Marc Allard
Le Soleil
Marc Allard
Michel Cossette, déguisé en Coco Lapin, et Annie Gignac ont livré des centaines de chocolats aux enfants confinés de Lac-Saint-Charles.
Michel Cossette, déguisé en Coco Lapin, et Annie Gignac ont livré des centaines de chocolats aux enfants confinés de Lac-Saint-Charles.

Les livreurs de bonheur

CHRONIQUE / Je me demande ce qui est arrivé avec les poules au chocolat de Mme Gignac. Peut-être que les enfants les ont englouties en quatre bouchées, ou peut-être qu’ils ont détaché une plume de cacao par jour, pour que le délice dure jusqu’à la fin de la semaine?

Mais je sais une chose, c’est qu’Annie Gignac et son mari, Michel Cossette, ont livré 275 petites poules dimanche passé à des enfants qu’ils ne connaissaient pas dans le quartier Lac-Saint-Charles, à Québec.

En temps normal, Mme Gignac offre des chocolats de Pâques aux six enfants qui fréquentent son service de garde en milieu familial. Mais comme elle ne pouvait pas les voir cette année, elle a décidé de leur livrer du chocolat à domicile.

Annie Gignac a trouvé un déguisement de Coco Lapin à 75 $ que son mari allait revêtir pour la livraison. Mais en voyant le costume, elle s’est dit : tant qu’à l’avoir, aussi bien offrir des chocolats à d’autres enfants dans le quartier. Alors, elle a publié un message sur Facebook pour offrir ses volailles chocolatées.

«Finalement, c’est devenu complètement fou, les gens ont capoté!» raconte Mme Gignac.

Une flopée de parents qui n’avaient pas pu sortir pour acheter des chocolats comme d’habitude se sont mis à lui écrire. Elle a pris les noms, le nombre d’enfants, les adresses et les numéros de téléphone pour pouvoir texter les mamans et les papas quelques minutes avant l’apparition de Coco Lapin.

Dimanche matin, Mme Gignac et M. Cossette sont partis faire la tournée à 9h30. Annie Gignac conduisait et planifiait l’itinéraire avec le GPS, et son mari allait cogner aux portes. Il déposait les poules dans des petits sacs sur le perron. Les enfants surveillaient son arrivée à la fenêtre et criaient : «Maman, c’est le lapin! Maman, c’est le lapin!»

Parfois, Coco Lapin offrait même des chocolats aux enfants qui passaient dans la rue avec leurs parents ou aux p’tits voisins qui n’en revenaient pas de voir l’ami de Winnie l’Ourson à côté de chez eux.

«C’est comme une magie qu’on a pu mettre dans cette période difficile, dit Annie Gignac. Les enfants ne peuvent pas voir leurs grands-parents, ils ne peuvent pas fêter. Et là, Coco Lapin qui leur prépare une chasse aux œufs chaque année et qu’ils ne voient jamais, ben là, ils se sont dit : “Il existe pour vrai”. [...] Je pense que ç’a été mieux que le père Noël pour certains enfants.»

La mère d’une enfant atteinte de la fibrose kystique a écrit à Mme Gignac pour lui dire que sa fille avait été hospitalisée la journée où elle a reçu la poule en chocolat. «La seule façon qu’on peut lui donner un peu de joie, c’est de lui parler de Coco Lapin», a écrit la maman à propos de sa fille.

Annie Gignac est de nature dévouée. Dans son service de garde, elle travaille 60 heures par semaine et élève les enfants comme si c’était les siens. Quand sa mère de 70 ans est décédée dans le stationnement de l’hôpital Chauveau le 20 décembre 2018, elle s’est battue pour que le Bureau du coroner ordonne une enquête publique pour faire la lumière sur les défaillances de la couverture ambulancière dans la région de Québec.

Mais en confinement, il y a juste les chiens et les chats de Mme Gignac qui ont besoin d’elle. Et elle sent qu’il manque de sens à sa vie. «J’ai l’impression d’être inutile depuis que je ne travaille plus, dit-elle. [...] J’avais besoin de faire quelque chose pour les autres.»

Coincés à la maison, plusieurs ont le réflexe de prendre soin d’eux-mêmes. Ils se disent que c’est l’occasion où jamais de s’offrir du temps pour soi, d’en profiter pour lire de longs romans, regarder des séries en rafale, faire la grasse matinée. Mais au fil des semaines, un sentiment de vide peut leur plomber le moral.

Annie Gignac et Michel Cossette ont compris quoi faire quand ça arrive. Et la science est d’accord avec eux : pendant une crise, les personnes qui s’en sortent le mieux sont celles qui aident les autres.

Faire du bénévolat ou donner de l’argent à une cause, par exemple, libère des substances chimiques cérébrales qui nous font du bien. Les jours où ils se mettent au service des autres, les bénévoles ont des niveaux inférieurs de cortisol, l’hormone du stress, montrent également des études.

En ce temps de crise de la COVID-19, le Québec a amplement besoin de bénévoles, nous a dit le premier ministre François Legault. Mais ce n’est pas le seul moyen de se rendre utile. On peut s’assurer d’appeler les gens isolés, préparer des petits plats pour ceux qui ont le ventre creux ou livrer un peu de bonheur en forme de poules au chocolat.

Mme Gignac dit que la livraison lui a fait beaucoup de bien à elle aussi. Beaucoup de gens lui ont demandé : «Allez-vous le refaire l’année prochaine?»

Je parie que oui.