«No bra»: la poitrine déconfinée

Raphaëlle Plante
Raphaëlle Plante
Le Soleil
Geste féministe ou simple recherche de confort? Le refus de porter un soutien-gorge est avant tout un choix personnel pour les femmes. Un choix qui peut sembler marginal, certes… mais qui gagne de plus en plus d’adeptes. Regard sur une libération qui crée des remous.

La chanteuse Rihanna, le personnage de Rachel Green dans la série Friends (interprété par Jennifer Aniston), l’actrice Jennifer Lawrence ou encore la chanteuse Safia Nolin ont au moins une chose en commun : elle ne portent pas de soutien-gorge quand ça leur chante, même si les critiques à leur endroit sont parfois virulentes. 

Bien que le mouvement du «no bra» ne soit pas nouveau en soi — certains se rappelleront les images de féministes brûlant leur brassière à la fin des années 60 et dans les années 70 — il revient à l’avant-plan, principalement porté par une jeune génération en quête d’émancipation.

Il reste bien des barrières à faire tomber avant que le refus de porter une brassière soit accepté et généralisé. L’autrice, journaliste et animatrice Lili Boisvert en sait quelque chose. Celle qui a animé l’audacieux magazine Sexplora (sur la chaîne ICI Explora), où elle a abordé la sexualité sans tabou, ne se gêne pas pour dire qu’elle ne porte plus de soutien-gorge depuis 15 ans même si, au début, elle se sentait bien seule à adopter cette habitude.


« Encore aujourd’hui, j’y pense quand je veux porter un chandail très pâle ou une camisole, car je peux avoir l’air indécente ou provocatrice aux yeux de certains. »
Lili Boisvert, autrice, journaliste et animatrice

«Quand j’ai commencé à porter une brassière, à l’âge de 13 ans, je trouvais ça très inconfortable, mais pour moi ça allait de soi. Je me rappelle que ma tante me disait que j’aurais les seins aux genoux à 30 ans si je n’en portais pas! Mais à l’âge de 20 ans, j’ai eu une remise en question. Je travaillais dans un café, j’avais perdu du poids, et les armatures de mes brassières me frottaient sur les os jusqu’au sang. J’ai donc arrêté d’en porter. Ça a été un apprentissage, mais aujourd’hui je suis incapable d’en remettre», raconte-t-elle.

Par apprentissage, elle fait bien sûr référence au regard des autres. Ce regard «malaisant» sur ses seins qui n’ont pas la même apparence, car il n’y a pas ce sous-vêtement pour «uniformiser» sa poitrine, en changer la forme et la remonter. «Je portais des foulards, j’adoptais un look décontracté avec des chandails plus amples pour ne pas trop que ça paraisse. Encore aujourd’hui, j’y pense quand je veux porter un chandail très pâle ou une camisole, car je peux avoir l’air indécente ou provocatrice aux yeux de certains», explique Lili Boisvert, qui a notamment abordé les restrictions que la mode féminine impose au corps dans son livre Le principe du cumshot. L’habituée a aussi répertorié plusieurs «conseils mode» sur comment ne pas porter de brassière.  

Au-delà du confort

Armatures qui blessent, bretelles qui tombent, poitrine comprimée, modèles mal ajustés… si l’argument du confort donne envie à plusieurs femmes de délaisser le soutien-gorge, en tout ou en partie, une autre raison pourrait les convaincre de passer à l’action : la brassière affaiblirait les tissus qui soutiennent les seins, contribuant ainsi à leur affaissement!

Bien sûr, l’âge, le poids et les grossesses contribuent à ce que la pesanteur fasse son œuvre, mais le port du soutien-gorge ne va pas atténuer cet effet. Comme le démontrent certaines études, dont celle maintes fois citée menée par le professeur français Jean-Denis Rouillon et ses collègues du CHU de Besançon, l’absence du sous-vêtement permettrait même de redresser les seins, en plus de réduire les maux de dos et de favoriser une meilleure respiration. Le sein ne tirerait aucun bénéfice d’être privé de la pesanteur, selon le professeur Rouillon, ce qui démontre que le soutien-gorge n’est pas un réel besoin.

Un argument qui a trouvé écho auprès de Célestine Udhe, 17 ans, qui ne porte plus de brassière depuis deux ans. «Je me suis beaucoup informée sur le sujet, je voulais comprendre pourquoi on en portait. Avant, je ne pouvais pas sortir sans brassière et même toute seule dans ma chambre j’en portais, parfois aussi pour dormir. Dans ma tête, c’était ça le confort et c’était plus adéquat pour une femme de dissimuler ses seins sous une brassière. Mais j’ai appris que ce n’était vraiment pas idéal pour le corps d’une femme, et que ça apporte plutôt des problèmes. Depuis que j’ai arrêté d’en porter, mes seins ont remonté et se sont raffermis», affirme la jeune femme.

«Grande féministe», Célestine Uhde était l’une des instigatrices du mouvement des Carrés jaunes, qui a fait grand bruit dans plusieurs écoles secondaires du Québec en 2018. Alors âgée de 15 ans, la co-porte-parole faisait campagne pour des règles plus permissives en matière d’habillement à l’école Joseph-François-Perreault, qu’elle fréquentait. Parmi les revendications des Carrés jaunes figurait «le droit de ne pas porter de brassière et le respect lorsque nous n’en portons pas». 

