Le Bourlingueur

Ne tuons pas la beauté du monde

CHRONIQUE / «Faisons de la Terre un grand jardin pour ceux qui viendront après nous...» «L’hymne à la beauté du monde» de Plamondon a beau avoir 40 ans, elle n’en est pas moins actuelle. On entend de plus en plus que la dernière chance de la Terre, c’est maintenant qu’elle se joue.

Pas besoin d’avoir voyagé pour avoir envie de faire une différence, pour vouloir que les arbres et les animaux d’ici ou d’ailleurs survivent aux folies qu’on leur fait trop souvent subir. Mais il y a des fois, au cœur d’une nature tellement plus grande que soi, où on prend toute la mesure de cette folie.

Il y a un danger à vouloir voyager pour s’imprégner de la beauté du monde. À trop piétiner, grimper, fouler, déranger, on contribue à détruire ce qu’on souhaite pourtant trouver intact. Inviter les touristes à choisir les milieux naturels plus que les villes, pour les expéditions, représente un danger de destruction. Pourtant, le potentiel de sensibilisation est énorme.

Avant de partir pour l’Afrique, il m’était déjà inconcevable que des braconniers s’en prennent aux gorilles des montagnes vivant aux frontières du Rwanda, de l’Ouganda et du Congo. Mon envie de visiter ces gorilles s’est butée un instant à une question éthique : doit-on vraiment les exposer quotidiennement aux yeux des curieux?

J’ai quand même décidé de me rendre à Kinigi, au nord du Rwanda, et d’obtenir le dispendieux permis qui me permettrait de passer une heure avec les gorilles. Il suffit de les apercevoir, de plonger notre regard dans la profondeur abyssale de leurs yeux noirs pour secouer la tête d’incompréhension : qui peut bien être capable de tuer ces bêtes pour faire le commerce de leur dépouille?

Comme mes passages dans les pays victimes de génocide m’ont donné envie de combattre le racisme et la haine qu’entretiennent les hommes envers les hommes, me sentir infiniment petit dans une nature qui me domine d’une force tranquille me donne envie de plaider pour les générations futures.

Comment passer sous silence l’Amazonie, qui pourrait perdre un peu plus de sa biodiversité si les craintes à propos du nouveau président brésilien, Jair Bolsonaro, se concrétisent? Comment rester insensible au pied d’un figuier de 300 ans dont on ne voit même pas la cime?

Ceux qui viendront après nous, j’espère qu’ils pourront encore entendre plus de 1000 espèces d’oiseaux jacasser dans une même forêt, qu’ils pourront eux aussi se perdre dans plus de 12 000 espèces végétales dans une réserve comme celle de Madidi en Bolivie.

Parmi les autres joyaux, le Vietnam exploite la baie d’Halong, où les formations rocheuses font écarquiller les yeux. Mais l’eau brune des plages où on nous promettait le paradis et les détritus flottant au milieu de la baie, où on nous invite à nous baigner, devraient sonner l’alarme.


Le Bourlingueur

Intentions de voyageur

CHRONIQUE / Les seules résolutions qui tiennent sont celles qu’on ne prend pas. Se donner des objectifs, en début d’année, c’est se mettre une pression qui nous écrasera dès que le rythme habituel du quotidien reprendra. Bus, boulot, dodo... et on procrastine aux résolutions de 2020 ces petits gestes qui devaient faire une différence.

À défaut de résolutions, songeons à tout le moins à une poignée d’intentions pour éviter que le tourisme tue le tourisme. Pour que le fait de s’éloigner de chez soi soit encore source de découvertes et de surprises. Pour qu’on ne soit pas que des bébés gâtés qui cochent une liste de destinations pour impressionner la visite. 

Presque toutes les grandes villes du monde ont leur McDonald’s. Leur Subway aussi. Dire que j’étais étonné d’apercevoir la chaîne de sandwichs en Europe de l’Est il y a dix ans. Aujourd’hui, on peut recréer notre environnement pratiquement partout. Mais est-ce que c’est vraiment ce qu’on veut?

Dans le même sens, les destinations soleil et les lieux historiques s’enfoncent et se détériorent sous le poids des touristes. Le Mexique et la Birmanie ne permettent presque plus qu’on monte sur leurs pyramides ou leurs temples. L’Islande balise ses sentiers. Le touriste a dénaturé le tourisme. 

Comment changer les choses? Pour 2019, pourquoi ne pas tenter de réduire le nombre de photos croquées chaque jour. Une aventurière m’a déjà confié ne prendre qu’un seul cliché quotidiennement. Chaque fois que l’envie de sortir son appareil photo lui prend, elle doit peser le pour et le contre en se demandant si elle trouvera mieux avant que l’horloge ne fasse un tour complet.

