Quelques minutes de planification par jour peuvent suffire à aménager un quotidien plus gratifiant.

Design ta journée

CHRONIQUE / «Comment a été ta journée?»

Un peu machinalement, on pose la question à notre blonde, notre chum ou nos enfants pendant le souper. Et on répond en citant les hauts ou les bas du jour.

Mais la plupart du temps, on occulte les moments qui ne scintillent pas assez pour être repérés — le temps passé dans le trafic, à faire les devoirs avec nos rejetons, à laver la vaisselle, à prendre une douche, à manger un bol de céréales, à choisir ses vêtements, à écouter une série télé. 

C’est dommage, parce que ces instants anodins peuvent être riches en enseignement. Porter attention à la manière dont on se sent quand on fait une activité — peu importe laquelle — nous permet de comprendre ce qui nous rend heureux, malheureux ou entre les deux.

Dans les années 2000, le psychologue et prix Nobel d’économie Daniel Kahheman et son équipe ont demandé à plusieurs centaines de milliers de femmes (désolé, les gars) aux États-Unis, en France et au Danemark d’examiner leurs journées. Les chercheurs ont demandé aux répondants d’assigner des émotions positives (joie, engagement, amusement, espoir, amour, etc.) ou négatives (colère, honte, dépression, solitude, etc.) à chacune de leurs activités.

Les scientifiques ont calculé la proportion de temps passé dans un état déplaisant et ont donné un nom à ce pourcentage : le U index (unpleasant index). Par exemple, pour les femmes d’une ville du Midwest américain, le U index était de 29 % pour le transport matinal, de 27 % pour le travail, de 24 % pour les soins aux enfants, de 18 % pour le ménage, de 12 % pour la socialisation, de 12 % pour la télévision et de 5 % pour le sexe. 

Vous n’êtes pas obligés de vous livrer à un examen aussi précis. Mais comme on dispose chacun d’une marge de manœuvre pour meubler nos journées, il peut être intéressant de réfléchir à ce qu’on aimerait faire plus — ou moins — souvent. En réfléchissant à la manière dont on s’est senti durant nos activités, on peut réaliser que, finalement, on adore les soupers avec la belle-famille, on n’aime pas travailler de la maison, on est fou du ping-pong ou on déteste méditer. 

Ces temps-ci, on parle beaucoup de design thinking, une approche de l’innovation qui a la cote parce qu’elle place l’humain au centre du processus créatif. La première étape de ce processus consiste à «faire preuve d’empathie» envers les gens auxquels on propose un produit ou un service. Mais on peut aussi être à l’écoute de soi-même et refaire le design de nos propres journées. 

Sauf qu’il y a un piège. Vite de même, si je vous demandais comment vous faites pour savoir que vous êtes heureux (ou malheureux) à un moment de la journée, vous diriez sans doute que c’est simple : vous le sentez. Le philosophe Jeremy Bentham disait qu’on ne ressent que deux grandes catégories de sentiments : le plaisir ou la douleur. 

Dès lors, si on veut une belle vie, il faut chercher le premier et éviter le second, estimait Bentham. Mais est-ce aussi simple? Non. Car il y a un autre duo de sentiments qui s’en mêle : le sens et la futilité.

Par exemple, vous pouvez avoir beaucoup de plaisir à manger des chips en visionnant Friends en rafale, mais éprouver un certain sentiment de futilité. Aider un ami à déménager peut être une activité déplaisante, mais peut avoir beaucoup de sens.

«Il y a du plaisir (ou de la douleur) et du sens (ou de la futilité) dans tout ce que vous faites et ressentez», écrit le chercheur et professeur en psychologie Paul Dolan, dans son livre Happinness by Design. […] «Pour être vraiment heureux, il vous faut donc ressentir les deux».

Sachant cela, on peut réaménager nos journées pour qu’elles reflètent cet équilibre de plaisir et de sens qui rendent les journées épanouissantes. 

Par exemple, on peut accepter un trajet plus long dans l’autobus pour pouvoir lire davantage au lieu de rester moins longtemps dans l’auto et d’écouter la radio. On peut prévoir plus de temps avec nos amis et plus de temps en nature, mais moins devant la télé ou les jeux vidéo. En général, les activités passives apportent moins de satisfaction que les activités actives. 

Quand on évite de réfléchir à nos journées, elles peuvent vite se noyer dans une succession de moments ternes. Quelques minutes de planification par jour — et environ une demi-heure pour penser à la semaine qui s’en vient — peuvent suffire à aménager un quotidien plus gratifiant. 

Mais avant, il faut se donner la peine de le réexaminer. Et avoir l’audace de se regarder dans le miroir en se demandant : «pis, comment a été ta journée?»