Karl Lagerfeld, accompagné des mannequins Nadja Auermann, Naomi Campbell et Shalom Harlow, une Canadienne, lors de la présentation d'une collection Chanel à Paris, en janvier 1996

Mort de Karl Lagerfeld, vedette planétaire de la haute couture [VIDÉO + PHOTOS]

PARIS — La mode est en deuil : l’Allemand Karl Lagerfeld, vedette planétaire de la haute couture qui a relancé la maison Chanel, créateur flamboyant au look unique et aux défilés spectaculaires, est mort mardi à 85 ans.

La maison Chanel dont il était le directeur artistique depuis 36 ans a confirmé à l’AFP une information de Purepeople, qui avait annoncé sa disparition à l’Hôpital américain de Neuilly, dans la banlieue parisienne, où il avait été admis en urgence lundi soir.

Bernard Arnault, PDG du géant français du luxe LVMH, s’est dit «infiniment attristé», rendant hommage à son «ami très cher» et à son «génie créatif», dans une déclaration transmise à l’AFP.

«La mode et la culture perdent un grand inspirateur. Il a contribué à faire de Paris la capitale mondiale de la mode et de Fendi l’une des maisons italiennes les plus innovantes», a encore souligné le dirigeant du groupe qui compte la griffe italienne, dont Lagerfeld était aussi le directeur artistique, dans son portefeuille.

«Ton génie a touché la vie de tant de personnes, particulièrement Gianni et moi. Nous n’oublierons jamais ton talent incroyable et ton inspiration infinie. Nous avons toujours appris de toi», a réagi Donatella Versace sur Istagram.

Lagerfeld avait vu sa santé considérablement décliner ces dernières semaines, au point de ne pas se présenter pour saluer le public, après le défilé de la collection Printemps-Été 2019. Chose qu’il n’avait jamais manqué de faire depuis ses débuts chez Chanel en janvier 1983.

Cheveux blancs tenus par un catogan, lunettes noires, hauts cols de chemises amidonnés, doigts couverts de bagues et débit de mitraillette: le couturier allemand à l’allure de marquis rock’n’roll était reconnaissable entre tous.

«Pas d’enterrement!»

Il était à la tête de trois marques (Chanel, Fendi et sa griffe éponyme), mais son nom reste étroitement associé à la maison de la rue Cambon, siège parisien de Chanel, dont il n’a cessé de bousculer les codes en réinventant les classiques tailleurs de tweed et les sacs matelassés.

Gabrielle Chanel «aurait détesté», affirmait le «Kaiser» («empereur» en allemand), connu pour ses «karlisms», ces formules provocatrices mêlant le narcissisme et l’autodérision.

Homme de son temps, il signait des défilés aux mises en scène spectaculaires, reconstituant sous la verrière du Grand Palais, grand musée parisien, tantôt une plage plus vraie que nature, tantôt les quais de Seine avec les boîtes de bouquinistes ou une forêt enchantée qui faisaient un tabac sur les réseaux sociaux.

Né à Hambourg, dans le nord de l’Allemagne, Karl Lagerfeld aimait entretenir le mystère sur sa date de naissance. Pour plusieurs titres de la presse allemande, s’appuyant sur des documents officiels, il avait vu le jour le 10 septembre 1933. Il affirmait quant à lui être né en 1935, assurant que sa «mère avait changé la date», dans une interview à Paris-Match en 2013.

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Après une enfance aisée dans la campagne de l’Allemagne nazie, il déménage avec sa mère à Paris dans les années 50. Sa carrière est lancée après qu’il a remporté le premier prix du concours du «Secrétariat international de la laine», ex æquo avec Yves Saint-Laurent en 1954.

Au début des années 60, il travaille en styliste indépendant, collaborant avec plusieurs maisons à la fois. «Je suis le premier qui s’est fait un nom avec un nom qui n’était pas le sien. Je dois avoir une mentalité de mercenaire», disait-il.

Il savait mieux que personne capter l’air du temps. Comme en 2004 quand il avait dessiné une collection pour le géant suédois du prêt-à-porter H&M, une démarche ensuite imitée par de nombreux créateurs.

Boulimique de travail, enchaînant les collections, Karl Lagerfeld avait aussi la passion de la photographie et signait les campagnes Chanel.

Le «Kaiser» avait le talent de faire émerger des mannequins vedettes: la Française Inès de la Fressange, qui signe un contrat d’exclusivité avec Chanel en 1983, mais aussi l’Allemande Claudia Schiffer, la Britannique Cara Delevingne ou encore Lily-Rose Depp.

Il les voulait toujours minces malgré les exigences de plus en plus pressantes en faveur de la diversité.

