L’émerveillement: laisser fleurir l’enfance

En 2006, Catherine L’Ecuyer arrive dans la salle d’accouchement d’un hôpital de Barcelone avec un ordinateur sous le bras, comme si sa bedaine était une parenthèse dans sa grosse semaine de travail comme avocate consultante en entreprise. Après ce qu’elle qualifie «d’atterrissage forcé», elle a fait un virage à 90 degrés. Fini les horaires chargés, le rythme effréné et la course à la performance. Elle a choisi de s’investir dans la maternité et dans la recherche sur l’éducation.

Une question l’obsédait : pourquoi les jeunes enfants perdent-ils leur désir inné d’apprendre jusqu’au point où il faut les motiver une fois rendu à l’école? La réponse a pris la forme d’un livre, Cultiver l’émerveillement, qui a suscité l’intérêt de nombreux éducateurs et parents dans une soixantaine de pays. Dans la langue de Cervantès, la Québécoise y cite des pédagogues, mais aussi des philosophes et des poètes. De passage chez nous pour le lancement de la traduction québécoise de son livre, la docteure en science de l’éducation et psychologie nous explique sa pensée en quelques points.

Q Dans la préface de votre livre, vous évoquer l’importance qu’a eu le livre Le bébé et l’eau du bain, du Dr Jean-François Chicoine et de Nathalie Collard, sur votre «crise de la maternité». Quel élément a-t-il été le plus marquant pour vous?

R Personnellement, j’y ai trouvé un sens à ma maternité. Le système éducatif ne nous prépare pas à être parents, malheureusement. On n’a pas d’idée de l’importance de ce rôle pour changer le monde, «une personne à la fois». La personne qui accompagne un enfant a donc un rôle clé. La sensibilité du parent — cette capacité de syntoniser les besoins physiologiques et affectifs de base de l’enfant — est reconnue en psychologie comme étant le premier indicateur de son bon développement. Un enfant dont les besoins de base ont été comblés durant les premières années de sa vie sera émotionnellement plus équilibré, plus sûr de lui, et mieux disposé à apprendre.

Q Qu’est-ce que l’émerveillement?

R Aristote disait que «tous les humains ont, par nature, le désir de savoir». Des milliers d’années plus tard, nous nous inquiétons parce que nos enfants ne sont pas «motivés». Nous cherchons souvent les réponses à l’absence de motivation dans des solutions à la remorque de causes externes (châtiments, récompenses, stimuli technologiques, etc.) alors que la motivation vraie et durable est interne.

Q Si vous ne deviez en choisir qu’un, quel serait selon vous le pire ennemi de la soif d’apprendre innée des enfants?

R Le moyen le plus direct et le plus efficace d’étouffer l’émerveillement chez un enfant, c’est de lui donner tout ce qu’il veut avant même qu’il ait eu le temps de le désirer. La surconsommation fait en sorte que les enfants, non seulement tiennent tout pour acquis et pensent que tout leur est dû, mais ils pensent que les gens doivent se comporter à leur guise. Or, l’enfant, cynique et blasé, qui trouve que tout est «plate» est peu enclin à s’intéresser à ce qui l’entoure.

Catherine L’Ecuyer

Q Quelles activités quotidiennes permettent le mieux de cultiver l’émerveillement à la maison?

R Au lieu d’être à l’affût d’activités, il faudrait plutôt les laisser s’ennuyer. On doit perdre la peur de voir nos enfants s’ennuyer. Tolstoï disait que l’ennui est le désir de désirer. Or, l’émerveillement est le désir de savoir. L’ennui est donc le préambule par excellence de l’émerveillement. On doit cesser de penser aux parents en termes de fournisseurs d’expériences nouvelles et sensationnelles. Les parents ne sont pas des «G.O.» qui doivent passer leur temps à divertir la progéniture pour lui «fournir» une enfance merveilleuse et magique. L’enfance est déjà, par elle-même, merveilleuse et magique.

Q Y a-t-il une initiative pédagogique (par un enseignant ou un intervenant scolaire) qui vous semble répondre particulièrement bien à votre plaidoyer pour l’émerveillement?

R Tout ce qui se nourrit de la vision montessorienne [développée par Maria Montessori, qui a fondé les écoles du même nom] est un plaidoyer en faveur de l’émerveillement. Par contre, mon livre ne se réduit pas à une méthode concrète, il présente une philosophie de vie, je dirais même un modèle de société.

Q Vous évoquez souvent les dangers de la surstimulation et des médias numériques sur la capacité d’émerveillement, la concentration et l’attitude des enfants. Est-ce un mal à circonscrire ou y a-t-il des retombées positives possibles aux formes de divertissement d’aujourd’hui?

R La technologie est positive, pour une personne qui a la maturité psychologique pour en faire bon usage. Les stimuli technologiques en bas âge peuvent supplanter leur sens inné de l’étonnement, étouffer la capacité de l’enfant à se motiver par lui-même. Offrir un substitut à l’élan de l’enfant, c’est annuler sa volonté. Ultimement, ces enfants développeront une dépendance aux stimuli externes, devenant autrement incapables de ressentir quoi que ce soit, leur avide désir d’apprendre étant alors réprimé. Dans certains cas, leur dépendance à la surstimulation peut les pousser dans une quête de sensations toujours plus fortes, auxquelles ils deviendront également accoutumés. C’est ce qui les conduira finalement à un état d’apathie soutenue, à un manque d’enthousiasme, à l’inattention, à l’ennui. C’est ce que je décris dans mon livre comme «le cercle vicieux de la surstimulation».

