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J’haïs l’hiver... sauf à Québec

CHRONIQUE / Lorsqu’il se couvre de millions de minuscules flocons, le plafond noir de la nuit s’illumine au ralenti. Quand l’hiver s’impose coquettement dans la nuit, le temps se fige, surtout quand de petites ampoules rappellent que Noël approche.

L’hiver, c’est beau pour les cartes postales. Mais c’est trop froid pour mes vrais pieds et pour mon cœur de Grinch qui boude Noël 11 heures par jour. À part les engelures, l’hiver nous a donné un sport national comme religion, la Guerre des tuques et des excuses pour abuser du chocolat chaud. Peut-être aussi est-il responsable de mes envies de mettre dehors novembre et d’écourter le février malfaisant en m’envolant vers le soleil d’Asie, d’Afrique ou d’Amérique du Sud.

À bien y penser, je ne me suis jamais lancé dans le tourisme hivernal. Quand l’occasion s’est présentée de traverser la Russie à bord du train transsibérien, j’ai enroulé mon enthousiasme sous mon foulard. L’idée de traverser le plus grand pays du monde pendant les mois les plus froids me déplaisait. Déjà que le lac Baïkal, en été, n’est pas reconnu pour être particulièrement chaud.

À part une escapade dans les Alpes pour une courte leçon de ski et une envie toute particulière de ranger le Grinch pour visiter Rovaniemi, en Laponie, où vit le vrai père Noël (oui, bon!), troquer de la neige d’ici pour de la neige ailleurs, c’est non.

Rempli de contradictions, j’ose quand même dire à qui veut l’entendre que le meilleur moment pour visiter le Québec et être dépaysé... c’est l’hiver. La neige, les températures sous zéro, la tire sur la neige, le ski de fond et la raquette, y’a de quoi s’offrir deux ou trois découvertes. Et mine de rien, quand on me prend au mot et qu’on débarque en même temps que le froid, c’est à Québec que j’amène les visiteurs.

La vraie vérité, c’est qu’en matière de paysage hivernal, Québec, c’est difficile à battre. Le fleuve, ses glaces, le vent froid qui nous fouette à coup sûr sur la terrasse Dufferin et le Château Frontenac qui se dresse au-dessus de la mêlée, c’est tout ce qu’il faut pour une belle carte postale.

Étrangement, j’y suis passé dernièrement pour saluer le château, justement, qui me narguait à longueur de jour quand j’apprenais le métier de communicateur dans un bureau juste à côté. Forcément, je passe de soir, comme une tradition depuis le jour où j’ai parcouru la vieille ville pendant des heures, en arrivant à Québec la première fois, tellement impressionné par toute cette beauté. J’avais les mêmes yeux que ces touristes qui viennent vivre le vrai hiver québécois.

Québec sait se draper de belles lumières à l’approche des Fêtes. Bien sûr, bien sûr, il faut se tenir tout en haut de l’escalier Casse-Cou, regarder de haut les ribambelles étincelantes accrochées près des toits en contrebas, et descendre, sans se casser le dos, pour marcher sous les ribambelles. C’est bien trop petit le Petit Champlain, mais c’est là que se trouve le Noël typique qui transforme les grands touristes en enfants éberlués. Trop petit parce qu’on en prendrait plus. Même pour moi, la chorale aux cantiques de Noël, devant l’église Notre-Dame-des-Victoires, semblait sortir tout droit d’un « vieux » film avec Macauley Culkin.

Ils sont venus de Californie, de l’Ontario, d’Autriche, du Mexique et de la Pologne pour me faire un coucou. Ils ont tous poussé le même « wow » à l’intersection des rues du Cul-de-sac et Notre-Dame. De là, la vue sur le château, avec les sapins éclairés, la neige et la bicyclette verrouillée au coin de la rue fait un malheur sur Instagram. La photo que j’y ai croquée attire beaucoup plus l’attention que celles de la Grèce, de la Colombie ou d’Haïti publiées plus tôt cette année. Pas mal.

L’hiver à Québec, c’est encore plus beau avec le Marché de Noël allemand. Celui-là, il n’existait pas quand je vivais dans la ville de Jean-Paul L’Allier. Ses dispositifs anti-camions béliers brisent un peu la magie des Fêtes, même s’ils sont un tantinet rassurants. Les pères Noël arpentant les rues, les kiosques de bois, le vin chaud, la fondue au fromage... L’Europe peut bien aller se rhabiller. On peut d’ailleurs en profiter jusqu’au 23 décembre.

