Jonathan Custeau
La Tribune
Jonathan Custeau
La plage de Locarno, à Vancouver, offre une vue imprenable sur le centre-ville.
La plage de Locarno, à Vancouver, offre une vue imprenable sur le centre-ville.

Salmigondis de Vancouver

CHRONIQUE / «Y’a des jours ça tourne pas rond, c’est comme ça, y’a pas de raisons... » Cette chanson publicitaire d’une autre époque me revient à l’occasion quand tout tourne carré, que les plans s’écroulent plus vite que les châteaux de cartes que je ne réussis jamais à bâtir. Je fredonne non pas parce que je suis fâché, mais parce que je constate mes insuccès un sourire en coin, comme c’est arrivé à Vancouver en temps de COVID.

Je me suis un peu « planté », à ma dernière journée à l’autre bout du pays, en faisant la liste de tout ce que je n’avais pas vu et qui méritait certainement mon attention. Considérant la distance entre chacun des points d’intérêt qui me faisaient encore envie, j’avais opté une fois de plus pour le vélo pour relier les points A, B et C. Le premier arrêt, tout près de mon auberge, le pavillon Engine 374, que l’on peut visiter gratuitement, retrace l’entrée en ville du premier train de passagers transcontinental. C’était le 23 mai 1887. La locomotive, retirée de la circulation en 1945, a été restaurée et placée dans un pavillon vitré.

La courte promenade dans le quartier de Yaletown n’aura pas connu un grand succès, d’abord parce que je suis passé devant le pavillon sans le voir, mais surtout, ensuite, parce que celui-ci était fermé au public en raison de la pandémie. Heureusement que la grande baie vitrée m’a permis d’admirer la locomotive à distance malgré tout. Je n’aurai pas tout perdu.

Loin d’être dépité, je suis passé au plan B, passant devant le stade des Lions de la Colombie-Britannique, de la Ligue canadienne de football, et devant le temple de la renommée du sport, où des statues immortalisent le légendaire Terry Fox. Y’a de quoi s’émouvoir, pour peu qu’on réfléchisse au parcours du jeune homme ayant amorcé une traversée du Canada en 1980.

Va pour le plan C.

La Vancouver Art Gallery offre une collection très variée, comme cette œuvre de Douglas Coupland qui représente des slogans du 21e siècle.

Le vrai plan B, un peu plus loin, c’était la bibliothèque publique, un bâtiment aux allures du Colisée de Rome qui renferme une collection de livres, mais aussi d’instruments de musiques. Un vrai temple de la littérature, me disait-on. Surtout, surtout, il fallait se diriger directement au neuvième étage, celui du jardin sur le toit, pour son oasis de verdure et son ambiance incomparable.

Le bâtiment était pratiquement désert, gel désinfectant à l’entrée et garde de sécurité au regard assassin pour promouvoir un certain sentiment de dissuasion. J’ai déniché l’ascenseur, m’y suis engouffré, seul, pour éviter toute contamination, et ai appuyé sur le bouton du neuvième. Nada. Il refusait de me soulever, de me faire monter vers le ciel. Nada, parce que le jardin s’était lui-même placé en quarantaine. Pas envie de gérer les risques de COVID sur le toit. Il fallait se contenter des premiers étages, pas différents des autres bibliothèques du monde, avec des rayons à perte de vue.

En désespoir de cause, malgré le soleil plombant, c’est une séance de magasinage qui me sauverait peut-être de mes plans avortés. Au sud, j’irais dans le quartier de Kitsilano me taper une portion de la 4e Avenue, une rue commerçante ponctuée de boutiques, mais surtout de petits cafés et de restaurants locaux. Ce qui m’avait convaincu, c’était le magasin Wanderlust, le plus grand magasin de manuels de voyage de Vancouver où, selon le descriptif du Lonely Planet, on trouverait aussi toute une collection d’articles utiles aux bourlingueurs de tout acabit. Et ça, un bourlingueur de n’importe quel acabit, c’est pas mal moi.

J’aurais dû me douter que la journée s’était déguisée en 1er avril. La station pour abandonner les vélos, à proximité de la 4e Avenue, était pleine. Pas un seul stationnement vide. Et le magasin Wanderlust? Fermé jusqu’à nouvel ordre. Vidé même. Par l’épidémie, peut-être. Mais on laissait miroiter la possibilité que ce soit temporaire. Pas assez temporaire pour que je puisse espérer y entrer.

Je me suis mis à chanter la pub dans ma tête et à marcher vers l’ouest pour faire passer la déception. Parce que la journée me dictait de lâcher prise. Je me suis rendu jusqu’à la plage de Jéricho, bordée d’un grand parc. L’espace ensablé m’a plu, mais pas autant que la plage de Locarno, juste à côté, avec sa vue impressionnante sur le centre-ville. Pour moi, c’est ça la vraie vie de la côte ouest, version canadienne. C’est comme les plages de la Californie, en plus froides, avec une vue sur les montagnes. Parfait pour recharger les batteries.

Le chemin du retour, le long de la baie, m’a permis de découvrir les résidences plus huppées et de constater que la plage de Kitsilano, c’est LE point de rassemblement de la jeunesse en fin de journée. La vie, c’est là qu’elle s’agglutine en essaims.

Le Jack Chow Building, en vert sur la gauche, est semble-t-il le plus étroit bâtiment commercial du monde. Il est situé dans le quartier chinois de Vancouver.

Vancouver, c’est ça. C’est de l’inattendu. Comme la fois où j’ai pris le vélo, tard en soirée, pour aller dans Gastown toiser les noctambules. La vie nocturne que j’ai aperçue, c’est celle qui se bat pour trouver de quoi apaiser son estomac, pour dormir au chaud, pour oublier qu’elle n’a que le ciel pour toit au-dessus de la tête. Elle ne célébrait pas. Il y a beaucoup de ça, à Vancouver.

C’est l’inattendu aussi dans Chinatown, loin d’être animé, où le jardin du Dr Sun Yat-Sen, très petit, ne vaut pas les 18 $ qu’on m’a chargé. Ni le temps que j’ai passé devant l’entrée à attendre que l’heure d’ouverture arrive. J’ai aimé l’aspect cocasse du Jack Chow Building, qui est semble-t-il l’édifice commercial le plus étroit du monde, dit-on, qu’on regarde quelques minutes avant de passer son chemin.

C’est aussi le cas du musée de la police, où il y a beaucoup, beaucoup à lire et où l’intérêt se situe vers la fin du parcours, vers l’explication des crimes les plus célèbres de la ville, mais aussi dans la salle d’autopsie, où des tissus humains sont conservés pour démontrer les manifestations de certaines maladies ou de certaines morts violentes.

Mon coup de cœur revient néanmoins à la Vancouver Art Gallery, pour laquelle on peut réserver des billets en ligne. On y trouve assurément des œuvres de l’artiste britannocolombienne Emily Carr, mais aussi plusieurs réalisations d’artistes des Premières Nations. Toutes les salles ne présentent pas le même intérêt, mais c’est probablement ce qui en fait la force : tout le monde ne voudra pas s’attarder au même étage.