À Kastraki (sur la photo), comme dans le village voisin de Kalambaka, les pitons rocheux dominent le village.

Vertige aux Météores

CHRONIQUE / Il ne restait plus de sièges dans le train. Que des billets « debout » pour les cinq heures du trajet en matinée. J’ai hésité. La caissière s’est aussitôt impatientée. « Vous voulez faire quoi? », qu’elle demande. Minute, papillon! Je réfléchis.

C’était à la gare d’Athènes. Pour monter vers le nord, vers Kalambaka, pour être précis, il y avait le train de 8 h 20 ou celui de 16 h 15, si on voulait le trajet le plus court.

J’ai pris le billet « debout », qui permet en réalité d’occuper n’importe quel siège vacant jusqu’à ce que quelqu’un nous en chasse parce qu’il détient une place réservée. J’ai donc valsé de banc en banc pendant cinq heures. C’est long, cinq heures!

Dans la dernière portion du trajet, après la dernière grande ville, Trikala, on commence à apercevoir les pitons de grès. Ceux-là mêmes qui attirent les touristes dans le petit village de Kalambaka, qui compte environ 12 000 âmes. Les Météores, inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO, surplombent la vallée du Pénée. Ces monastères, construits au 15e siècle, nous dominent avec autorité.

Les quelques dizaines de touristes encore dans le train sont descendus à la petite gare déserte et se sont disséminés dans le village, qui ne compte qu’une grande rue, mais plusieurs petites voies le long desquelles sont perchées de bien coquettes maisons.

Ils sont nombreux, les groupes organisés, à se pointer en bus, le matin, à envahir les monastères en altitude pendant les premières heures d’ouverture, formant de longues files d’attente, et à repartir aussitôt. Pas de considérations pour Kalambaka. Pas de considérations pour le village voisin de Kastraki non plus. Juste le temps de prendre quelques photos et d’acheter une effigie de la Vierge Marie.

Pour ceux qui choisissent de séjourner au pied des pitons rocheux, deux ou trois bus montent chaque jour vers le sommet et redescendent autant de fois. Ou il est possible de marcher, par la route principale qui louvoie entre les monastères, ou par une piste rocheuse qui cache son embouchure près du monastère Agias Triados.

Sinon, en début de soirée, le rendez-vous populaire se situe sur un des rochers nus, quelque part au milieu de tous ces monastères anciens, pour voir le ciel se teinter de rose-orange et laisser le vent qui se lève pousser le soleil vers son lit. Majestueux. Unique!

Le coucher du soleil sur les Météores vaut à lui seul le détour vers le nord de la Grèce.

Au lieu d’exagérer la vitesse des visites, j’ai flâné dans le village au pied des pentes pendant tout le premier après-midi. Assez pour avoir l’impression d’être seul au monde à plusieurs occasions. Les villageois eux-mêmes sont plutôt discrets, voire absents, dès qu’on s’éloigne de la rue principale. Mais les points de vue, qui permettent de voir la vallée et la panoplie de toits rouges, eux, donnent tout à fait l’envie de s’attarder.

Le lendemain, alors que je jonglais avec l’idée de partager ma journée entre les Météores et Trikala, j’ai choisi de rester, de prendre le bus pour monter la première côte, mais de franchir les distances entre les lieux de prière à pied, malgré les 35 degrés qui me tombaient sur la nuque. Marcher la route entre les monastères, bien que parfois éreintant, rend l’expérience tellement plus intéressante. On oublie trop souvent ce que ça fait de prendre le temps. 

Pas besoin de vénérer Jésus pour apprécier les fresques datant de plusieurs siècles qui ornent les murs ou les plafonds de ces grands bâtiments. Six monastères sont ouverts au public, mais ils ferment à tour de rôle, au moins une fois par semaine. Vaut mieux s’informer avant d’arriver si on souhaite en voir un en particulier.

À vrai dire, s’ils ont tous une histoire et un charme bien à eux, les monastères finissent tous par se ressembler un brin. Dignes des contes de fées, ils défient la gravité et on se demande bien comment on a bien pu faire pour les ériger tout là haut. Même les escaliers, sculptés ou perchés, ont un aspect mythique. 

On peut d’ailleurs s’estimer heureux d’aboutir là par la route, alors qu’à une certaine époque, les moines ne pouvaient accéder aux monastères qu’avec des échelles de corde amovibles, ou encore dans des filets hissés par leurs confrères. Ils remettent alors leur vie entre les mains de Dieu, dit-on. Si les jambes ne vous ramollissent pas à regarder un de ces filets pendouillant au-dessus du vide, vous avez le cœur plus solide que le mien. 

Et oui, les pauvres moines, qui doivent accepter la présence des touristes, habitent encore ces bâtiments. Bien évidemment, plusieurs salles ne sont pas accessibles au visiteur moyen. 

Si les Météores constituent assurément mon plus grand coup de cœur en Grèce, même si je n’ai pu entrer que dans trois des six monastères, et même si mon appareil photo a fugué une fois pour toutes quelque part le long de la route, c’est principalement parce qu’ils m’ont réappris à prendre le temps.

Après les 15 km qu’il m’a fallu marcher pour revenir au village de Kalambaka, je me suis permis une rapide exploration de Kastraki. En m’aventurant dans un sentier situé derrière une vieille église, je me suis retrouvé complètement seul, à flanc de falaise, en plein milieu des pitons rocheux. Que du silence... et du vertige. Au retour, j’ai aussi pu observer de loin un vieil ermitage. 

Et parce qu’on entend presque une mélodie quand le soleil se couche, il valait tout à fait l’effort de retourner observer la nuit qui tombait sur les Météores avant de poursuivre ma route, le lendemain, vers Thessalonique. 

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