Quétaine? Même les Grinch comme moi trouvent ça mignon. À Madrid, seule ville que j’ai visitée à l’approche du temps de la crèche, le marché de Noël avait constitué un produit d’appel non négligeable. Il paraissait bien pâle par rapport à celui de Québec.

Mon côté touriste ne peut s’empêcher de s’arrêter aux Anciens Canadiens, ce restaurant au toit rouge qui rappelle la maison de ma grand-mère. Le midi, pour les petits prix, j’y trouve tout le folklore québécois que je veux exhiber devant mes visiteurs : pâté à la viande, tourtière du Lac-Saint-Jean, ragoût de boulettes et tarte au sirop d’érable.

Y’a pas à dire, même dans ma tête d’enfant, l’hiver, c’était Québec. Je revois encore une image des chutes Montmorency glacées ou encore de la patinoire de la place d’Youville.

C’est sûr que j’amène mes visiteurs sur la rue Cartier, voir ces lampes géantes qui constituent une idée tellement simple, mais tellement géniale, et dans l’éternelle boutique de Noël du Vieux-Québec.

Je l’avoue, Québec, c’est ma définition de l’hiver. Son carnaval est mythique. Son hôtel de glace aussi. Et en moins de trente minutes, on fait de la raquette au parc de la Jacques-Cartier ou du traîneau à chiens à Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier.

Le traîneau à chiens! Ça s’apprend en deux temps trois mouvements, même si j’ai eu toute la difficulté du monde à maintenir ma monture immobilisée tellement les bêtes étaient énervées. La balade en nature, suivie d’un chocolat chaud et d’une visite auprès des chiots, c’est le pendant hivernal du tipi au Canada.

J’haïs l’hiver... sauf quand c’est à Québec.  

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Quand la Colombie fait de l’ombre à la Floride

CHRONIQUE / Si j’étais de mauvaise foi, je dirais que la Colombie fait de l’ombre à la Floride comme destination hivernale. Les pauvres petits Québécois cherchant à troquer les chaussettes trempées par la neige abondante pour du sable qui leur brûlera le bout des orteils ont trouvé chaussure à leur pied. Tout le monde visite la Colombie ces jours-ci.

Bon, peut-être pas tout le monde. Mais j’ai quand même croisé trois amis par pur hasard sur la plage de Tayrona, au nord, à la fin octobre. Depuis, mon fil Facebook et mon Instagram sont inondés de photos de la Colombie. Au moins une dizaine d’autres connaissances y dévorent le soleil hivernal.

Le prix du billet d’avion y est peut-être pour quelque chose. Cet automne, on pouvait se taper le corridor aérien vers Bogota pour moins de 500 $. Si la patience fait partie de vos qualités, même dans les aéroports les plus ennuyeux du monde, vous pouviez vous en tirer pour presque seulement 400 $ à condition de subir de longues escales. Ça devenait tentant de dire « bye-bye boss! » pour quelques jours.

« C’est pas dangereux, la Colombie? », qu’ils demandent, les gens. Pas à outrance. Pas si on fait preuve de la prudence élémentaire. Pareil comme au Pérou, en Équateur ou au Mexique. Non, vous ne risquez pas à tout moment de vous retrouver coincé entre deux groupes de narcotrafiquants faisant voler une pluie de balles et de grenades. La Colombie, la Bosnie, le Rwanda... L’imaginaire a retenu le danger, mais pas leur transformation... Ces trois pays sont pourtant magnifiques et sécuritaires.

Pourquoi la Colombie? Parce que c’est grand comme ça! Grand comment? Plus grand qu’un éléphant, je dirais. C’est peut-être parce qu’il faut beaucoup d’espace pour planter des palmiers grands de 60 m, pour planter quelques grandes montagnes aussi, et une bonne portion de forêt amazonienne. Il faut être grand pour toucher au Pacifique et à la mer des Caraïbes et se garder un peu d’espace pour faire pousser le café.

C’est tellement grand, la Colombie, que la distance entre les villes principales comme Carthagène, Medellin et Bogota prend des heures à franchir en autobus. Les compagnies aériennes à bas prix, bien que moins écologiques, font des sauts de puce en moins d’une heure. Avianca inclut les bagages, comme EasyFly, mais pas VivaAir.

Bien que les plages soient populaires, on boude à tort certaines grandes villes comme Bogota. La capitale, nichée dans les montagnes, a l’humeur changeante. Il fait frais souvent, si bien que la petite laine mérite à tout le moins d’être déposée dans la valise. Mais quand la chaleur se pointe, les coups de soleil ne mettent pas de temps à s’imposer.

