La performance <em>La femme la plus assassinée du monde</em> du duo d’artistes et couple Laurence Caron C. et Sébastien Émond.
La performance <em>La femme la plus assassinée du monde</em> du duo d’artistes et couple Laurence Caron C. et Sébastien Émond.

Liberté de genre: la beauté selon un artiste trans multidisciplinaire

Caroline Grégoire
Caroline Grégoire
Le Soleil
Nous sommes le samedi 5 septembre à midi. Lors de la Fête Arc-en-ciel de Québec, le duo d’artistes et couple Laurence Caron C. et Sébastien Émond présente une performance d’arts visuels. Étendus sur des sofas campés au milieu de la rue Saint-Jean, piétonnière pour l’occasion, un crescendo d’émotions en quatre temps. La trame sonore accompagnant l’œuvre récite la poésie de Sébastien Émond. La conception visuelle et la mise en scène sont créées par Laurence Caron C. On nous immerge dans la réalité de la personne non binaire, en particulier celui de la femme trans qui est la cible de crimes haineux. Leur performance s’intitule La femme la plus assassinée du monde.

Un second niveau narratif apparaît au regard du spectateur devant cette performance. Des gens passent dans la rue en faisant fi de l’œuvre, de l’art, de la beauté. Dans la compréhension globale de l’œuvre, il apparaît que ces acteurs involontaires représentent l’ignorance, l’indifférence, le jugement posés sur les personnes non binaires.

En 2020, les violences transphobes font toujours partie de la réalité, et les statistiques disponibles sont inquiétantes. Ces violences ont pour cause l’identité du genre et non l’orientation sexuelle. Parler de mode et de beauté signifie également parler avec des personnes non binaires, totalement assumées et expressives. Je m’entretiens avec Laurence Caron C., artiste et intervenant auprès du Groupe régional d’intervention sociale de Québec (GRIS). Laurence fait de la beauté un des axes principaux de sa pratique artistique.


« Dans notre monde, je me fais un devoir d’être éclatant, de défoncer les portes, pour que des enfants puissent vivre librement et explorer leur genre. Je n’ai pas pu voir ça en grandissant, j’ai envie de ça maintenant »
Laurence Caron C.

Parallèlement, à ce jour, dans son rôle professionnel d’intervenant, près de 70 jeunes — qu’il surnomme affectueusement «ses petits chats» — ont gravité autour de lui pour trouver une réponse et pour cheminer dans l’acceptation de leur vraie beauté.

«Je suis un artiste trans disciplinaire originaire du Bas-Saint-Laurent. Je suis Laurence. Je ne suis pas un homme, pas une femme, je suis une personne, j’ai des buts, je suis la somme de ce que j’ai vécu. Je suis trans et non binaire. Ma transition, j’ai décidé de ne pas la médicaliser. Je n’ai pas besoin d’hormonothérapie ou de chirurgie pour être bien avec mon corps. Les problèmes sont les attentes sociales. Je ne me pose plus ces questions. Les genres ne me rejoignent pas, je ne m’y identifie pas. Je suis amoureux de Sébastien Émond, je suis marié, je suis artiste, attiré par les gens avec des attraits masculins. Depuis sept ans, les genres, l’identité, je les déconstruis pour les comprendre. Je n’en veux pas aux gens qui ne comprennent pas encore, ça m’a pris 7 ans pour comprendre.»

Un geste de survie

Pour Laurence, la transition fut un geste de survie. Sentant qu’il n’avait plus le choix, qu’il allait mourir, qu’il n’allait pas bien. Tout s’est passé du jour au lendemain. Un ami, l’artiste Rémy Bélanger de Beauport, l’invite à une soirée gaie et lesbienne. Durant la soirée, une présentation sur les spectres du genre, l’artiste visuel réalise qu’il est trans. 

Laurence Caron C. et Sébastien Émond.

«Dans ma tête, il y avait les hommes et les femmes et ceux pris dans le corps de l’autre. Mais ce ne sont pas les réalités trans non binaires. On ne parle pas du fait de ne pas s’identifier à un genre. Nous ne sommes pas toujours aussi genrés que ce qu’on voudrait», affirme Laurence.

Créer une émotion

Si on interroge l’artiste au sujet de la mode, elle est tout simplement un objet de création. «Je n’ai rien acheté de neuf depuis 2016. Je fais les fripes. Quand j’aime un morceau, je lui donne une seconde vie, ça fait partie de ma pratique artistique. Je travaille mon image. Quand je sors, mon rôle d’artiste est de créer une émotion. Pourquoi ne pas explorer son genre, se permettre de porter un vêtement quand on le trouve beau, se mettre six pouces de couleurs dans la face si ça nous tente, parce que c’est le fun

Laurence affirme toujours s’habiller de cette manière. À son avis, il est impératif en tant qu’humain d’arrêter de dicter quoi faire et de laisser vivre les gens. «On nous dicte qu’on doit être des hommes ou des femmes. La société pense en fonction du sexe et non du genre. Et pourtant, des gens non binaires ont toujours existé à travers l’histoire. On s’acharne à voir dans une petite boîte. Moi je ne regarde plus dans cette boîte.»

Cette mode comme objet de démarche artistique s’est étendue vers une exploration dans les arts textiles, dans la bijouterie, les accessoires. L’artiste affirme en retirer du plaisir. «Je fais des objets qui vont être beaux. J’ai un rapport au beau extrêmement poussé. Tout cela est dû à qui je suis, à comment j’ai été élevé, ce que j’ai fait et créé. Ce que j’aime, c’est l’opulence. L’important, c’est d’en jeter. J’incarne entièrement ce que je suis. Tout ce que je fais en création encapsule un moment dans lequel je mets un morceau de mon âme.»

Pour Laurence Caron C., la mode comme objet de démarche artistique s’est étendue vers une exploration dans les arts textiles, dans la bijouterie, les accessoires.

Pour Laurence, la beauté est humaine, la laideur aussi. Mais ce n’est pas la laideur corporelle et physique telle que vue par la société, c’est la pauvreté, le malaise, le mal-être. C’est ce qu’on cache, ce qui nous hante. Dans le cadre de son travail au GRIS, Laurence aide les jeunes en quête de leur identité à se rendre compte qu’ils sont beaux. «Mes petits chats, souvent, ils arrivent défaits, car la société ne les reconnaît pas pour qui ils sont. Quand ils arrivent à moi, je les accepte comme ils sont, ils sont parfaits. Je les aime tels qu’ils sont avec leurs défauts et leurs qualités. Parce que ce sont mes bébés. Toute la gang. J’ai 14 bébés réguliers et 70 qui gravitent autour.»

«Au fond, on doit promouvoir une vision positive de la diversité sexuelle et de genre. Accessoirement, il faut éduquer les gens sur les bonnes pratiques.» 

On cite par exemple les toilettes, l’accessibilité des services, l’acceptation sans jugement des gens différents qui devrait aller au-delà de la simple tolérance. «Il y a des inégalités auxquelles on n’avait pas pensé dans le passé, maintenant nous devons corriger», précise-t-il.

«Dans notre monde, je me fais un devoir d’être éclatant, de défoncer les portes, pour que des enfants puissent vivre librement et explorer leur genre. Je n’ai pas pu voir ça en grandissant, j’ai envie de ça maintenant.»