Jonathan Custeau
La Tribune
Jonathan Custeau
Pour un repas au soleil, Fisherman’s Wharf est le lieu tout désigné.
Pour un repas au soleil, Fisherman’s Wharf est le lieu tout désigné.

Sous le soleil de Victoria

CHRONIQUE / Ma théorie, c’est qu’ils ont mis une distance d’éternité entre Vancouver et Victoria, la capitale de la Colombie-Britannique, pour nous forcer à évacuer notre stress quelque part dans les eaux du détroit de Géorgie. À moins qu’on souffre d’impatience compulsive, les quatre ou cinq heures qu’on met pour arriver à destination nous donnent amplement le temps de prendre d’énormes respirations.

Cette idée de contempler, mais aussi de prendre un arrêt forcé, m’avait convaincu de ne considérer que le transit par la terre et la voie maritime, plutôt que de me laisser tenter par un vol de moineau entre les deux grandes villes. J’ai rapidement compris pourquoi on me déconseillait l’aller-retour dans la même journée.

Question de ne pas patienter cinq minutes de trop, j’ai dévalé les escaliers de la station Yaletown-Roundhouse, au centre-ville de Vancouver. Le sprint m’a permis de me faufiler de justesse entre deux portes automatiques qui se refermaient pour sceller les wagons jusqu’à la prochaine station. Direction Bridgeport.

Peu importe, le jeu de l’attente finit toujours par nous rattraper entre deux correspondances de transport. J’essayais de calculer les probabilités d’attraper le prochain traversier, qui partait une trentaine de minutes plus tard, en tenant compte du trajet d’autobus qu’il restait vers Tsawassen. C’était peine perdue.

Le traversier en question, qui met environ une heure et demie pour atteindre Swartz Bay, sur l’île de Vancouver, me laissait croire à une traversée ennuyante, comme celles du Saint-Laurent par journées brumeuses. Mais non! Rapidement, les îles Galiano et Mayne se sont profilées. Les petites maisons lovées sur les rives m’ont donné bien envie de m’expatrier à l’autre bout du pays pour vivre la vie d’insulaire. Note mentale : il faudra revenir par là un de ces quatre.

De Swartz Bay au centre-ville de Victoria, c’est un autre calme plat pour une bonne heure d’autobus. Le gros bolide métallique multiplie les arrêts en quittant momentanément l’autoroute qui filerait autrement beaucoup plus rapidement vers la capitale.

Enfin! Victoria rayonnait, en fin d’après-midi, sous un soleil pas le moindrement ennuagé. Un soleil chaud, mais pas trop. C’était août. C’était l’île de Vancouver.

Victoria a la capitale discrète, modeste. Comme Canberra en Australie. Comme Berne en Suisse. Il y a plus grandiloquent, plus tapageur, plus vrombissant. On ne s’y sent pas égaré, au premier regard, comme on le serait dans les métropoles qui nous dominent de leurs froids gratte-ciel. C’est beau Victoria. Et petit. Mais avec une quantité de découvertes plus ou moins bien cachées pour celui qui n’aurait, comme moi, pas trop planifié son séjour.

On approchait de 17 h. J’avais prévu dormir là, flâner pour me familiariser et, le lendemain, pratiquer ma marche rapide aux quatre coins du centre-ville. J’ai plutôt fait le contraire, obligé par chacun des petits bouts de courtepointe de découvrir la couverture en entier, tout de suite, maintenant, là, là.

Le parlement est un point central dans le centre-ville de Victoria.

Si on m’avait vanté le quartier chinois, qui rentre pourtant dans un mouchoir de poche, c’est plutôt Market Square qui m’a séduit en premier. Cette espèce de cour intérieure, bordée de grandes galeries où sont aménagées les terrasses des restaurants, donne envie de se rassembler sans prétention. Surtout par beau temps. Pas d’excès de tonitruance, pas de code vestimentaire hors de prix, juste la vie sous son angle le plus sympathique.

Forcément, on se laisse entraîner sur Wharf Street jusqu’au petit port des traversiers de Victoria. D’un côté, l’immense et magnifique Fairmont Empress, qui ne manque pas de rappeler le Château Frontenac, et de l’autre, le parlement de Colombie-Britannique, devant lequel des fleurs épellent « Welcome to Victoria ». De biais, à côté du Musée royal de Colombie-Britannique, le carillon hollandais, composé de 62 cloches, chante la nouvelle heure. Ce monument a été offert au Canada par les Pays-Bas pour le rôle que nous avons joué dans la Deuxième Guerre mondiale.

Sur le coin de la rue, un vieil homme joue de la cornemuse. À quelques enjambées, un camion de cuisine de rue offre de la crème glacée. Et il y a, devant le bâtiment gouvernemental, une flopée de bernaches et un immense totem. Les visites à l’intérieur du parlement étaient interdites, virus oblige, mais il était agréable de fouler son verdoyant gazon.

De là, on peut prendre vers l’ouest, vers Fisherman’s Wharf, où les maisons flottantes et les cantines de produits de la mer se côtoient. Parfait pour les estomacs vides et les gourmands amateurs de fish n’chips.

Ou on se dirige plutôt au sud, sur Government Street, où les coquettes maisons multicolores et les dépanneurs d’une autre époque nous donnent encore une fois envie d’investir. Victoria Beach nous attend tout au bout pour nous laisser le temps d’écouter les vagues ou de regarder un chien courir sur les galets. La balade peut se poursuivre vers Mile Zero, le point de départ de la Transcanadienne, et vers l’un des plus hauts totems au monde, une structure qui s’étire sur 53 mètres.

La verdure de Beacon Hill complète le travail d’apaisement entamé par le long trajet depuis Vancouver. C’est un petit Central Park.

Alors que je me reprochais intérieurement d’en avoir déjà trop vu pour une première journée à Victoria, mon œil a été attiré par l’Académie St. Ann, un lieu historique national du Canada d’une étonnante beauté inspiré des grands couvents du Québec. Mon ignorance s’est ramassé un jab en découvrant que les Sœurs de Sainte-Anne y avaient établi leur première école en 1858. La chapelle de l’Académie a été la première église catholique de la ville.

Une plaque souligne aussi le passage à Victoria de Modeste Demers, né à Lévis, un missionnaire parti en Colombie avant de remonter vers l’Oregon. Il s’est établi sur l’île de Vancouver, où il a été nommé évêque en 1846. Pour ce petit bout d’histoire donc je ne savais rien, j’étais heureux d’avoir laissé mon œil s’égarer un instant.

Il ne me restait plus qu’à rentrer en remontant Government Street, bordée de boutiques de souvenirs fermées quand le soleil se couche, et à palper le calme qui gagne toute la ville après les heures de bureau. Les rues se trouvaient soudain peu achalandées, si bien que j’ai eu envie de rebrousser chemin et d’aller admirer le parlement illuminé pour la nuit. Y’a toujours une magie, la nuit, dans les villes où on vient de se poser. Je n’allais pas le regretter.