L’ascension de Montserrate, où se trouve une église, présente un défi intéressant. La vue du sommet permet par ailleurs d’apprécier l’étendue de la ville. Les jambes plus fatiguées prendront le téléphérique ou le monorail, mais l’expérience ne sera pas la même.

On dit qu’il faut entre 60 et 90 minutes pour grimper les quelque 1500 marches menant au sommet de la montagne. C’est à peu près le temps que j’ai investi, si on en croit le chronomètre que j’ai maintenu sur pause pour plusieurs centaines de marches. C’est que l’altitude, voyez, ça vous tire un tantinet vers le bas. Prévoyez deux heures.

Le quartier de La Candelaria, la vieille ville, est agréable pour ses graffitis et son aspect colonial. Quelques bons restaurants serviront des plats traditionnels, comme la « bandeja paisa », une assiette de viande hachée, d’avocats, de riz, de fèves et de gras de porc. Ne croyez pas le serveur qui vous dira qu’une portion convient pour une seule personne. C’est énorme. Pareil pour la « parillada », une platée de viandes grillées. L’ajiaco, un bouillon de poulet à la crème avec du maïs sur l’épi, réchauffe par temps froid et remplit l’estomac pour une bonne douzaine d’heures.

Il ne faudrait pas ignorer le Musée de l’or, qui offre des tours guidés gratuits en fin d’après-midi tout en racontant des histoires fascinantes, même pour ceux qui détestent les musées. J’en suis. Idem pour le petit Musée Botero, qui expose les œuvres originales de l’artiste du même nom.

Dans le domaine de la gastronomie, on peut goûter des jus faits à base de fruits dont on ignorait l’existence. On peut aussi se défoncer les tympans et manger beaucoup trop dans un des Andres Carne de Res, forts en originalité. Les prix y sont un peu élevés, comme la musique trop forte, mais les touristes fêtards ont tendance à s’y rassembler. Si c’est votre première visite, des musiciens se déplaceront à votre table et vous proposeront de porter une banderole comme celles des concours de Miss.

Sinon, les autres grandes villes présentent aussi un intérêt. Medellin a été, pour moi, beaucoup plus attirante que Carthagène. Moins jolie au premier coup d’œil, et moins touristique aussi, Medellin est pourtant séduisante. Son métro, ses téléphériques et le rythme de la vie quotidienne m’ont charmé.

À Carthagène, en dehors de la saison touristique, la vieille ville est quand même prise d’assaut par les touristes, donc du même coup par les vendeurs de babioles qui se font compétition comme des hyènes pour un minuscule morceau de viande. Suffit d’en revirer un pour que dix autres s’essaient à vous vendre le même bidule. Je n’ose pas imaginer la haute saison, quand les bateaux de croisière se déversent sur la ville. Haut-le-cœur.

Mine de rien, on fait vite le tour des bâtiments coloniaux animés pour le pur plaisir des étrangers. À l’extérieur des fortifications, le château de San Felipe Barajas vaut le détour pour son importance historique. Il a entre autres empêché les Anglais de prendre Carthagène.

Enfin, plus au sud, à Salento par exemple, on peut s’amuser au tejo, ce « sport » semblable à la pétanque où on lance une pierre dans un bac d’argile dans l’espoir de faire exploser quelques pétards. Peut créer une dépendance!

La Colombie, c’est trop grand pour ne pas vouloir y retourner.
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Le quartier le plus violent de Medellin

CHRONIQUE / On dit Medellin et tout de suite, on pense à Pablo Escobar, ce baron colombien de la drogue. Pendant plusieurs années, la grande ville située à l’ouest de Bogota était considérée comme la plus dangereuse de toute la Colombie, notamment en raison de la présence des narcotrafiquants.

Aujourd’hui, les touristes s’y aventurent, fréquentent son métro, la fierté de toute la ville, et flânent dans les populaires boutiques du centre-ville. On s’attarde aussi dans un parc ponctué de dizaines de sculptures offertes par Fernando Botero, cet artiste qui s’amuse à jouer avec les proportions et qui représente des personnages aux formes très rondes. Ou on prend un des téléphériques pour survoler les quartiers bâtis à flanc de montagne, pour atteindre le parc Arvi.

Depuis six ans, les visiteurs sont aussi amenés à visiter la Comuna 13, autrefois reconnue comme le quartier le plus violent de Medellin... La communauté aux allures de favela, de bidonville, bâtie de maisons empilées les unes sur les autres dans les montagnes, accueille les étrangers sous la forme de tours guidés organisés par des jeunes habitants de l’endroit.