La vérité, c’est qu’on se donne des coups de coude et qu’on pousse de grands soupirs pour prendre la même photo que tout le monde. Avec les satanées perches à égoportraits, certains s’élèvent au-dessus de la mêlée et s’assurent qu’un bras télescopique gâchera la photo de tous ceux autour d’eux. Idem pour les foutus drones qui s’envoleront au milieu de votre coucher de soleil et s’inviteront dans le panorama que vous veniez de cadrer.

Un peu de respect!

C’est sans compter les compétitions pour avoir la meilleure photo Instagram. Sur le réseau social, on a tout vu avant même de voyager. On nous montre le monde sous tous ses angles, mais bien sûr, on veut tous un portrait au sommet du « Stairways to heaven » à Oahu à Hawaï pour collectionner les mentions « J’aime ». 

Mon souhait, ce serait d’abolir toutes ces photos que vous prenez, de dos, sur une plage paradisiaque, ou au sommet d’une montagne, en faisant semblant de retenir votre chapeau pour ne pas qu’il s’envole.

Idem pour les égoportraits, devenus tellement populaires qu’on ne fait plus la file pour monter dans la tour Eiffel, mais on se met plutôt en ligne pour se prendre en photo avec le monument en arrière plan.

Je m’ennuie du temps où on voyageait moins pour se montrer et plus pour découvrir le monde.

En 2019, pensons aussi à l’environnement. Prendre l’avion nuira un brin si vous avez signé le Pacte. Mais peut-être pouvez-vous compenser vos émissions de carbone en achetant des crédits carbone ou en plantant des arbres. 

Pensez aussi aux bouteilles qui permettent de décontaminer l’eau du robinet à l’aide de lampes UV. Dans les pays où le recyclage n’est pas encore chose courante, on consomme souvent une quantité énorme de bouteilles d’eau qui prendront rapidement le chemin de l’enfouissement. Heureusement, de plus en plus d’hôtels offrent l’eau potable dans d’immenses bidons. Il suffit de remplir sa gourde.

Respecter l’environnement, c’est aussi acheter ses souvenirs localement et éviter de ramener des objets qui ne serviront à rien. C’est choisir des hébergements écoresponsables ou des restaurants tenus par la population locale.

En 2019, n’attendez plus que le copain, le voisin ou le cousin se libère pour voyager avec vous. Partez. Oui, partez seul. À votre mesure, osez l’escapade dans Charlevoix qui vous dit depuis des lunes ou prenez un vol pour Shanghai. Voyager, c’est comme aller au cinéma : une fois que le film est commencé, on oublie qu’on est arrivé seul.

Le plus difficile, c’est de partir. Mais les découvertes vous rendront bien plus heureux que le temps où vous attendiez à la maison.

Osez aussi sortir de votre zone de confort. Choisissez un pays même si vous ne parlez pas sa langue. Évadez-vous de votre tout-inclus pour une journée. Quittez l’auberge de jeunesse pour l’hôtel, le temps d’un soir. Ou prenez le train pour une ville que vous ne connaissez pas et improvisez.

Les belles découvertes sont celles qu’on n’attend pas. Le confort et l’habitude en offrent bien peu de ces découvertes.

Si j’ai inscrit tout ça sur ma liste à moi, j’ajoute aussi d’apprendre à prendre le temps. Flâner dans une ville où on croit avoir tout vu nous surprend toujours. La sempiternelle liste de choses à voir ne cessera jamais de s’allonger, mais ralentir permettra aussi de profiter.

Enfin, mettons fin au règne de la peur. Peur des accidents, du terrorisme, de la nourriture qu’on ne connaît pas, des gens qu’on ne connaît pas, des toilettes qui paraissent plus rudimentaires, des petites bestioles qui ne mangent certainement pas les bestioles plus grosses qu’elles.

Vaincre la peur, c’est oser petit peu par petit peu. Et avancer vers de nouveaux horizons.

Vous et moi, on n’arrivera pas à faire tout ça cette année. Mais on se donne le droit d’essayer.

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Le Bourlingueur

2018 au rang des souvenirs

L’année 2018 s’apprête à s’installer définitivement dans la boîte à souvenirs. Avant de lui dire au revoir, j’ose à peine calculer mon empreinte de carbone pour les 365 jours qui viennent de passer. Je n’ose pas calculer les kilomètres parcourus, au-dessus des nuages, dans les 31 vols qui m’ont soulevé à un moment ou à un autre dans les 12 derniers mois.

31 vols! Ça donne le vertige. C’est plus qu’une fois aux deux semaines, si on fait une moyenne. La Terre ne me dit pas merci. Mais j’aurai commencé, cette année, à compenser mes émissions de carbone. 

