andréanne, qui se dit «anarchiste relationnelle», a une relation en «V» : un mari dans la cinquantaine et un chum dans la trentaine. Même si elle habite avec son mari, elle considère que son chum est aussi important dans sa vie. Elle ne veut pas hiérarchiser ses amoureux, qui la comblent différemment. «Je trouve ça très difficile de classer l’amour», dit-elle. 

Instigatrice du colloque sur le polyamour les 8 et 9 novembre à la Maison de la coopération et de l’économie solidaire de Québec, sur le boulevard Charest, Andréanne pense que plusieurs couples songent à briser la monogamie, mais ne savent pas comment. Et elle estime qu’il est temps que les curieux et les assumés puissent se réunir pour en jaser. 

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Quand j’ai vu l’affiche du colloque dans une épicerie à Limoilou, il y a deux semaines, je me suis imaginé en parler avec ma blonde : «chérie, ça te tente-tu qu’on essaye le polyamour?» J’ai ri en ressentant la résistance viscérale que m’inspirait cette possibilité. Et je me suis demandé pourquoi on chercherait d’autres partenaires si on s’épanouit dans la monogamie. 

En même temps, en discutant avec des polyamoureux, je n’en ai éprouvé que plus d’admiration pour ces gens qui osent braver les dogmes amoureux, mais qui sont encore vus par plusieurs comme une bande de dépravés. 

En testant les frontières de la jalousie, du désir et de l’amour, les polyamoureux ont sûrement compris beaucoup de choses qui échappent à la majorité monogame. Alors si vous croisez Jacinthe, Olivier ou Andréanne, il y a au moins une question à leur poser : «un café?»

LEXIQUE POLYAMOUREUX

Anarchie relationnelle

Refus de toute hiérarchie entre les relations, qu’elles soient amoureuses, sexuelles, amicales, platoniques. Les seules règles sont celles que les personnes se fixent. 

Compersion

Contraire de la jalousie. Se réjouir de voir son partenaire qui a une relation avec quelqu’un d’autre. 

Couple ouvert

Permettre aux deux amoureux, ou à l’un d’eux, d’aller voir ailleurs.

Fidélité émotionnelle

L’intimité émotionnelle ou l’amour restent exclusifs à un partenaire en particulier. Mais il est possible de s’envoyer en l’air avec quelqu’un d’autre. 

Polyamour

Entretenir simultanément de multiples relations sexuelles et/ou romantiques, en connaissance de cause et avec le consentement de toutes les personnes concernées.

Polyamour hiérarchique

La relation avec un des partenaires prime sur les autres relations, considérées comme secondaires.

Loi du silence

Arrangement où le couple est ouvert à la condition que chaque partenaire ne soit pas informé de ce que l’autre vit à l’extérieur du couple. (N’est pas considéré comme du polyamour)

Polysaturé

Pas disponible pour d’autres relations, a déjà assez de partenaires ou a trop d’obligations.

Polyagonie

Quand le polyamour finit mal.

Triade (ou trouple)

Les trois partenaires sont émotionnellement et sexuellement engagés l’un envers l’autre.

V

Une personne (la pointe du V) est en relation avec deux partenaires qui, eux, ne sont pas amoureux

Sources : morethantwo.com et hypatiafromspace.com