Les milliers de jeunes peu après leur arrivée au Stade olympique.

Le Grand défi de la patience

CHRONIQUE / Ma fille de première année est arrivée ce jour-là les yeux brillants, les mots se bousculant tellement elle était énervée. «Maman, maman, tu sais pas quoi? On a gagné la Grande récompense du Grand défi Pierre Lavoie!»

La quoi? Elle m’explique. Je lis les papiers. Son école a été tirée au sort parmi celles ayant participé à la compétition des cubes d’énergie (un cube = 15 minutes d’exercice). Le prix : une fin de semaine à Montréal, avec spectacles, coucher au Stade olympique et avant-midi à La Ronde. Toutes dépenses payées. Je la trouve jeune pour un événement de cette envergure. Il y aura au final 3200 enfants, 375 bénévoles et 500 accompagnateurs.

C’est loin d’être ma fin de semaine rêvée. En plus ça tombe le dimanche de la fête des Pères. Mais je ne m’imagine pas trop dire non à ma fille, ni la laisser y aller seule. Ok, j’embarque. Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour nos enfants...

Samedi matin. Dans la cour de l’école, on sent la fébrilité. Il y a des jeunes et des parents partout. Un avant-goût de l’ambiance de la fin de semaine. Mais on n’a rien vu encore. Je trouve les quatre autres jeunes qui seront avec moi et ma fille. Je les connaîtrai bientôt tous très bien. Un, deux, trois, quatre, cinq. Ok, tout le monde est là. «Tu vas dire ça souvent en fin de semaine, je pense!» me lance une mère. Elle ne croit pas si bien dire!

Dans l’autobus scolaire, on voit au loin le Stade olympique. Les petits se mettent à crier de joie. On prend nos bagages. Une mare de chandails jaune fluo (pour mieux s’identifier!) se met à marcher pour se rendre jusqu’au stade. Les cris de bonheur se transforment vite en plaintes après quelques minutes à marcher sous le soleil. «J’ai chaud, c’est lourd.» On essaie de motiver les troupes. C’est toujours bien parce qu’ils ont accumulé des cubes d’énergie qu’ils sont ici. Un peu d’exercice ne les tuera pas!!!

Dès qu’on met les pieds dans le stade, on entrevoit l’ampleur de l’événement. Des sculptures avec des cubes énormes délimitent les quatre grands groupes. Il y a des jeunes partout. Les nombreux bénévoles nous dirigent. Des centaines de gros matelas sont étalés sur le plancher.

Je regrette de ne pas avoir d’yeux derrière la tête. Un, deux, trois, quatre, cinq. Je répète qu’il faut rester ensemble. Les petits regardent partout. On dépose nos trucs.

On a droit à un impressionnant spectacle de plongeon acrobatique. Ensuite, une autre animation tombe un peu à plat. Et puis c’est enfin notre tour d’aller s’amuser dans les jeux gonflables. Les petits sont contents, mais évidemment, c’est le festival de la file d’attente, comme toute la fin de semaine!

Pour les grands, c’est un peu bébé, me dit une accompagnatrice : difficile de plaire avec la même activité à des jeunes de 6 à 12 ans.

Lorsqu’arrive le spectacle de magie, ma gang est épuisée. On s’assoit sur nos matelas : il y a des écrans pour le voir au besoin. Les jeunes jouent. Au loin, on entend des grands crier de joie.

Si tout est bien organisé — chapeau aux bénévoles —, le souper aura été un peu plus chaotique. Queue interminable avec notre lourd cabaret à la main, alors que 1000 personnes tentent d’entrer par la même porte... Les enfants affamés, déçus par le menu. De ma bande, un seul a mangé plus de quelques bouchées de pâtes ramollies. Un d’entre eux me dit qu’il n’aime pas sa journée et qu’il ne reviendra pas s’il gagne l’an prochain. Il allait toutefois retrouver son sourire le lendemain.

Le soir, les jeunes jouent, survoltés. Les bâtons illuminés servent d’épée. Les accompagnateurs surveillent tout en jasant.

Les files s’allongent pour les salles de bain. Tout le monde veut se changer, se brosser les dents et aller au petit coin. Le salut passera par les toilettes chimiques, où l’attente est pratiquement nulle. Les jeunes se changent dans leur sac de couchage. Congé de brossage de dents. Mission accomplie.

