Olivier Bernard, alias Le Pharmachien, a connu un début d’année 2019 marqué par de nombreuses insultes et menaces en ligne, pendant ce qu’il appelle sa «saga de la vitamine C».

L’année de fou du Pharmachien

CHRONIQUE / En revenant à la maison un après-midi de février, Olivier Bernard et sa blonde, India Desjardins, n’ont pas aperçu leur chien. Ils ont tendu l’oreille. Gustav n’émettait pas un wouf.

Le couple, qui ne peut pas avoir d’enfant et est très attaché à son pitou, l’a cherché partout dans l’appartement. Il n’était nulle part. «On a capoté, on est sorti dehors en hurlant. On a alerté le quartier au complet. On était dans une sorte de folie totale», raconte Olivier.

Une demi-heure plus tard, les maîtres de Gustav ont réalisé que le chien était parti avec une «marcheuse» réservée ce jour-là pour lui faire faire une promenade comme d’habitude, vers 13h30. «Ma blonde et moi, après ça, on s’est calmé, et on s’est dit : “eille, ça va pas bien notre affaire. Ce n’est pas normal de réagir comme ça”».

Cette panique passagère survenait à une période éprouvante pour Le Pharmachien. En juillet 2018, il a publié sur son site un article dans lequel il soulignait l’absence de preuves scientifiques solides à propos de l’efficacité des injections de Vitamine C pour réduire les effets secondaires de la chimiothérapie. Pire, les données préliminaires suggéraient que «la vitamine C pourrait NUIRE à l’efficacité de la chimiothérapie», écrivait-il.

Déjà, des pros vitamines C fulminaient sur les réseaux sociaux. Mais durant l’hiver, le Pharmachien n’a pas lâché son os. Il a dénoncé les demandes d’une pétition de près de 120 000 signatures qui réclamait que les médecins puissent prescrire des injections de vitamine C en complément aux traitements contre le cancer et que la Régie de l’assurance maladie du Québec paie la facture.

Puis, fin février, il a interpellé sur Facebook le député de Saint-Jérôme, Youri Chassin, qui avait parrainé la pétition et souhaité une commission parlementaire sur le sujet. Vous «devez certainement savoir que ce type de question ne peut trouver réponse par la voie politique, mais seulement par une démarche scientifique», lui a-t-il écrit.

C’en était trop pour des zélés de la vitamine C.

Olivier Bernard est devenu la cible d’une campagne de «doxxing», une tactique qui consiste à rechercher et à divulguer sur l’Internet des informations sur l’identité et la vie privée d’une personne pour lui nuire.

Les alliées du Pharmacien lui ont envoyé des captures d’écran inquiétantes sur lesquelles il pouvait lire les conversations de ses intimidateurs. Ils voulaient lui «régler son cas» et lui «faire perdre son émission». Ils écrivaient des courriels désobligeants à son diffuseur, Radio-Canada, et au Fonds Telus, qui finance sa série télé.

Pas encore rassasiée, la meute numérique a aussi publié l’adresse d’une des pharmacies où Olivier Bernard travaille; elle a affirmé qu’il n’était pas un vrai pharmacien et incité les gens à porter plainte «massivement» à son ordre professionnel; elle a encouragé au boycottage des livres de sa blonde; elle lui a souhaité un cancer; elle s’est moquée des problèmes de fertilité de son couple; elle l’a déclaré «s’ul bord de mourir».


« J’avais atteint la limite de ce que j’étais capable de prendre psychologiquement. Quand ça fait des mois qu’il y a du monde qui t’envoie des messages haineux, et tout d’un coup il y a ça, les gens ils décident d’essayer de te faire perdre ta job, et d’harceler ma blonde... J’étais tellement stressé. Je suis devenu un peu paranoïaque. »
Olivier Bernard, alias le Pharmachien

Une amie du couple les avait aussi mis en garde : «faites attention, des fois, les gens qui font des menaces comme ça, ils peuvent s’en prendre aux animaux», se souvient le Pharmachien. Si bien qu’en constatant l’absence de leur chien en rentrant à la maison, Olivier et India ont paniqué.

