L’érable, emblème sucré à l’histoire mouvementée

Ça y est, la saison des sucres est lancée! Le 18 février marquait le coup d’envoi de la récolte 2020 avec la traditionnelle cérémonie d’entaillage à l’érablière du parc du Bois-de-Coulonges, à Québec. Mais c’était aussi l’occasion pour les producteurs acéricoles de lancer le livre Si l’érable m’était conté, qui revient sur 100 ans d’acériculture dans la province.

Une histoire parsemée d’embûches pour tous ces producteurs d’or blond. Une histoire «de luttes et de débats», mais aussi «de collaborations et d’amitiés», signale d’entrée de jeu le président des Producteurs et productrices acéricoles du Québec (PPAQ), Serge Beaulieu, en avant-propos. 

L’ouvrage expose le contexte ayant mené à l’action collective et à la création du système acéricole actuel, qui permet désormais aux producteurs de vivre de leurs récoltes et de s’y consacrer entièrement. Une situation «presque impossible à imaginer» jusque dans les années 1980, indique M. Beaulieu. 

Serge Beaulieu, président des Producteurs et productrices acéricoles du Québec

Si la province comptait en 1925 quelque 30 000 acériculteurs, ils sont aujourd’hui 11 300 répartis dans 7400 entreprises, et près du quart (24 %) sont des femmes. «Il y a de plus en plus de femmes en acériculture, et des jeunes aussi. La relève est là!» se réjouit Serge Beaulieu. 

Lui-même acériculteur depuis près de 40 ans, le président des PPAQ souligne que les érablières prennent de l’expansion : «La moyenne des entailles dans les érablières du Québec est de 6000, mais il y a de plus en plus d’entreprises qui en comptent 20 000 et plus. La plus grosse est rendue à près de 200 000 entailles!» 

Imprévisible

À quoi peut-on s’attendre de la saison des sucres 2020? «J’ai appris avec le temps à ne pas faire de prédictions, indique M. Beaulieu en riant. Ça dépend des gels et des dégels. La saison se détermine souvent dans les 10 derniers jours.» 

1940 : René Lussier (à gauche) à sa cabane dans le village de Havelock (Montérégie), avec Tancrède et Madeleine Lussier

Si l’acériculteur récolte ses premières coulées depuis environ deux semaines dans son érablière d’Ormstown, en Montérégie, il en va autrement pour l’est de la province. «À l’ouest, la saison ne va pas beaucoup plus loin que le 7, 10 avril, tandis que dans le Bas-Saint-Laurent et la Gaspésie, ça peut aller jusqu’en mai. Il y a environ trois semaines de décalage.»

Les acériculteurs sont bien sûr dépendants des humeurs de Dame Nature, qui a souvent le dernier mot. «Parmi les difficultés qu’on a vécues, la crise du verglas en 1998 en est toute une. Ça a frappé fort dans ma région», signale M. Beaulieu. Les surplus engendrés par l’importante récolte de l’année 2000 a aussi représenté tout un défi de gestion, menant à la création de la réserve stratégique mondiale de sirop d’érable.

Recherche et création

Bien que le sirop d’érable n’ait plus à se faire connaître des Québécois et des Canadiens, M. Beaulieu estime qu’il y a encore «plein de potentiel» sur le marché nord-américain, et pas seulement ailleurs dans le monde, en démontrant toutes les utilisations qu’on peut en faire en cuisine.

1982 : Yves Pilote (à l'avant) en compagnie de ses frères et beaux-frères lors du départ pour la tournée de ramassage de l'eau d'érable à l'érablière Pilote, du rang Saint-François, à Lotbinière

«Le sirop d’érable, ce n’est pas juste pour mettre sur les crêpes au déjeuner, ça peut s’utiliser de tellement de façons», soulève M. Beaulieu, ajoutant que le milieu de la restauration commence à travailler davantage le produit dans des mets diversifiés — pas seulement au dessert. «Ce n’est pas un réflexe pour tous, mais il y a une collaboration du milieu.»

