La région de Tigré, dans le nord de l’Éthiopie, rappelle les déserts américains de l’Arizona et de l’Utah.

Ne tuons pas la beauté du monde

CHRONIQUE / «Faisons de la Terre un grand jardin pour ceux qui viendront après nous...» «L’hymne à la beauté du monde» de Plamondon a beau avoir 40 ans, elle n’en est pas moins actuelle. On entend de plus en plus que la dernière chance de la Terre, c’est maintenant qu’elle se joue.

Pas besoin d’avoir voyagé pour avoir envie de faire une différence, pour vouloir que les arbres et les animaux d’ici ou d’ailleurs survivent aux folies qu’on leur fait trop souvent subir. Mais il y a des fois, au cœur d’une nature tellement plus grande que soi, où on prend toute la mesure de cette folie.

Il y a un danger à vouloir voyager pour s’imprégner de la beauté du monde. À trop piétiner, grimper, fouler, déranger, on contribue à détruire ce qu’on souhaite pourtant trouver intact. Inviter les touristes à choisir les milieux naturels plus que les villes, pour les expéditions, représente un danger de destruction. Pourtant, le potentiel de sensibilisation est énorme.

Avant de partir pour l’Afrique, il m’était déjà inconcevable que des braconniers s’en prennent aux gorilles des montagnes vivant aux frontières du Rwanda, de l’Ouganda et du Congo. Mon envie de visiter ces gorilles s’est butée un instant à une question éthique : doit-on vraiment les exposer quotidiennement aux yeux des curieux?

J’ai quand même décidé de me rendre à Kinigi, au nord du Rwanda, et d’obtenir le dispendieux permis qui me permettrait de passer une heure avec les gorilles. Il suffit de les apercevoir, de plonger notre regard dans la profondeur abyssale de leurs yeux noirs pour secouer la tête d’incompréhension : qui peut bien être capable de tuer ces bêtes pour faire le commerce de leur dépouille?

Comme mes passages dans les pays victimes de génocide m’ont donné envie de combattre le racisme et la haine qu’entretiennent les hommes envers les hommes, me sentir infiniment petit dans une nature qui me domine d’une force tranquille me donne envie de plaider pour les générations futures.

Comment passer sous silence l’Amazonie, qui pourrait perdre un peu plus de sa biodiversité si les craintes à propos du nouveau président brésilien, Jair Bolsonaro, se concrétisent? Comment rester insensible au pied d’un figuier de 300 ans dont on ne voit même pas la cime?

Ceux qui viendront après nous, j’espère qu’ils pourront encore entendre plus de 1000 espèces d’oiseaux jacasser dans une même forêt, qu’ils pourront eux aussi se perdre dans plus de 12 000 espèces végétales dans une réserve comme celle de Madidi en Bolivie.

Parmi les autres joyaux, le Vietnam exploite la baie d’Halong, où les formations rocheuses font écarquiller les yeux. Mais l’eau brune des plages où on nous promettait le paradis et les détritus flottant au milieu de la baie, où on nous invite à nous baigner, devraient sonner l’alarme.


Dans le parc national de Plitvice, en Croatie, 16 lacs sont reliés par 92 cascades.

Pas très loin, à Sapa, les rizières que dominent les nuages vaporeux prisonniers des montagnes sont vertes à perte de vue. On marche à travers les plantations de bambou, sur des routes en terre rouge, mais évidemment, la ville s’étend à une vitesse folle. Parce que les touristes. Parce que le développement économique. 

Les amoureux d’espaces verts se sentiront peut-être chez eux au Sri Lanka où plus de 26 % du territoire est protégé. Là, comme en Afrique d’ailleurs, les grands éléphants m’ont fait ouvrir la bouche de stupéfaction. Dans certains parcs nationaux où la nature est très dense, comme à Wilpattu, les branches fouettent la carrosserie de la bagnole. 

Si la nature ne vous a pas encore émerveillé, pensez aux chutes d’Iguazu, à la frontière du Brésil et de l’Argentine. Il s’agit de 250 cascades, dont la plus haute atteint 80 m, dans un environnement forestier foisonnant où les toucans et les coatis peuvent être aperçus. Attention à ces petites bêtes semblables à des ratons-laveurs, d’ailleurs, qui s’intéresseront à tous les objets que vous poserez au sol.

Que dire du Grand Canyon, qu’on sous-estime souvent au point de peiner à le gravir sur la route du retour? Et de la vallée de la Mort, un peu plus à l’ouest? Ou des chutes de Plitvice, en Croatie, que j’ai eu le bonheur de visiter en automne? Ses passerelles de bois, beaucoup trop populaires pour nous permettre de nous arrêter lors d’une promenade, sillonnent 16 lacs reliés entre eux par 92 cascades. Au moins, en contrôlant le flux de visiteurs, on évite la détérioration du site. 

Difficile de trouver plus impressionnant que le lac Inle, au nord de la Birmanie, où un village a été construit sur pilotis. Voir les villageois cueillir leurs légumes dans leur jardin flottant m’a grandement impressionné.

Quoique le nord de l’Éthiopie, avec son volcan Erta Ale, les lacs de sel de la dépression du Danakil et la formation sulfureuse de Dallol pourraient bien le supplanter. Dommage qu’on soit en train de goudronner une grande route pour s’aventurer plus facilement à proximité du volcan.

Les formations rocheuses de Tigré, dans le même pays, rappellent les déserts de l’Arizona et de l’Utah.

Somme toute, les sites naturels offrent la plupart du temps les plus beaux moments en voyage. Et si on se promettait de ne pas les gâcher, de ne pas tuer la beauté du monde? Et si on se promettait de les offrir à ceux qui viendront après nous?

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