Q Comment pourrait-on réveiller la soif d’apprendre d’un adolescent dont l’émerveillement s’est éteint? Y a-t-il un point de non-retour?

R En neuroscience, on dit qu’il n’y a pas de période critique, ou de fenêtre au-delà de laquelle un certain apprentissage est impossible. Donc, il n’est jamais trop tard pour récupérer l’émerveillement perdu. Par contre, il faut que le jeune veuille le récupérer lui-même, puisqu’il s’agit d’un désir interne, non pas de quelque chose qui s’inculque depuis l’extérieur. Je traite de la question de l’adolescence dans mon deuxième livre au sujet des écrans, qui sera publié en 2020.

DES TERREAUX FERTILES

Cultiver l’émerveillement peut se faire de bien des manières. Sans avoir pris connaissance du livre de Catherine l’Ecuyer, des parents et des enseignants nous ont partagé des moments de beauté, de lenteur, de communion avec la nature, d’exploration curieuse ou d’éblouissement dont ils ont été témoins ou instigateurs. Il en ressort que l’émerveillement peut-être composé de minuscules sensations, mais qu’il se nourrit aussi de grands moments de communion. 

«Je me souviens de mes semaines de camp de vacances pour plusieurs choses, mais le souvenir le plus vivace, ce sont les après-midi où on pouvait choisir d’aller à la pêche aux écrevisses, plutôt que de faire la sieste. On ne pêchait pas vraiment, mais flâner en bottes de pluie sur la grève, en observant attentivement chaque trou d’eau, avec le vent qui nous fouette le visage, c’était magique.»  —Julie

«Petite, je passais beaucoup de temps à observer maman dans la cuisine. Elle me faisait sentir chaque ingrédient, chaque épice. Ça donnait l’impression de collectionner les odeurs.»  —Louise

«Bébé, à quelque mois (8 ou 9), le visage de mon aînée, Anaïs, à qui on venait de faire goûter à de la crème glacée molle au chocolat. Elle a fait une face qui était entre la surprise et la béatitude. Un instant banal, mais mémorable!»  —Stéphane

«Communion profonde. Une école entière qui se réunie dans la cour après que deux des leurs aient perdu leur papa dans un attentat. 400 enfants dans une grande ronde en forme de cœur. 400 enfants qui chantent une chanson à capella, qui parle de s’aimer un peu plus que d’ordinaire. Immense moment»  —Catherine-Ève

Véronique D’Anjou fait la classe à l’extérieur, en nature et en milieu urbain, une fois par semaine. «Ces moments permettent de reconnecter l’enfant avec sa communauté et combler le déficit nature, de réduire le stress, d’améliorer la conscience de soi, la créativité, l’autonomie», a-t-elle observé. «Lorsqu’il s’agit de classes urbaines, on peut aussi nommer tisser des liens avec les gens de sa communauté, s’approprier son quartier, découvrir que chacun a une influence sur son environnement.»

«Chaque année, quand nous racontons les grandes histoires Montessori au début de l’année, nos élèves s’émerveillent. Pendant l’histoire de l’Univers, ce qui les accroche le plus généralement, c’est l’immensité de ce dernier et pour l’histoire de la vie, la façon dont les formes de vie se sont adaptées. [...] Je dois avouer que je suis moi-même régulièrement émerveillé par les enfants. Ils ont beaucoup à nous apprendre.»  —Allan Nguyen, guide Montessori

François Turcotte enseigne la musique à l’école des Berges en utilisant des instruments de groupe rock, ce qui motive les élèves et leur donne envie d’explorer et d’oser. Découvrir les rythmes, les sons des différents instruments, les mouvements qu’il faut pour les activer... «Les enfants sont si fiers du groupe de l’école», note Mylène, maman d’un élève musicien et de son petit frère, qui a bien hâte de fréquenter l’école en question.

À sa sortie de la pièce J’aime Hydro, un élève d’Isabelle Morissette avait l’envie urgente de lui exprimer sa gratitude, malgré l’heure tardive. «Je voulais vous dire que je ne m’attendais pas du tout à ça [...] Je vous remercie de nous avoir envoyés regarder cette pièce. Elle est tellement magnifique que ça m’a donné envie de reprendre le théâtre. J’ai obligé ma famille à y aller», lui a-t-il écrit. «Juste les pousser à aller voir du théâtre en dehors de leur zone de confort, ça peut avoir un impact immense», note-t-elle.

«Quand on va marcher en famille, on prend le temps de s’arrêter quand quelque chose capte l’attention d’un des enfants. On savoure ces moments de curiosité. On prend des photos mentales, pour ne pas les oublier. Ça fait des provisions pour quand on a l’impression que la vie va trop vite.» — Pierre-Louis

Depuis 2009, le rappeur Webster donne des ateliers d’écriture où il apprend aux jeunes l’utilisation créative du français et la musique hip-hop. «On reçoit des lettres envoyées par les élèves des 4 coins du monde qui nous disent qu’ils ont vraiment apprécié l’atelier. Je crois que c’est surtout que ça les éveille face à la musique et aux multiples possibilités que celle-ci peut apporter», écrit David Ouellet, de Coyote Records.