Maman en solo: choisir d'avoir un enfant seule

— «Sophie, qu’est-ce qui nous manque?» demande Véronique. — «Rien», articule sa petite chérie de 6 ans, des biscuits poissons plein la bouche. Ainsi va le bonheur chez ce duo de Lévis. Un tandem organisé et super bien entouré.

Les circonstances ont amené Véronique à avoir une enfant seule. «Dans ma vie, j’ai aimé et j’ai été aimée. Et je pense que je veux aimer encore. Mais je n’ai pas eu des relations qui ont fonctionné.»

Elle tient à nuancer: elle n’a pas choisi de sortir les hommes de sa vie. Elle a choisi de ne pas passer à côté d’avoir un enfant. 

Sa décision n’a surpris personne dans son entourage. «Je l’avais déjà annoncé que je passerais à l’action toute seule si je n’étais pas en couple dans la trentaine.»

Véronique a un frère et une sœur, une famille tricotée serrée, et croyait reproduire ce modèle. Avec son ancienne relation, elle a acheté une maison pour élever sa tribu. Après sa séparation, elle a gardé son nid et fait les démarches pour devenir maman en solo.

Véronique et Sophie, 3 mois

Elle avait mis de l’argent de côté, avant même qu’un programme gouvernemental de procréation assistée existe [il a été resserré en 2015]. «Au moment où j’ai commencé à payer mes examens, j’ai eu droit à des subventions. J’ai été chanceuse, je me suis servi de mes économies pour mon congé de maternité.»

Le jour où elle a pris son premier rendez-vous à la clinique, elle s’est inscrite à un forum de femmes célibataires voulant être mères. Une plateforme d’échange anonyme, basée sur le partage de démarches, dans l’ouverture et sans censure, précise Véronique. 

Deux ans et demi et 16 inséminations artificielles plus tard, elle apprend qu’elle est enceinte, en voyage en Thaïlande. Le test de grossesse est formel: positif. Elle a 34 ans.

Voyageuse, Véronique a appris sa grossesse en Thaïlande, le jour d’une balade en éléphant. Cette photo «symbolique» trône d’ailleurs dans son salon.

« Le rôle de matante fine et d’amie proche, c’est bien. Mais j’avais hâte de passer à une autre étape! »
Véronique, maman en solo

Véronique ne le cache pas, sa grossesse a été éprouvante psychologiquement. Puis l’accouchement ne s’est pas très bien déroulé. Heureusement, sa mère, infirmière auxiliaire, l’accompagnait. «Ma mère, c’est la calme, la posée. Moi, j’ai le tempérament de feu de mon père», lance l’énergique brunette.

Relations privilégiées

Le jour de l’entrevue, à notre arrivée dans sa belle demeure du secteur Saint-Nicolas, ses parents, son oncle et sa tante s’affairent sur le terrain, à installer les meubles de jardin pour lui éviter de forcer. Avec le pelletage de l’hiver, Véronique souffre d’une épicondylite à un coude.

Ne vous méprenez pas, rien n’était arrangé avec le gars des vues. Ses proches ignoraient tout de l’entrevue et Véronique a eu la surprise de les voir là. Grosses accolades, présentations. En rentrant, ils avaient même laissé une fournée de muffins… 

«Je suis une fille privilégiée par ses relations», lâche Véronique avec reconnaissance. 

Sa marraine, Céline, lui fait une soupe par semaine. Sa fille Sophie a de multiples allergies, alors la cuisine maison est la bienvenue.

«J’ai la chance de pouvoir partir en voyage une fois par année sans ma fille. Je vais le faire tant et aussi longtemps que mes parents vont avoir la générosité de la prendre cette semaine-là», dit celle qui croyait devoir renoncer à sa passion en devenant maman.

Sophie, à 5 mois. Véronique vit ici sa première fête des Mères. «Cette fête-là, c’est tough quand t’as pas d’enfant et que tu en veux un. Je suis consciente que je suis vraiment chanceuse.»

Si sa famille est «fantastique», Véronique tient à préciser: «Mes parents sont présents, mais je n’élève pas ma fille avec eux».

Sa mère a dormi chez elle une nuit à son retour de l’hôpital, après l’accouchement. Mais après, elle a été toute seule. «Ma fille est née début décembre. Six semaines plus tard, mes parents partaient dans le Sud, ils sont des snowbirds. Vive Skype!»

Avec un bébé d’hiver, Véronique a eu peur de s’ennuyer chez elle. Mais en plus de sa famille, elle peut compter sur ses «précieuses gangs d’amies».

«Mes relations n’ont pas disparu avec l’arrivée de ma fille. Elles sont même plus le fun, parce que je gravite dans un environnement avec des enfants. J’ai l’impression de faire partie de ce tout.»

