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Marc Allard
Le Soleil
Marc Allard
Le spéléologue Michel Siffre, en 2000, à sa sortie de la grotte de la Clamouse à Saint-Jean-de-Fos, après avoir passé deux mois et demi dans un isolement complet.
Le spéléologue Michel Siffre, en 2000, à sa sortie de la grotte de la Clamouse à Saint-Jean-de-Fos, après avoir passé deux mois et demi dans un isolement complet.

«Bof» : le sentiment dominant du confinement?

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CHRONIQUE / En 1972, le spéléologue français Michel Siffre s’est enfermé dans une grotte au Texas pour aider la NASA à comprendre les longues périodes d’isolement.

Durant 205 jours, M. Siffre est resté confiné sous terre, installé sur une plateforme de quelques mètres carrés, sans voir personne, le corps couvert d’électrodes et se nourrissant d’aliments lyophilisés. 

Dans sa caverne, l’aventurier documentait méticuleusement les effets de son isolement sur son esprit. Au bout de 79 jours, il a commencé à se sentir déprimé. Après quelques mois, il avait du mal à enchaîner ses pensées. Vers la fin, il se sentait si seul qu’il a essayé en vain de se lier d’amitié avec une souris. 

Après plus d’un an de pandémie et d’encabanage intermittent, c’est un peu comme si les Québécois avaient étiré leur séjour dans la grotte de Michel Siffre. La caverne leur pèse de plus en plus.

La troisième vague, peut-être davantage que la première et la deuxième, semble avoir laissé une écume de lassitude. Des gens qui avaient pris le confinement avec philosophie sentent que leur stoïcisme s’étiole.

Ils ne savent pas trop pourquoi, mais quand on leur demande : «comment ça va?», le mot qui leur vient à l’esprit c’est «bof». L’optimisme du «ça va bien aller» a été remplacé par la lassitude du «bof». Un 5 à 7 virtuel vendredi soir? Bof. Un menu cinq services pour emporter? Bof. Travailler de chez vous toute la semaine? Bof. 

J’ai appris cette semaine que le sentiment derrière ce «bof» a été étudié et porte un nom : la langueur. 

Adam Grant, psychologue organisationnel à l’Université de Pennsylvanie et auteur de livres traduits en français sur la psychologie du travail, a récemment écrit un article dans le New York Times où il accole ce concept du sociologue américain Corey Keyes à notre état d’esprit pandémique.

«La langueur est un sentiment de stagnation et de vide, écrit Adam Grant. C’est comme si vous vous débrouilliez pour passer à travers vos journées en regardant votre vie à travers un pare-brise embué.»

Pour M. Grant, la langueur pourrait être l’émotion dominante de 2021. En santé mentale, explique-t-il, la langueur est la zone du milieu, quelque part entre la dépression et l’épanouissement. Quand vous languissez, vous n’avez pas un trouble de santé mentale, mais vous êtes loin d’être sur votre X. 

L’isolement involontaire auquel nous astreint la pandémie a sans doute quelque chose à voir là-dedans . En confinement, on n’est peut-être pas enfermé dans une grotte, mais nos interactions sociales sont réduites aux occupants de notre adresse ou aux gens qu’on voit dehors. On ne peut plus potiner avec nos collègues à la cafétéria, manger du jambon rôti à l’ananas en famille, boire des mojitos avec nos amis et vénérer des dieux du rock avec des centaines d’étrangers agglutinés dans une salle de spectacle.

Pour des animaux sociaux comme les êtres humains, c’est une lourde carence. 

Le sentiment de stagnation, lui, vient peut-être de tous ces projets qu’on a dû mettre sur pause. Le voyage auquel vous aviez rêvé, le gros party d’anniversaire que vous comptiez organiser, l’entreprise que vous comptiez démarrer, le mariage que vous souhaitiez célébrer. Avec la pandémie qui s’étire, le deuil de la vie normale se prolonge et on ne sait pas quand il va se clore. 

Privé de repères temporels dans sa grotte, Michel Siffre ignorait quand son confinement souterrain allait prendre fin. Mais il savait comment composer avec l’abattement. En 1962, il avait aussi passé deux mois au fond du gouffre de Scarasson, près de Nice. Dans une entrevue accordée en mars dernier au quotidien français 20 minutes, il se remémorait un conseil pour ne pas flancher en confinement :

«Il faut être dynamique intellectuellement, disait-il. Lors de mes expériences, j’avais toujours mon cerveau en mouvement, même pendant les périodes de déprime. Aujourd’hui, je conseille de développer ses passions».

Adam Grant, le psychologue, va dans le même sens. Comme antidote à la langueur, il propose de consacrer du temps chaque jour pour se concentrer sur un défi qui compte pour vous. «Parfois, écrit-il, c’est un petit pas vers la redécouverte d’une partie de l’énergie et de l’enthousiasme qui vous ont manqué pendant tous ces mois». Bref, un petit pas pour éloigner le «bof».