Marc Allard
Le Soleil
Marc Allard
En confinement, on peut ressentir un deuil de la vie telle qu’on la connaissait — avec ses libertés comme celle de prendre une bière sur une terrasse...
En confinement, on peut ressentir un deuil de la vie telle qu’on la connaissait — avec ses libertés comme celle de prendre une bière sur une terrasse...

Le deuil de la normalité

CHRONIQUE / C’est épatant de voir à quel point on s’est vite adaptés à nos vies à distance. La semaine, mes filles apprennent les maths en ligne, ma blonde voit ses clients par Zoom et moi j’assiste parfois à des conférences de presse «webdiffusées». Et la fin de semaine? Yé, on fait des 5 à 7 sur Messenger!

Non mais, c’est pas si pire, finalement, d’être coincé à la maison. C’est à se demander pourquoi on se rend au bureau alors qu’on est capable de faire rouler l’entreprise chacun de chez soi. Pourquoi on va au musée en bus alors qu’on peut visiter le Guggenheim sur Internet? Pourquoi on se tape 30 minutes de route pour souper ensemble quand on a juste à se facetimer?

Au début du confinement, c’est le genre de réflexions qui surgissaient dans ma tête. Quand la règle du deux mètres ne sera plus qu’un mauvais souvenir, me disais-je, plusieurs de nos activités seront transplantées pour de bon dans le monde virtuel. On n’arrêtera pas de se rassembler, mais on se compliquera moins la vie pour voir nos semblables en personne.

Un mois et demi plus tard, je déchante. Les petites choses de ma vie pré-COVID me semblent magnifiées par leur absence.

Je m’ennuie des discussions de couloirs avec les collègues, d’aller chercher mes filles à l’école, de boire une pinte avec mes potes, des soupers en famille, de voir mes enfants jouer avec les p’tits voisins dans la ruelle, de faire mon épicerie sans me demander si le panier a été désinfecté.

Plus que de la nostalgie, c’est un sentiment latent de perte, une crainte plus ou moins refoulée à propos du retour à la vie normale. Mais c’est quoi, au juste?

Le deuil de la normalité.

On peut vivre un deuil quand on perd une personne qu’on aime. Mais on peut aussi le ressentir quand on perd la vie telle qu’on la connaissait.

David Kessler a coécrit deux livres avec Elisabeth Kübler-Ross, la défunte psychiatre qui a conçu le modèle largement répandu des «cinq phases du deuil» (déni, colère, marchandage, dépression, acceptation). Récemment, il a accordé une entrevue très éclairante au Harvard Business Review à propos du deuil de la normalité.

Selon lui, on passe aussi par les cinq phases du deuil en ces temps de confinement, mais pas nécessairement dans l’ordre ou de façon linéaire.

Kessler illustre la mécanique cognitive comme ça : «Il y a le déni, ce qu’on se dit très tôt : ce virus ne nous affectera pas. Il y a la colère : vous me faites rester à la maison et vous m’enlevez mes activités. Il y a des négociations : ok, si je fais de la distance sociale pendant deux semaines, tout ira mieux, non? Il y a de la tristesse : je ne sais pas quand ça va se terminer. Et enfin, il y a l’acceptation : ça se produit; je dois comprendre comment l’assimiler.»

Avec l’accord de la famille de la défunte Kübler-Ross, David Kessler a ajouté une sixième phase au modèle du deuil : le sens, c’est-à-dire ce qu’on va garder de cette épreuve à l’avenir.

Pour moi, le sens se pointe en général trop tôt le matin. Mes deux filles se lèvent et ne demandent ces temps-ci qu’à passer du bon temps avec nous, leurs parents.

On fait du papier mâché, on apprend à dessiner des animaux, on va à la chasse aux flaques d’eau, on fait du yoga en ligne avec mamie, on joue au ballon-poire.

Rien d’exceptionnel, mais pour la première fois depuis longtemps, j’ai vraiment l’impression de profiter de ma paternité.

Je me concentre là-dessus en attendant qu’on puisse retourner à notre vie d’avant. Et quand le deuil de la normalité remonte à la surface, je sais que j’ai juste à regarder deux petites filles en pyjama pour me consoler.