2018 m’aura donné quelques leçons. Difficile de ne rien apprendre quand on décampe à une fréquence grand F et qu’on donne la parole à l’étranger.

À Tokyo, au Japon, j’ai été confronté à ce sentiment étrange de déjà-vu alors que je ne retrouvais pas tout à fait mes repères. Fou comme des souvenirs bénins, comme ceux des enseignes de magasins qu’on avait oubliées, font remonter des tas d’images.

En retournant dans la capitale nippone, j’ai eu à me demander par où commencer l’exploration de la deuxième chance, celle qui s’éloignerait de la surface, des mêmes attractions que la première fois qui ne me feraient rien découvrir. 

En m’intéressant aux préparatifs des Jeux olympiques de 2020, j’ai réalisé qu’on accorde trop peu d’importance aux Jeux paralympiques. Les Japonais l’ont non seulement réalisé, ils en profitent pour adapter leur société qui laissait bien peu de place aux citoyens à mobilité réduite. 

Ma recommandation au Japon : le quartier de Yanaka, avec ses maisons traditionnelles. On s’éloigne un peu du circuit touristique et on vit le Japon qui disparaît peu à peu. Et pendant qu’on y est, il faut manger une soupe ramen dans un restaurant typique.

En Haïti, j’ai vu la passion et la persévérance. Mon ignorance m’avait caché que la perle des Antilles était un pays de montagnes. Là-bas, la beauté est partout : dans la nature, dans les traditions, dans le carnaval où j’irai danser un de ces jours, dans le créole que je ne comprends malheureusement qu’à moitié. 

J’ai craqué pour la bonne humeur de Gesper, qui aime chanter autant que le café qu’il fait pousser. Pour les paysans de Vallue, aussi, qui exploitent la terre de leur communauté tout en évitant l’exode des jeunes. 

Ma recommandation en Haïti : s’attarder dans le secteur de Vallue et de Petit-Goâve.

Israël s’est révélé un petit bout de terre à la fois. Ce qu’il a de surprenant, ce petit pays, c’est qu’il renferme justement tellement d’histoire et de richesses dans un territoire aussi restreint.

Les sites du patrimoine mondial de l’UNESCO ont de quoi combler les férus d’histoire. Ceux qui s’intéressent à l’actualité seront peut-être, comme moi, impressionnés par le Golan, d’où on peut voir (et entendre) le territoire syrien, et la Cisjordanie, qui donne un très bref aperçu du conflit israélo-palestinien.

Il était très étrange de combiner, dans une même escapade de deux semaines, le village hyperconservateur de Safed, les sites religieux d’importance pour le judaïsme, l’islam et le bahaïsme, en plus d’assister au plus gros événement LGBTQ+ du Moyen-Orient, à Tel-Aviv.

Ma recommandation en Israël : visiter Jérusalem, Hébron et Bethléem pour comprendre la situation géopolitique du territoire.

Bourlingueur

J’ai aimé des centaines de fois... pas longtemps

CHRONIQUE / «Seuls les nomades aperçoivent l’horizon. Les sédentaires, eux, ne voient que leurs quatre murs. » La citation n’est pas de moi. Elle n’est pas complètement fidèle non plus. Je l’ai captée à la radio, alors que je vagabondais quelque part sur la Lune, sans pouvoir retrouver son auteur.

L’horizon! Dieu qu’il est loin, parfois. Il se présente dans toutes les teintes, dans la lumière faiblarde du petit matin, un peu flou sous le soleil éblouissant du jour, ou à peine perceptible dans la pénombre qui le couvre. Des fois il est pentu, mouillé ou en altitude. Des fois, il faut que d’autres nous laissent monter sur leurs épaules pour qu’on puisse le voir.

Voir l’horizon, c’est tomber amoureux. C’est vouloir ne jamais le perdre de vue, parce qu’il nous montre toute la distance qu’il nous reste encore à parcourir pour avoir tout vécu. Plus on le regarde, plus il prend ses distances. Et on tombe amoureux de ceux qui nous prêtent leurs épaules, ceux qui, en espagnol, en polonais, en amharique ou en langue des signes, nous font détourner le regard vers leur propre horizon.

Lire aussi : Ces adieux qui se passent trop bien 

J’ai pris l’avion la première fois le cœur grand ouvert, prêt à m’émerveiller de toute la nouveauté qui me happerait minute après minute. Les panneaux de signalisation, la langue ou l’accent de la population locale, les plaques d’immatriculation, les plats typiques, l’architecture, les rues pavées, les découvertes avaient la même taille que ma naïveté démesurée.