C’est l’heure du dodo. Personne dans le coin qui pleure ou s’ennuie de ses parents! Yé! Autour, certains s’endorment rapidement. D’autres ne veulent pas se coucher. Les accompagnateurs commencent à avoir moins de patience. C’est du sport cette journée! On veut dormir. «Chut. On dort. Chut.»

5h45, dimanche. Ça commence à grouiller. La nuit a été courte, mais reposante. Je n’ai pas eu à me frayer un chemin dans la mare de personnes endormies pour aller à la salle de bain avec un jeune! Fiou!

Direction toilettes chimiques. On est rendus des pros. Pas d’attente pour le déjeuner. Les jeunes mangent bien. Super! On doit rapatrier le stock. Je réalise que je vais avoir six sacs de couchage à rouler! Un cherche son chandail, à qui appartient ce bas? On refait les sacs en espérant que tout y sera.

Les immenses files reprennent afin de se rendre aux autobus. On entreprend de nouveau la marche. Les plaintes recommencent. Dans le gazon, une accompagnatrice roule pour la énième fois le sac de couchage d’un jeune. Elle est à bout. On sent que le réservoir de patience est presque vide!

Ma gang ralentit. Je prends les oreillers pour les aider. Ouf, je commence aussi à avoir hâte d’apercevoir l’autobus! On n’est pas faits fort. Deux mères sont vraiment tannées. Il est temps que ça finisse, lance l’une d’elles.

Enfin La Ronde! Les jeunes sont excités. La température est magnifique. On se regroupe avec d’autres. Tous ne veulent pas faire les mêmes manèges. On fait des compromis. La Grande Roue d’abord. Après le Splash, ça va nous rafraîchir. On fait la queue (encore!), mais comme il fait beau et qu’on est à l’extérieur, pas de problème. On se connaît mieux, tout est plus facile que la veille. On finit avec un pique-nique. Un des accompagnateurs achète du popcorn. C’est la fête.

Dans l’autobus du retour, tout le monde est plus zen. Plusieurs jeunes s’endorment, des accompagnateurs somnolent. On relaxe. Je dresse le bilan, mitigé, de ma fin de semaine. J’en ai discuté avec une dizaine de parents, pendant et après l’événement.

Il me reste cette question : pourquoi faire un rassemblement monstre, même si l’objectif est louable? Comme d’autres, je m’interroge sur le coût de cette opération, sur le gaspillage (nourriture, bouteilles d’eau).

L’organisation confirme que c’est financé à 100 % par des commanditaires, et non par les dons des gens. Par chance. Mais ne gagnerait-on pas à organiser des activités à échelle plus humaine? Ou d’une journée seulement? Même les enfants, bien qu’ils aient eu du plaisir, en auraient sûrement eu plus dans un environnement moins contrôlé. Surtout les plus petits, qu’on ne quittait pas d’une semelle.

«La Ronde c’était magique, mais le samedi, c’était épouvantable!» commente une mère. «La pire scène d’horreur pour moi c’est le samedi soir. À tous ceux qui disent : «On va les laisser s’énerver, ils vont finir par épuiser leurs batteries”. Wrong!», dit un père. Mais globalement, la plupart garde un bon souvenir de la fin de semaine.

Je retiens la force des liens tissés avec les enfants, les parents et le personnel de l’école. Il fallait se voir se saluer dans les jours qui ont suivi. Complices d’avoir vécus cette aventure ensemble.

Autre gain non négligeable, plusieurs parents se sont rendu compte que leur jeune était sage! Quand on se compare, on se console! Et on admire encore plus le travail des profs et des éducateurs, m’a fait remarquer un père! Et des moniteurs de camp de jour, qui prennent la relève ces jours-ci.

Si on gagne l’an prochain, vous y retournez? Le jour même, pas certaine que bien des parents auraient dit oui. Une mère à qui j’ai parlé était sous le charme, mais la majorité était épuisée. «J’avoue que j’espère qu’ils ne regagneront pas», m’avait dit une mère.

Mais bon, peut-être que dans un an la réponse sera différente. Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour nos enfants... Quoiqu’on pourrait aussi laisser «la chance» à d’autres!