Jonathan Custeau
La Tribune
Jonathan Custeau
Ce que je gagne à voyager, c’est le temps. Le temps de regarder la vie se déployer, comme ici, sur Sunset Beach, à Vancouver.
Ce que je gagne à voyager, c’est le temps. Le temps de regarder la vie se déployer, comme ici, sur Sunset Beach, à Vancouver.

Pour tous ceux qui n’en peuvent plus

CHRONIQUE / Régime forcé. Finie la boulimie des aéroports, à avaler les destinations une après l’autre en émoussant sans arrêt les pages d’un passeport qui ne fait déjà plus son âge. Pas le choix! La planète dit merci, un peu, qu’on cloue des géants volants sur les tarmacs autrement désertés. La planète pleure un peu, aussi, l’absence de cette économie du tourisme qu’on a enfermée sous une cloche de verre, sans trop d’oxygène. Le bourlingueur bourlingue moins. Le nomade se dénomadise.

Il y a tous ceux qui n’en peuvent plus, qui sont prêts à se payer des vols pour nulle part, pour six, sept heures en avion de chez eux à chez eux. Juste pour dire. Juste pour avoir l’impression d’être allés quelque part, en pied de nez à une pandémie qui les attache un peu beaucoup à la maison. Eux vivent le manque. Celui de la dépendance qui s’en va lentement après avoir semé le fouillis dans le logis. Ils ont beau tenter d’oublier, chaque jour, ils retombent sur un fragment d’elle, la dépendance. Et ils ont mal.

Je m’étais imaginé comme ça, aussi, quand j’ai vu la pandémie étendre ses tentacules au point de fermer presque toutes les frontières du monde simultanément. Les milliers de photos en trop qu’on prend à l’étranger, qu’on ne regarde jamais, finiraient peut-être par se trouver une utilité. Mais non.

Autant la situation économique des travailleurs du tourisme me peinait, autant mon envie démesurée de voir le monde jusqu’à la dernière roche du désert de Gobi ou jusqu’au dernier glacier de l’Antarctique risquait de me faire mal, autant je me suis demandé si j’avais même le droit d’en faire ma plus grande peine en temps de pandémie. J’ai rempli le verre à moitié, à moitié plein, et me suis dit que cette planète que j’aime tant a besoin de tout, pour se rétablir rapidement, sauf de moi et de mon sac à dos. Je me suis consolé en me répétant qu’à rester chez moi, pour une fois, je sauvais un peu le monde pour vrai. Comme tous ceux qui, confinés derrière une vitre qui les sépare du monde, sont autant de Superman et de Wonderwoman qui réapprennent la vie autrement.

J’ai rajouté encore un peu d’eau à mon verre, remplissant le vide de l’ennui par le rêve et l’anticipation. Qui trop embrasse mal étreint. Qui trop voyage oublie qu’il a un jour rêvé d’être confronté à la différence, à la nouveauté. J’ai retrouvé l’impatience de l’anticipation, la curiosité des coins du globe qui me sont encore inconnus. Les papillons en voie d’extinction ont refait leur nid dans mon estomac à l’idée d’être à nouveau sans voix devant une langue étrangère que je ne parle pas, de devoir convertir à nouveau une devise inconnue, de goûter un thé brûlant qu’on me servirait sous une canicule tout aussi brûlante.

Peut-on s’impatienter? Oui on peut! Et on a pu tricher, aussi, au courant de l’été. On l’a martelé tellement que c’est devenu cliché : redécouvrez votre Québec. Notre Québec, c’est comme les amis à qui on ne dit jamais « Je t’aime » parce qu’ils sont toujours là. On leur dira plus tard, parce qu’on les tient pour acquis. Mais le Québec, c’est bien plus qu’un prix de consolation. Si on le regarde vraiment, avec les yeux qu’on a quand on admire le reste de la mappemonde pour la première fois, on voit bien qu’on a de quoi pavoiser.

La Petite Maison Blanche n’a pas une histoire banale et a toute l’envergure d’une attraction internationale.

On visite bien des citadelles en Serbie. On observe bien les baleines au Mexique. On s’arrête bien dans les bouis-bouis de New York ou San Francisco. Les équivalents québécois impressionnent et surprennent tout autant. La Petite Maison Blanche, au Saguenay, les baleines de Tadoussac, les montagnes de Charlevoix : on en parlerait sans arrêt si on les découvrait dans un autre pays.

J’ai repris l’avion aussi, le cœur vitesse tambourin, c’est vrai, de revoir mon pays de bien haut. Vancouver m’a fait de l’œil. J’ai compris que j’avais écrasé un peu la dépendance. Partir, c’était néanmoins la liberté qui se déployait. La liberté de mouvement. Celle de choisir mes passions. Celle de rayer quelques lieux de ma liste des endroits que je ne verrai jamais. Ce que je gagne quand je pars à l’étranger, ou même ailleurs au pays, c’est le temps. Le temps que mon ordinateur et mon téléphone ne me volent plus. Le temps que des étrangers me donnent, celui qu’ils rallongent à partager des moments de découverte. Le temps de regarder la vie se déployer, tout simplement, et de prendre le siège du spectateur parce que tout autour crie la nouveauté.

On dit qu’une vie suffit si on la vit pleinement. J’ai tôt su que la mienne ne suffirait pas. Que la Terre est trop grande. Que ses six milliards d’humains sont trop nombreux pour que mon envie de les rencontrer tous soit assouvie.

La pandémie, elle fait ça. Elle nous vole du temps qu’on n’avait déjà pas. Elle garde à distance des familles. Elle sépare par milliers des couples qui ont eu le malheur de s’aimer sans partager la même nationalité. On a ouvert les frontières pour des joueurs de hockey qui se disputaient un trophée. On l’a fermée pour ceux qui, pour vrai, cherchaient à se bâtir une vie à deux ou en famille. La lenteur à comprendre que l’amour, la famille, ce n’est pas du tourisme, m’a fait mal plus que l’impossibilité de voyager.

Quand je remplis mon verre jusqu’au bord, je me prends à rêver au monde que je visiterai après. Celui qui sera fréquenté par des touristes qui chériront les destinations qu’ils auront choisies parce qu’ils sauront qu’on pourra à tout moment les empêcher d’y retourner.

Pour tous ceux qui n’en peuvent plus, il faut cultiver l’espoir et le rêve. Le monde nous attendra. Il sera différent. Nous aussi. Et peut-être qu’on l’aimera plus et qu’on en prendra davantage soin... parce qu’il nous aura manqué, un peu, beaucoup.