Marc Allard
Le Soleil
Marc Allard
L’ennui n’est pas seulement une émotion désagréable. Elle a aussi une utilité : elle nous avertit qu’on perd notre temps et qu’on a besoin d’un plan B.
L’ennui n’est pas seulement une émotion désagréable. Elle a aussi une utilité : elle nous avertit qu’on perd notre temps et qu’on a besoin d’un plan B.

L’ennui porte conseil

CHRONIQUE / Des terrains de soccer cadenassés, des rubans jaunes sur les modules de jeu, des barrages policiers, des parents qui travaillent avec leurs bébés dans les bras. «On ne veut pas revivre ça», disait la pub du gouvernement.

On trouvait le message un peu dramatique, cet été, quand on déconfinait en gougounes. Maintenant, la rentrée est à peine entamée que les risques de reconfinement sont bien réels. 

Dire qu’on venait à peine de renouer avec les joies de la socialisation. Et là, on est sur le bord de retrouver l’ennui du chacun chez soi. 

Sauf que cette fois, je suis mieux préparé à y faire face. 

Au printemps, quand les pulsions grégaires me démangeaient, quand je me serais envolé en Suède pour prendre une bière dans un bar avec des gens et de la musique, je me suis mis à lire sur l’ennui. Et je suis tombé sur cette citation contre-intuitive d’un écrivain français, Gilbert Cesbron, qui a déjà écrit : «L’ennui porte conseil».

Il semble que M. Cesbron avait raison. Les recherches de la chercheuse en psychologie sociale Erin C. Westgate, considérée comme une sommité de la recherche sur l’ennui, montrent que, comme la douleur, l’ennui nous alerte que quelque chose ne tourne pas rond. 

Plus précisément, selon la chercheuse, c’est une émotion qui nous avertit que nous n’arrivons pas à engager notre attention dans des activités qui ont du sens pour nous. Autrement dit, l’ennui nous indique qu’on perd notre temps et qu’on a besoin d’un plan B.  

Les recherches de Mme Westgate montrent que les gens s’emmerdent en général pour deux raisons. Premièrement, l’activité leur apparaît insignifiante. Pensez, par exemple, à tous ces élèves du secondaire qui se demandent pourquoi ils doivent apprendre l’algèbre. Ou pensez à un sujet qui vous apparaît vraiment futile, comme une conversation sur la météo. 

Deuxièmement, l’activité doit être suffisamment ardue pour représenter un défi, mais pas plus qu’il n’en faut pour vous décourager. Dans le monde des jeux vidéo, par exemple, les concepteurs s’efforcent d’atteindre cet entre-deux. Trop facile et vous n’avez pas envie de continuer, trop difficile, et vous êtes prompts à changer de jeu.

Les activités les plus stimulantes sont celles qui possèdent les deux ingrédients magiques : a) elles ont du sens et b) elles captent votre attention. 

Disons, par exemple, que vous passez un vendredi soir encabané pendant la deuxième vague. Vous décidez d’ouvrir Netflix, Crave ou TOU.TV et vous visionnez une nouvelle série en rafale. Vous avez beau triper sur la série, l’ennui finit étrangement par se faufiler entre les craques du divan. 

Pourquoi? Parce que la télégloutonnerie n’a pas beaucoup de sens pour vous. Vous vous êtes diverti, oui, mais il manque quelque chose. Vous ne vous sentez pas utile, ni à quelqu’un d’autre ni à la personne que vous voulez devenir. 

Pendant le confinement du printemps, j’étais souvent confronté à la tentation de Netflix le soir. Mais pour ne pas succomber à l’ennui subliminal du divertissement, j’ai décidé de suivre un cours de guitare en ligne. Je sortais mon pic et ma Takamine et j’apprenais enfin les accords et les rythmes d’un instrument que j’avais gratté grossièrement jusque là. 

Mes doigts titubaient sur le manche, je sacrais, mais je jubilais quand je réussissais mes accords barrés. Et pour moi qui rêvais de participer aux jams de feu de camp, c’était motivant. Eh bien, cet été, pour la première fois de ma vie, j’ai été capable de jouer mon répertoire de cinq tounes sur le bord du feu, pendant que ma blonde et mes amis chantaient en choeur. 

Le bien que ça m’a fait. Depuis presque six mois, je continue mon cours en ligne et je suis loin de me lasser. Et si le confinement repasse dans le coin, je sais que j’ai juste six cordes à malmener pour enterrer l’ennui.