Au quotidien, maman et fille vivent le tourbillon, comme tout le monde. À l’étage de la maison, Sophie a une belle chambre rose. «C’est son cadeau de fête. Je lui ai fait un projet comme dans l’émission Décore ta vie», raconte Véronique en riant.

Duo mère-fille au quai Paquet, à Lévis, l’été dernier

Questions venues plus tard 

Quand a-t-elle réalisé qu’elle n’avait pas de papa? «Bien plus tard que je pensais! Je redoutais, j’étais prête, j’avais lu.» 

À la fameuse question, la réponse a été simple: «Non, t’as pas de papa. On est toutes les deux dans notre maison, mais on a une grosse famille». Ce qui a suffi pendant des mois.

À travers son forum de mamans en solo, Véronique a appris à ne jamais devancer les questions et les peurs, mais à les attendre. 

Sophie a aussi voulu savoir comment elle avait été conçue. Véronique lui a expliqué être allée voir le médecin, qui lui a donné «une graine de papa». Encore là, inutile de rentrer dans les détails, selon elle.

Sa fille lui a demandé d’avoir un frère ou une sœur, d’aller chercher une autre «graine de papa» ou d’adopter. «Moi j’avais dit: un toute seule, deux à deux, avant 40 ans. Mon chiffre est passé.»

Mais comme la porte n’est pas fermée à l’amour, rien ne dit qu’un homme avec trois enfants ne pourrait pas entrer dans leur vie. 

Véronique ne cherche pas un père pour sa fille, mais un «être signifiant». Pas un gars pour payer une partie de sa maison ou repeindre la clôture, mais pour avoir des sentiments.

Toutes les deux célèbrent la fête des Mères et la fête des Pères entourées des leurs. Le troisième dimanche de juin, papi récolte les cadeaux de Sophie, préparés à l’école et au service de garde.

«Je suis consciente que je suis chanceuse d’être dans ma situation et d’être née à cette époque. Parce que dans une autre génération, je n’aurais probablement jamais pu vivre ça.»

Elle espère incarner l’espoir et un des nombreux modèles qui existent, avec l’adoption, les familles d’accueil et autres. «On idéalise tous une famille avec tous les joueurs. Mais s’ils ne sont pas tous présents, je pense qu’on peut créer une famille non traditionnelle qui va être aussi épanouissante.»

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> LA PEUR DU JUGEMENT

Véronique hésitait à se confier au Soleil. «Je suis solide, j’ai mes convictions, mais j’ai aussi un côté très sensible.» Les gens ont le jugement facile de nos jours et elle craint certains commentaires. «Que cette situation ne convienne pas à tout le monde, je suis d’accord. Mais moi, je suis heureuse et je m’assume.» Surtout à une époque où les modèles de personnes et de familles sont plus diversifiés, dit-elle. 

> DES FACTEURS «CONTRIBUTIFS»

Fonceuse, indépendante et rationnelle, Véronique pointe quelques facteurs qui ont contribué au succès de sa vie de maman en solo. «J’ai des études, j’ai un bon emploi, j’ai un réseau et j’ai une bonne santé. J’avais l’impression d’avoir une flush royale dans les mains pour partir ce projet.» Sa clé: l’organisation. Elle a déjà fait ses plates-bandes le soir à la lampe frontale quand Sophie était bébé et elle court parfois à l’épicerie sur son heure de midi pour y arriver. «Moi je suis bien là-dedans, ça fait partie de ma personnalité.» 

> DES MODÈLES MASCULINS

Une des préoccupations de Véronique était que sa fille ne manque pas de modèles masculins. «J’en ai de très bons! Mon père, mon oncle, mon frère... C’était quand même important qu’on ne devienne pas la secte des filles à part!»

Sur le forum de mamans célibataires, Véronique a lu que certains enfants auraient aimé avoir un papa, notamment pour embarquer sur ses épaules. «J’avais la préoccupation de faire des affaires de papa avec ma fille!»

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ADOPTION EN SOLO

Et les papas en solo dans tout ça? S’ils décident d’adopter, voici un aperçu de la situation à l’international. Les données sur l’adoption d’enfant au Québec, soit le programme Banque mixte, ne permettent pas de différencier le sexe des adoptants.

> 4 pays

Haïti, la Colombie, les Philippines et la Bulgarie acceptent les demandes des hommes seuls

> 3 

hommes seuls du Québec ont adopté à l’international de 2014 à 2018 

> 92 

femmes seules du Québec ont adopté à l’international pour la même période

Source  : Ministère de la Santé et des Services sociaux