«Personne n’a envie de voir des femmes rondes sur les podiums (...) Ce sont les grosses bonnes femmes assises avec leur paquet de chips devant la télévision qui disent que les mannequins minces sont hideux», lançait-il au magazine allemand Focus en 2009, propos qui avaient suscité une plainte d’une association de défense des personnes rondes.

Sur sa propre mort, il avait aussi, comme sur les autres sujets, une idée bien arrêtée. Questionné par le magazine Numéro s’il voulait des obsèques à la Madeleine comme Johnny Hallyday: «Quelle horreur ! il n’y aura pas d’enterrement. Plutôt mourir».

«Je veux juste disparaître comme les animaux de la forêt vierge», avait-il dit sur France 3.

Karl Lagerfeld à Paris, en novembre 2018
Karl Lagerfeld et Bernard Arnault, PDG du géant français du luxe LVMH, à Rome, en Italie,  en mai 2005
Karl Lagerfeld à Krefeld, en Allemagne, en novembre 1973

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FORMULES-CHOCS ET POLÉMIQUES

«J’aime bien les vacheries», reconnaissait Karl Lagerfeld, connu pour son sens de la formule et son humour, mais aussi son goût pour la provocation. Florilège.

Ses canons de beauté

«J’ai autour de moi des gens jeunes et beaux. J’ai horreur de regarder la laideur» («Le Monde selon Karl», Flammarion, 2013).

«Si j’étais une femme russe, je serais lesbienne. Les hommes russes ne sont vraiment pas très beaux» (Metro, 2012).

La mode

«Je suis une sorte de nymphomane de la mode qui n’atteint jamais l’orgasme» (en 1984, selon le livre «Beautiful People» d’Alicia Drake).

Lui-même

«Je n’ai jamais bu, jamais fumé, jamais pris de drogue, pas parce que je suis contre, au contraire, moi j’admire les gens qui se détruisent» (documentaire «Un roi seul», 2008).

«Je suis un garçon de la campagne malgré les apparences, et j’ai passé mon enfance avec des vaches (...) Je collectionne les tableaux de vaches et j’aime bien les vacheries» (Sur Europe 1, février 2015).

«Je ne suis patron de personne, aucune de mes affaires n’est à moi, je veux être irresponsable, je suis comme les oiseaux de passage, j’arrive, je pars et je repars (...) Je vomis les hiérarchies» (sur France 3, février 2015).

«Je ne veux pas d’enterrement. Je trouve cela horrible. Je veux juste disparaître comme les animaux de la forêt vierge» (France 3, février 2015).

Sa date de naissance

«On ne sait si c’est en 1938, il y a un litige, ce peut être entre 1933 et 1938. Il y a des choses que je ne sais pas moi-même. Ça vous permet aussi de mépriser les gens parce qu’il ne sont pas capables de trouver la vérité, c’est très amusant» («Un roi seul»).

«J’aime tout ce qui est mystère, la réalité, ce n’est pas très marrant» («Un roi seul»).

Son homosexualité

«Enfant, lorsque j’ai demandé à ma mère ce qu’était l’homosexualité, elle m’a répondu : ‘’C’est comme une couleur de cheveux. Ce n’est rien, ça ne pose pas de problème’’» (Paris Match, 2013).

Sa mère

«Toute ma vie, je l’ai entendue me dire: ‘‘Tu me ressembles, mais en beaucoup moins bien’’» («Le Monde selon Karl»).

Ses lunettes de soleil 

«C’est ma burqa. Une burqa pour les hommes. Je suis un peu myope, et les myopes, quand ils retirent leurs lunettes, ils ont un air de petit chiot mignon qui veut se faire adopter» (Vice, avril 2010).

Ses gants

«Je porte des mitaines depuis au moins quinze ans avant tout pour éviter d’avoir des taches sur les mains. Et aussi pour ne pas avoir à serrer des mains moites, comme des éponges. C’est hélas trop courant et dégueulasse» (magazine Vogue Paris, décembre 2016).

Polémiques

«Personne n’a envie de voir des femmes rondes sur les podiums (...) Ce sont les grosses bonnes femmes assises avec leur paquet de chips devant la télévision qui disent que les mannequins minces sont hideux» (magazine allemand Focus, 2009). Les propos avaient suscité une plainte d’une association de défense des personnes rondes.

À propos de la politique migratoire de la chancelière allemande Angela Merkel: «on ne peut pas, même s’il y a des décennies entre (les deux événements, NDLR), tuer des millions de Juifs pour faire venir des millions de leurs pires ennemis après». (sur la chaîne C8 en novembre 2017).

Ces déclarations lui avaient valu plusieurs centaines de signalements au CSA, gendarme de l’audiovisuel français.