La jeune femme veut propager le message que «si un homme n’a pas à cacher son corps, s’il n’a pas à être gêné que ses tétons soient pointés lorsqu’il fait froid, c’est une aberration pour moi que la femme ait à cacher la forme de ses seins. On devrait plutôt chercher à valoriser leur forme réelle. Combien de fois j’ai entendu des amies dire que leurs seins ne se touchent pas naturellement… Mais c’est normal!»

Seins «sexuels» 

Contrairement à la poitrine masculine, les seins des femmes ont une connotation sexuelle très forte dans notre société nord-américaine. D’où l’inconfort ressenti par plusieurs d’entrevoir un mamelon féminin à travers un chandail. La campagne Free the Nipple (Libérez le mamelon), qui a eu un large écho dès 2012, revendique pourtant que le sein n’est qu’une partie du corps comme une autre. Mais est-ce un droit pour les femmes de revendiquer un habillement sans soutien-gorge dans leur milieu de travail ou tout autre milieu professionnel? Tout serait une question de «décence»…

La jurisprudence reconnaît le droit de l’employeur d’imposer un certain code vestimentaire et d’exiger une tenue décente, signale Rachel Chagnon, professeure de sciences juridiques et directrice de l’Institut de recherches et d’études féministes de l’Université du Québec à Montréal. 

«Porter un chemisier sans brassière, est-ce décent ou pas?» questionne Mme Chagnon. 


« Le sein est un objet problématique, qui est particulièrement sexualisé dans notre culture. Le sein volumineux renvoie à toute une iconographie pornographique, qui fait qu’on a de la difficulté à y jeter un regard serein. »
Rachel Chagnon, directrice de l’Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM

Dans ce contexte, le non-port du soutien-gorge s’accompagne d’une certaine indécence, subjective, qui est purement une question de contexte. «L’enjeu, c’est que si les gens autour de vous ont un problème avec ça, ça devient le vôtre», expose la professeure. Elle donne en exemple une femme qui travaille dans une banque, auprès de la clientèle, dont le chemisier échancré risque de déranger bien plus de gens que l’informaticienne qui travaille seule dans son bureau toute la journée.

«En Europe, ce n’est pas du tout la même chose. En Allemagne par exemple, le nudisme est très toléré. Dans les pays scandinaves, les gens sont nus dans les saunas, le rapport au corps de la femme n’est pas du tout le même», indique Mme Chagnon, qui ne constate pas énormément de progrès quant à la sexualisation du corps de la femme chez nous. «Il y a des courants qui s’affrontent, de non-sexualisation par rapport à l’hypersexualisation ou au fétichisme du corps, mais il n’y a pas encore eu de point de bascule», remarque-t-elle.

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VIVE LE TÉLÉTRAVAIL!

BILLET/ Il y a de ces sujets qui nous interpellent personnellement… Si on m’avait dit un jour que le premier billet que je signerais dans Le Soleil serait sur le «no bra», je ne l’aurais sans doute pas cru. Mais bon… autres temps, autres mœurs, dit-on?

Ce sujet de reportage ne m’est pas venu d’emblée. C’est plutôt une collègue qui me l’a proposé, et je dois dire que ça a fait son bout de chemin avant que je décide de me lancer et de creuser.

Parce que ce qui peut d’abord sembler un sujet plutôt léger nous amène en fait à des questionnements bien plus profonds que «porter ou pas un soutien-gorge?» 

Je vous vois déjà me lancer des tomates… on est en pleine pandémie, c’est quoi l’idée d’aborder ça? Eh bien, le moment est plutôt bien choisi je crois.

Voyez-vous, j’ai moi-même pu apprécier tous les bienfaits de la «poitrine libérée» en cette période de télétravail obligée. 

J’étais déjà l’exemple parfait de la fille qui savoure ce moment, une fois la journée de travail terminée, où elle se débarrasse enfin de sa brassière pour s’habiller en mou et se sentir pleinement confortable.

Voilà que le télétravail me permet de faire ça tous les jours, sans me sentir coupable parce que personne ne me voit de toute façon…

Puis, cette prise de conscience que c’est justement parce que personne ne me voit (ou presque) que je me le permets. Parce que sinon, je n’oserais pas.

Bon, j’ai bien fait quelques fois la «brassière buissonnière» au boulot ou ailleurs, ma poitrine bien cachée sous un chandail ample ou épais, ou encore aplatie sous une camisole (surmontée d’un t-shirt), mais je doute que qui que ce soit s’en soit alors aperçu.

Mais il n’y a pas si longtemps, j’ai eu une prise de conscience. Bien plus personnelle que basée sur de grands enjeux de société. Les maudites armatures me blessent. J’en garde des cicatrices encore aujourd’hui.

Je ne suis pas rendue à assumer un mamelon en évi­dence — j’applaudis celles qui le font et qui décident de se foutre du regard des autres. Mais j’ai au moins choisi de privilégier le confort avant un sous-vêtement peut-être plus conforme aux diktats de l’industrie de la mode, de notre société nord-américaine, de la vision des hommes et même de bien des femmes.

Vive le télétravail et les seins libres! (Et ne vous inquiétez pas chers collègues, quand le confinement prendra fin, vous n’y verrez que du feu.) Raphaëlle Plante