Les PPAQ ont d’ailleurs fait paraître l’an dernier un très beau livre de recettes, Incroyable érable, auquel plusieurs chefs québécois ont participé. Le regroupement propose aussi une foule d’idées sur le site erableduquebec.ca. Et Serge Beaulieu confie que son organisation est en discussion avec l’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec (ITHQ) pour établir un partenariat afin que les cuisiniers de l’établissement explorent davantage l’érable.

La recherche revêt aussi une importance capitale dans le développement de nouveaux produits, que l’on pense à l’apparition de l’eau d’érable ou encore de produits pour les sportifs. Les PPAQ financent les projets de recherche, par exemple sur les propriétés antioxydantes de l’érable et ses bienfaits sur l’organisme, puis c’est aux transformateurs de poursuivre le développement et d’amener des nouveautés sur le marché, explique Serge Beaulieu.

Info: pour se procurer le livre Si l’érable m’était conté, 1920-2020 : un siècle d’acériculture au Québec, commande en ligne au ppaq.ca/livre. Coût 22$ (taxes et livraison incluses).

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OEUVRE MYSTÉRIEUSE

D’où vient l’illustration qui orne nos traditionnelles conserves de sirop d’érable? 

Au tournant des années 1950, on adopte ce nouveau contenant mieux adapté aux tablettes des supermarchés. La division de l’acériculture du ministère de l’Agriculture du Québec lance alors un concours pour illustrer ces conserves destinées au marché canadien. «Les œuvres doivent répondre à certains critères esthétiques et artistiques, dont celui de montrer des scènes classiques d’érablières», indiquent les PPAQ dans son ouvrage. 

Le dessin gagnant orne toujours nos conserves de sirop d’érable, mais… le nom de l’artiste a été perdu au fil du temps et apparemment nul ne sait aujourd’hui qui est derrière ce désormais célèbre dessin commercial.

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LA PRODUCTION ACÉRICOLE EN CHIFFRES

  • 28,5 millions de livres de sirop et de sucre d’érable produites dans les années 1920 (moyenne sur 10 ans). Le sucre d’érable représente 45 % de la production — cette proportion baissera rapidement dans les décennies suivantes, pour atteindre 2 % dans les années 1960 à 1980.
  • 120,4 millions de livres de sirop d’érable produites dans les années 2010. La production de sucre d’érable a pratiquement disparu.
  • 159 millions de livres de sirop d’érable produites lors de la saison 2019 au Québec, une année record.
  • 72 % de la production mondiale actuelle de sirop d’érable se fait au Québec. Le Canada (20 %) et les États-Unis (8 %) se partagent le reste.
  • 75 % de la production canadienne de sirop d’érable est exportée dans plus de 60 pays, au premier chef les États-Unis, l’Allemagne et le Royaume-Uni.

Sources : Statistique Canada et PPAQ

1971 : coulage du sirop d’érable par l’acériculteur Réjean Brisson à Saint-Gervais, dans Bellechasse

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QUELQUES DATES MARQUANTES

1966 Incorporation de la nouvelle Fédération des producteurs de sucre et sirop d’érable du Québec

1970 Installation des premières tubulures de plastique dans les érablières au début de la décennie

1990 Entrée en vigueur du plan conjoint, qui permet aux producteurs acéricoles de négocier avec les acheteurs, de façon collective et organisée, la production et la mise en marché de leurs produits

2000 Création de la réserve stratégique de sirop d’érable, qui assure un approvisionnement constant des marchés

2005 Début des projets de recherche sur le sirop d’érable, plus de 100 projets ont été financés en 15 ans

2013 L’eau d’érable à boire arrive sur les marchés

2018 La Fédération des producteurs acéricoles du Québec devient Producteurs et productrices acéricoles du Québec

Source : PPAQ