Gustav est rentré de sa promenade inconscient de l’alerte Amber qui venait de se déclencher dans la tête de ses propriétaires. Mais Olivier a fait un constat après cette frousse.

«J’avais atteint la limite de ce que j’étais capable de prendre psychologiquement. Quand ça fait des mois qu’il y a du monde qui t’envoie des messages haineux, et tout d’un coup il y a ça, les gens ils décident d’essayer de te faire perdre ta job, et d’harceler ma blonde... J’étais tellement stressé. Je suis devenu un peu paranoïaque».

Le 4 mars, le Pharmachien a révélé sur Facebook l’ampleur de la vendetta numérique qu’il subissait. «Le[ur] but : faire taire, faire peur», a-t-il écrit, encourageant ses lecteurs à attirer l’attention de la communauté scientifique à propos du lobbyisme pour les injections de vitamines C. «Car moi, j’ai besoin d’une pause, a-t-il ajouté. Oui, ils/elles ont gagné en ce sens».

Durant les deux mois qui ont suivi, Olivier s’est astreint à une déconnexion quasi complète. Les réseaux sociaux le dégoûtaient. Il n’avait presque plus envie de faire des bandes dessinées. Il travaillait sur la prochaine saison du Pharmachien, mais la flamme vacillait. «Je ne pense pas que j’avais le goût d’abandonner, mais il y avait vraiment une sorte de démotivation profonde».

Quand il s’est ouvert sur Facebook, le Pharmachien a reçu une déferlante de soutiens de ses proches et de ses lecteurs, bien sûr, mais aussi de la communauté scientifique et médicale.

Le président de l’Association des médecins hématologues et oncologues du Québec a fait une sortie à Radio-Canada; des ordres professionnels ont écrit une lettre au ministère de la Santé; son Ordre l’a appelé pour lui dire qu’il était derrière lui. Même le Scientifique en chef du Québec a publié un texte pour départager les faits des opinions concernant les injections de vitamine C.

Olivier Bernard, qui avait passé des mois à se dire : «ça va finir par se tasser», a réalisé une chose : « j’ai le droit d’aller chercher de l’aide des fois. Je ne suis pas obligé de prendre tout sur mes épaules»».

Quelques mois plus tard, une lectrice qui se bat contre le cancer depuis des années a recommandé Olivier Bernard pour le prix John-Maddox. Ce prix est décerné chaque année par la prestigieuse revue Nature et l’organisme Standing Up for Science à une personne qui promeut la science et les données probantes, «faisant avancer le débat public sur des sujets difficiles malgré les défis ou l’hostilité», peut-on lire sur le site de l’organisme.

Olivier était sur la route quand il a su qu’il remportait le prix. Comme si l’année de fou du Pharmachien était remontée dans sa gorge en un implacable motton, il s’est mis à brailler à une lumière rouge. «J’ai rarement pleuré de même dans ma vie», dit-il. Le prix John-Maddox lui a été remis à Londres en novembre.

Olivier ressort de son année 2019 avec une conviction renforcée sur l’importance de la communication scientifique. Dans la saison 4, le Pharmachien se penchera entre autres sur l’acupuncture, les pesticides, les Omégas-3, les antidépresseurs, les coachs de vie et la fertilité. Il s’était juré pourtant de ne pas aborder certains de ces thèmes.

Au plus fort de ce qu’il appelle sa «saga de la vitamine C», Olivier Bernard s’est demandé s’il ne devait pas éviter les sujets plus controversés. «Ultimement, l’impact que ç’a eu, c’est l’inverse, dit-il. On dirait que ça m’a même enlevé une certaine peur. On ne peut pas se permettre de se censurer».

Derrière sa voix au téléphone, on entend Gustav japper. C’est sans doute un signe d’approbation.