Il m’a fallu quelques jours à peine pour tomber amoureux. Amoureux successivement de tous ceux que je rencontrais, tellement pareils et différents à la fois. Des amours éphémères, au sens large du terme, qui se sont multipliés de pays en pays. Quand ils vous font sourire, vous donnent des papillons, vous donnent l’impression d’exister, les gens, c’est que vous les aimez un peu. Le monde est rempli d’étrangers à aimer.

Trop de ces gens sont passés, ont façonné celui que je suis, et sont partis plus vite qu’ils n’étaient arrivés, avec un petit bout de ma naïveté. Tous m’ont propulsé vers le haut, m’ont appris la vie... m’ont appris ma vie. Tous autant qu’ils sont ont changé le monde d’un tout petit battement d’ailes. Ils ont changé mon monde à moi. Et des fois, j’ai eu envie de me payer des ailes pour les revoir un instant.

Suzanne, américaine, aura pavé la voie, dans un train à la frontière de l’Espagne et de la France. Elle aura été la première à me saluer, à me montrer que l’amitié n’a pas de drapeaux, de frontières, et qu’elle n’existe que dans le présent.

Matt l’a suivie quelques jours plus tard, croisant ma route par hasard trop souvent pour que ce soit un hasard. J’ai appris à faire confiance aux coïncidences et j’ai avalé la route jusqu’à Washington D.C. deux ans plus tard, entre autres pour partager le monde une nouvelle fois avec ce vieil ami.

Dès le premier regard, j’ai aimé Charlotte, une Suédoise intimidante de détermination. Sur une montagne de Nouvelle-Zélande, nous avons convenu de dompter l’altitude à deux. J’ai été rassuré de trouver quelqu’un qui aimait l’horizon encore plus que moi. De l’Australie où elle a étudié, elle est partie pour les États-Unis et le Brésil pour bosser comme biologiste. Si je ne l’ai jamais revue (encore), je m’inspire encore souvent de son impressionnante détermination.

Alex le Californien était beaucoup plus jeune que moi et avait l’intelligence d’écouter pour tirer des leçons de l’expérience des autres. Il m’a renversé d’un simple « merci » que je n’attendais pas. Un « merci » d’avoir été moi, d’avoir partagé quelques jours avec lui sous la chaleur d’Athènes. Il m’a appris que je ne disais pas « merci » assez souvent. Encore moins « je t’aime ». Et j’ai entrepris de remercier, au moins une fois l’an, tous ces petits bouts d’horizon qui me poussent en avant.

Janne, des Pays-Bas, a fait preuve d’une grande humanité. Elle s’est proposée pour accompagner le voyageur mal en point que j’étais jusqu’à un hôpital de Chiang Mai, en Thaïlande. Elle a refusé qu’un inconnu se sente seul au bout du monde. On a tous besoin, un jour, que quelqu’un nous tienne la main ou nous prête son épaule pour pleurer. Elle a passé sa route; m’a laissé à la mienne.

Biggy l’Islandais demeure un modèle d’intelligence et de joie de vivre. Toujours en contact avec son gamin intérieur, il s’amuse d’un rien. Fier et amoureux de sa famille, il confectionne chaque année des vidéos souvenirs pleines d’humour et de tendresse. Le jour où j’ai quitté Reykjavik, ses yeux trahissaient une petite averse intérieure. J’en ai fait mon modèle.

Bryan, un autre Américain, m’a surpris en prenant des nouvelles, plusieurs mois après notre rencontre au Maroc. Nous avions trouvé un restaurant étonnant caché dans un sous-sol, dans le nord du pays. Une panne d’électricité nous y avait plongés dans une obscurité totale. Il se souvenait de tous les détails de nos conversations et m’invitait à lui faire coucou un de ces jours. J’ai appris à ne pas sous-estimer la sincérité de ceux qui partagent notre table pour un soir ou deux.

Ils sont des centaines à être passés, à m’avoir bouleversé, à s’être lovés dans un coin de mon cœur, simplement pour avoir été eux-mêmes. Ils m’ont invité à leur mariage, m’ont envoyé des souhaits de Noël, m’ont proposé de reprendre la route avec moi, alors que nous n’étions à l’origine que des étrangers arrivés par hasard dans une même destination. Ils m’ont donné rendez-vous, sans me connaître, m’ont expulsé de ma zone de confort et font maintenant partie de ma famille. Ils m’ont changé. Ils sont partis, aussi.

On peut s’empêcher de tomber amoureux de peur de se faire mal. Ou on tombe amoureux des centaines de fois... pas longtemps, avec tous ceux qui se donnent la peine de nous prêter leurs épaules pour nous montrer l’horizon.

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