Refuser une tâche dont vous pouvez vous passer est un excellent moyen de gagner du temps.

Dire non pour gagner du temps

CHRONIQUE / Quand deux amis plus ou moins proches se croisent dans un café et échangent des banalités, on dirait qu’ils se sentent obligés de confesser à quel point ils manquent de temps.

«Ah, j’arrête pas»; «j’ai pas une minute à moi»; «je cours après ma queue»; «tu me connais, toujours dans le jus»... Les expressions varient, mais je les entends si souvent que je me demande si le Québec souffre d’un trouble d’anxiété chronométrée. Ou que je me tiens un peu trop avec mes semblables. 

En fait, selon l’Institut de la statistique du Québec (2018), la «population pressée par le temps» représente environ 14 % de l’ensemble des Québécois de 15 ans et plus. Dans ce groupe stressé par l’horloge se trouve une majorité de femmes, de personnes âgées de 25 ans à 54 ans, de parents — surtout de jeunes enfants — et de travailleurs à temps plein ou sans horaire flexible. 

Mais aujourd’hui, comme disent les entrepreneurs, on va se mettre «en mode solution». Et je vais vous offrir un moyen très efficace de gagner du temps ou d’en perdre moins : apprenez à dire non.

C’est une stratégie que j’ai piquée à un économiste qui signe une chronique dans le Financial Times et a écrit plusieurs livres dont L’Économie est un jeu d’enfant. Il pose le problème ainsi : «Chaque fois que nous disons oui à une demande, nous disons également non à tout ce que nous pourrions faire avec ce temps-là». 

Les économistes appellent ça un «coût de renoncement», c’est-à-dire la perte de quelque chose à laquelle on renonce lorsqu’on en choisit une autre. 

Au travail, par exemple, votre patron, vos collègues ou vos clients vous demandent peut-être chacun de leurs côtés d’accomplir des tâches qui, assurent-ils, vont vous prendre quelques minutes à peine. Un courriel de plus, un autre appel, un avis sur un projet qui ne vous concerne pas. 

Tant mieux si vous pouvez alléger le fardeau de vos voisins de bureau. Dans son livre Le triomphe des généreux, le psychologue organisationnel Adam Grant, notamment, vous explique comment l’altruisme peut conduire au succès.

Mais il y a des limites à acquiescer à toutes les demandes, comme Jim Carrey dans le film Monsieur Oui (2008). «Pris isolément, ces demandes sont parfaitement raisonnables, écrit Tim Harford dans une chronique sur “Le pouvoir de dire non”. Mais les considérer isolément est une erreur : ce n’est que sous l’angle des coûts de renoncement que l’enjeu devient plus clair». 

Autrement, les sollicitations acceptées font gonfler votre liste de tâches. Et comme d’habitude, vous rentrez tard à la maison. Vous avez moins de temps pour jouer avec vos enfants, prendre un verre de vin avec votre blonde ou votre chum, aller courir ou lire le roman qui s’empoussière sur votre table de chevet. 

Mais ce n’est pas si facile de dire non. Les humains ont tendance à donner plus de poids au moment présent qu’au futur quand ils sont confrontés à un choix qui les engage dans le futur, explique Harford. 

Par exemple, si on vous demande de faire du bénévolat à l’école, on peut être porté à dire oui pour éviter l’inconfort d’un refus, même si on sait qu’on va y consacrer de nombreuses heures dont on ne dispose pas. 

«Dire “oui”, c’est se réchauffer dans une brève lueur de gratitude immédiate, sans se soucier du coût ultérieur», écrit l’auteur. 

Tim Harford suggère une astuce psychologique pour contourner cette faille de la pensée. Elle consiste à se demander : «Si je devais le faire aujourd’hui, est-ce que j’accepterais?» Si la réponse est «non», vaut mieux répondre la même chose. 

L’économiste a lui aussi de la misère à dire non. Il trouve ça chaque fois malaisant de décliner des invitations. 

Mais pour montrer à sa femme qu’il est déterminé à dire non plus souvent, il l’inclut parfois en «cc» dans ses courriels de refus. Il les compare à de «petites lettres d’amour».