Karl Lagerfeld entouré de Claudia Schiffer et Naomi Campbell  à Paris, en octobre 1996

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LES GRANDES DATES

La vie de Karl Lagerfeld en quelques dates:

- 10 septembre 1933: naissance supposée à Hambourg. Il prétend être né en 1935

- 1952: Karl et sa mère quittent l’Allemagne et gagnent Paris. Il est élève dans une école privée, puis au lycée Montaigne

- 1954 - remporte le premier prix du concours du «Secrétariat international de la laine», organisé par la marque Woolmark, ex æquo avec Yves Saint-Laurent

- 1955-1962: assistant de Pierre Balmain

- 1963-1984: directeur artistique de Chloé

- Depuis 1965: directeur artistique de Fendi

- Depuis 1983: directeur artistique de Chanel

- 1984: lance sa marque éponyme

- 1989: mort de son compagnon Jacques de Bascher

- 1999: le couturier qui pendant 15 ans ne paie pas d’impôts en France est condamné à un  redressement fiscal de 87 millions de francs (environ 20 millions $CAN) par le fisc français

- 2000: dispersion de sa collection d’objets d’arts du XVIIIe pour 139 millions de francs (environ 32 millions $CAN), une des plus fameuses ventes aux enchères du XXe siècle

- 2000: pour entrer dans les vêtements très cintrés de Hedi Slimane crées alors pour Dior Homme, il entreprend un régime qui lui fait perdre 43 kg

- 2004: signe une collection capsule (collection avec peu de pièces) pour H&M

- 2008: pose pour une publicité de la Sécurité routière, portant un gilet jaune sur son costume, au bord d’une route, avec pour slogan «C’est jaune, c’est moche, ça ne va avec rien, mais ça peut vous sauver la vie»

- 2011: dessine le nouveau maillot de l’équipe de France de football, devient l’égérie de la publicité Volkswagen et rhabille une bouteille de Coca-Cola à son effigie. Aux côtés de Marie Drucker et Stéphane Bern, il commente le mariage de Catherine Middleton et du prince William

- 2012: apparaît dans le clip de Jean-Roch, auprès de Snoop Dogg jouant le rôle de Dieu et crée une nouvelle marque, KARL, exclusivement accessible sur le site Internet net-a-porter.

- 2019: en janvier, il est absent des défilés Chanel à Paris, du jamais vu. Il meurt le 19 février.

Karl Lagerfeld dans son studio à Paris, em mars 1987

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LA MODE PLEURE LE «GÉNIE» LAGERFELD

Mannequins, stylistes de renom, personnalités de la mode et maisons de coutures à travers le monde ont salué le «génie» de Karl Lagerfeld, décédé mardi:

Carla Bruni, sur Instagram

«RIP Cher Karl, merci pour toutes ces étincelles.... merci d’avoir apporté tant de beauté et de légèreté dans ce monde si lourd, tant de couleurs dans cette grisaille, tant d’esprit dans cette époque éteinte. Je crois que vous n’auriez pas aimé trop de larmes, trop de fleurs ou de couronnes, mais vous allez beaucoup manquer. À moi comme au monde entier».

La styliste Donatella Versace, sur Instagram

«Karl, ton génie a touché les vies de tellement de gens, en particulier celle de Gianni et la mienne. Nous n’oublierons jamais ton talent incroyable et ton inspiration infinie. Nous avons toujours appris de toi».

La styliste Victoria Beckham, sur Instagram

«Tellement attristée par cette nouvelle. Karl était un génie et a toujours été tellement gentil et généreux avec moi, au niveau personnel et professionnel».

Nathalie Rykiel, fille et héritière de Sonia Rykiel, sur RTL

«C’était le dernier grand génie qui s’éteint de la période d’Yves Saint Laurent. C’est un homme tout à fait atypique, extraordinaire, bourré de talent, d’intelligence, de culture (...) c’était surtout quelqu’un de tout à fait infatigable. Je pense qu’il ne dormait pas beaucoup, il se levait très tôt, il lisait énormément, il voyageait beaucoup (...) Il pouvait être méchant, il cultivait ça et il pouvait aussi être très généreux».

François-Henri Pinault, PDG du groupe de luxe Kering, à l’AFP

«Un homme de qualité, un esprit vif, d’une intelligence raffinée et d’une culture exceptionnelle. Esthète et couturier incomparable qui a transformé son métier, la mode et l’univers du luxe, il fait partie de ceux dont la créativité, mais aussi la personnalité, auront marqué notre temps à tout jamais».

Karl Lagerfeld à Dallas, au Texas, en décembre 2013
Karl Lagerfeld à Hambourg, en Allemagne, en mai 1977
Karl Lagerfeld accompagné de Cindy Crawford, de la Canadienne Linda Evangelista et de Claudia Schiffer à Paris, en octobre 1995
Karl Lagerfeld et Lily-Rose Melody Depp, la fille de Johnny Depp et Vanessa Paradis, à Paris, en janvier 2017