Marc Allard
Le Soleil
Marc Allard
Comment aider les enfants à développer leur autonomie? Laissez-les faire!
Comment aider les enfants à développer leur autonomie? Laissez-les faire!

Comment prévenir les Tanguy

CHRONIQUE / J’ai le bonheur de vous annoncer que j’ai réduit des deux tiers ma charge de travail parentale dans la cuisine. Le matin et le midi, j’ai cessé de préparer les repas de mes enfants. Maintenant, la règle, c’est : «débrouillez-vous».

Au début de l’année, ce n’était pas comme ça. Ma blonde et moi, on préparait les déjeuners le matin, puis les boîtes à lunch, pendant que nos filles de 7 et 9 ans se remplissaient le bedon, échappant quelques bâillements entre deux bouchées de gruau.

Quand elles venaient dîner à la maison le midi, même scénario : les parents préparaient la bouffe pendant que les enfants attendaient de se faire servir.

Mais quand les écoles ont fermé à la mi-mars et que nos filles sont revenues à temps plein à la maison, je me suis dit que c’était une belle occasion d’alléger le fardeau parental. Soudainement, les enfants avaient le temps en masse d’apprendre à se débrouiller dans la cuisine. Et papa pouvait faire autre chose pendant ce temps-là, comme lire le journal.

Ç’a l’air insensible comme ça, mais c’est pour leur bien. Après tout, un de nos objectifs les plus importants comment parent est d’élever des enfants qui deviendront plus tard des adultes indépendants et autonomes.

Ça ne veut pas dire qu’on empiète sur leur «vie d’enfant» ou qu’on les empêche de jouer. Il y a de la place pour les Lego et la vaisselle, pour Fortnite et le lavage.

Mais avec la course contre la montre quotidienne, c’est tentant de faire les choses à leur place. C’est plus rapide quand maman et papa vident le lave-vaisselle, font la liste d’épicerie, sortent les poubelles, arrosent les plantes, nourrissent le chat, rangent les vêtements propres, passent l’aspirateur, nettoient les salles de bain, etc.

Sauf que plus on procrastine sur la responsabilisation, plus on tolère longtemps l’inutilité des enfants dans la maison. Et plus tard, nos rejetons traîneront leur inutilité partout où ils déménageront. À moins, bien sûr, qu’ils décident de rester chez leurs parents jusqu’à la trentaine, beaucoup trop confortables pour décoller.

En cette période covidienne, où les enfants et les ados passent beaucoup de temps à la maison, c’est l’occasion idéale d’accélérer la prévention des Tanguy.

Mais comment développer leur autonomie? Pour les tâches ménagères, du moins, le meilleur guide que j’ai trouvé est un organigramme très simple de Daniel T. Willingham, un professeur de psychologie cognitive à l’Université de Virginie, spécialiste renommé de l’apprentissage.

Voici ses suggestions, dans l’ordre : A) Si l’enfant (ou l’ado) peut faire la tâche tout seul, demandez-lui de la faire. B) S’il ne peut pas, demandez-lui de la faire avec des instructions ou le minimum d’aide possible. C) S’il ne peut pas, demandez-lui d’en faire une partie. D) S’il ne peut pas, demandez-lui s’il aimerait vous observer.

Comme vous le constatez, c’est une approche graduelle. On ne peut pas lâcher nos oisillons dans le vide tout d’un coup. Mes filles cuisinent avec nous depuis qu’elles sont toutes petites. Et j’ai jugé qu’elles étaient bien capables de préparer leur déjeuner et leur dîner en solo.

À ma grande surprise, elles n’ont pas protesté. J’ai même réalisé à quel point j’avais sous-estimé leur potentiel. Dès l’amorce du «débrouille-toi», mon aînée s’est préparé du pain doré sans aucune aide un matin. Elle était fière et m’a fait un sourire en coin : qu’est-ce que tu attendais pour me laisser faire?

Bien sûr, je ne suis jamais loin. J’interviens si mes filles chauffent trop leur poêle ou si elles tiennent mal leur couteau pour couper les fruits. Mais si ce n’est pas trop compliqué ou périlleux, je leur laisse le maximum de latitude possible dans la cuisine. Je retire progressivement l’échafaudage. Et, à un moment, elles n’ont plus besoin de papa ou de maman.

Évidemment, la préparation des repas n’est qu’une partie de la longue liste de tâches que mes filles auront à apprendre en route vers la vie adulte. Mais chaque fois qu’elles en cochent une nouvelle, je me dis qu’elles s’éloignent un peu plus de Tanguy.