Marc Allard
Le Soleil
Marc Allard
L'exercice du raisin est une des initiations à la pleine conscience. 
L'exercice du raisin est une des initiations à la pleine conscience. 

L’été du contentement

CHRONIQUE / J’ai hâte à la fin des classes. Comme l’an passé, on a loué un énorme chalet à cinq familles dans Portneuf. Je nous vois à la grande table, les 11 enfants et les 10 adultes, trinquant au début de l’été.  

Le jour, on va faire la piste d’hébertisme, jouer au volleyball de plage, se baigner dans l’eau gelée de la rivière. Et, le soir, on va fêter la Saint-Jean comme il se doit, avec du jus de fruits, de la broue, des guitares et un feu de camp!

Ah non, c’est vrai... Il a fallu annuler la réservation. 

Cet été, on est nombreux à avoir vu nos plans de vacances s’écrouler à cause du coronavirus. L’échange de maison avec des Français? La semaine de congé pour profiter du Festival d’été de Québec? Le tour de l’Île-du-Prince-Édouard? Le mariage en Abitibi? Comme tant de joies sabotées par la COVID-19, il faudra en faire notre deuil

Alors, on fait quoi pour éviter de grogner tout l’été?

On apprend à se contenter. Oui, se contenter, comme dans contentement — cet état qui nous fait dire que les choses sont «OK» exactement comme elles sont, en ce moment.  

En Occident, le contentement reste à l’ombre du bonheur. Allez dans n’importe quelle librairie, vous trouverez des centaines de livres sur la quête bonheur, mais combien avec des titres du genre : Apprenez à vous contenter ou Les 10 clés pour être contents de ce que vous avez? Aucun. 

Et pourtant, le contentement s’appuie sur une riche tradition intellectuelle. En 2014, le chercheur Daniel Cordaro, ancien professeur à l’Université Yale, aux États-Unis, s’est lancé dans une grande enquête sur le contentement. Son équipe de recherche s’est plongée dans plus de 5000 ans de philosophie et 200 ans de recherche scientifique sur la nature de l’esprit. 

De ce dépoussiérage sont ressorties deux stratégies que les humains utilisent depuis des milliers d’années pour trouver une forme de bien-être, explique Cordaro dans un article publié sur le site de Greater Good, de l’Université Berkeley.

La première est la «stratégie du plus», où les gens tentent de trouver plus d’argent, plus de pouvoir, plus de bébelles, plus de reconnaissances et toujours plus de succès en provenance du monde extérieur. La deuxième est la «stratégie du assez», où les gens tentent de diriger leur attention à l’intérieur pour voir s’ils ne pourraient pas trouver leur bonheur en dedans.  

La «stratégie du plus» peut être satisfaisante à moyen terme, j’en conviens. Un chalet, une piscine, une promotion, une idylle romantique peuvent vous faire flotter sur un nuage un certain temps. Le problème, c’est que la satisfaction décline immanquablement avec le temps. 

Les économistes appellent ça l’«utilité marginale décroissante» et les psychologues appellent ça le «tapis roulant hédonique». Mais c’est le même principe. Il faut toujours courir pour aller en chercher plus — sinon on finit par se lasser.  Cette quête du bonheur extérieur est très essoufflante. 

En parcourant des milliers d’années de réflexion philosophique, l’équipe de Cordaro a été étonnée de constater que les philosophes n’employaient presque jamais le mot «bonheur» quand ils essayaient d’expliquer ce que ça signifie d’aller bien. Plus de 90 % du temps, ils utilisaient le mot «contentement». 

Ce que les vieux sages avaient compris, c’est que le contentement n’est pas comme les autres états qui dépendent d’un apport extérieur et seront toujours hors de notre contrôle. Le contentement, c’est «la réalisation apaisante que nous sommes entiers et complets comme nous le sommes, malgré la colère, la tristesse, la joie, la frustration et l’excitation qui peuvent entrer et sortir de temps en temps», écrit Cordaro. 

Je sais, ç’a l’air très new age. Mais il y a une certaine paix d’esprit à tirer quand on ne cherche pas toujours à en avoir plus, quand on est capable de profiter de ce qu’on a déjà. 

On peut cultiver le contentement par le biais d’une tradition bouddhiste qui gagne en popularité et que la science documente de plus en plus : la pleine conscience. C’est une pratique qui consiste à être attentif au moment présent, sans juger notre expérience comme bonne ou mauvaise. 

Une des initiations en la matière est l’exercice du raisin. Vous prenez un raisin frais dans votre main ou vous l’examinez : la lumière qui reflète sur sa peau, l’échancrure par où il pendait à la vigne. Puis, vous placez le raisin dans votre bouche, vous sentez sa peau qui se défait sous vos dents, son goût sur votre langue. 

Vous pouvez aussi être pleinement conscient quand vous buvez votre café le matin, quand vous marchez dans la forêt, quand vous prenez vos enfants dans vos bras. Il y a plusieurs moments anodins comme ça dans une journée qui peuvent être magnifiés quand on y est vraiment attentif — si on reste dans le moment présent, sans penser au futur, à tout ce qu’il nous faudrait de plus pour être heureux. 

Alors, voilà, c’est n’est pas une panacée, mais ça peut vous aider à profiter de votre été même si vos plans sont bousculés. Réapprenez à apprécier ce que vous avez. Et n’oubliez pas les raisins.