Ils ont appris l’anglais, le perfectionnent au contact des touristes, et racontent comment eux et leurs voisins se sont retrouvés coincés entre deux feux. Comme dans les quartiers pauvres de Rio de Janeiro, pendant un temps, les enfants rêvaient d’être chef d’une bande criminalisée. Le « respect » et l’argent qui accompagnent le titre étaient convoités.

Aujourd’hui, à voir les artistes couvrir les murs de graffitis, à interagir avec les guides et les touristes, ils sont plus nombreux à rêver d’une carrière plus traditionnelle, qui de guide touristique, qui de traducteur, qui de muraliste. L’art, sous forme de musique et de danse aussi, vient à la rescousse d’une jeunesse en redéfinition.

La situation géographique du quartier explique en partie son statut particulier. Du haut de la montagne, le territoire était facile à défendre. D’en bas, il était pratiquement impossible à conquérir. Les groupes armés comme les FARC et l’ELN s’y frottaient aux narcotrafiquants alors qu’on se servait du bidonville pour faire transiter la cocaïne.

Les histoires que nos jeunes guides nous raconteront n’auront rien de bien jojo. Entre autres, on rappellera qu’en 2002, le maire de Medellin, Luis Pérez, se dirigeait vers l’inauguration d’une maison pour les personnes déplacées en raison des violences quand son escorte policière lui aurait fait faux bond. Son autobus, par ailleurs rempli de journalistes, a été pris pour cible par un tireur perché dans la Comuna 13.

Écrasé au sol pour se protéger des balles, le maire a survécu, comme les journalistes, grâce au sang froid du conducteur de l’autobus, qui a refusé de s’immobiliser. L’épisode aura poussé le premier magistrat de la municipalité à interpeller le président Andres Pastrana, l’invitant à envoyer une milice dans le bidonville pour régler les problèmes de violence une fois pour toutes.

C’est plutôt le nouveau président, Alvaro Uribe, qui prendra les choses en main. Il a lancé 10 opérations militaires, dont l’opération Mariscal, en mai 2002, qui a coûté la vie à neuf civils, dont trois enfants.

Plusieurs des graffitis recouvrant aujourd’hui les murs de la Comuna 13 font référence à cet épisode, qui a vu s’affirmer une forme pacifique de solidarité. Une mère de famille, voulant intervenir pour amener deux de ses fils à l’hôpital, a agité un drap blanc pour mettre fin aux tirs croisés. Plusieurs de ses voisins ont fini par l’imiter, signifiant le début de la fin de l’opération Mariscal.

En pleine visite, on s’arrête devant un graffiti qui illustre trois éléphants tenant avec leur trompe un bout de tissu blanc. Là, l’artiste a voulu rendre hommage à cette mère de famille. Les autres œuvres tracent elles aussi une ligne entre le passé et l’avenir en racontant l’histoire de la communauté.

Aussi, dans la Comuna 13, il est interdit de recouvrir un graffiti à moins de proposer un projet plus beau, plus grandiose que le précédent.

Ce jour-là, ma guide nous racontait qu’il existe encore des violences dans sa communauté, même si les conflits sont plus circonscrits. Avec les touristes, elle saura contourner les secteurs où une certaine agitation se manifeste. La semaine dernière encore, une grenade explosait dans ce quartier de Medellin.

Il y a pourtant bien peu pour ébranler le sentiment de sécurité lors d’un passage dans la Comuna 13. Ses citoyens nous accueillent à bras ouverts. Les petites galeries d’art attirent l’œil et tous se font une fierté des escaliers roulants construits en plein air qui permettent de gravir la montagne sans trop d’efforts. Ici, c’est la règle, on ne marche pas dans l’escalier. Il faut aussi s’appuyer pendant toute la montée pour éviter de tomber. Sinon, quelqu’un vous le reprochera.

Tout en haut, une troupe de danse présente ses talents de hip hop en échange de pourboire. L’art, une fois de plus, vient à la rescousse de la jeunesse. Et pendant que les touristes tapent des mains devant les prouesses des danseurs, les enfants vivant tout près de là s’essaient à quelques mouvements pour imiter les grands. Ils ont désormais des modèles positifs.

L’histoire de Comuna 13 est plus violente encore. On nous la raconte en mots ou en images symboliques. S’attarder aux graffitis un peu plus longtemps que pour un selfie, c’est se donner la peine de comprendre le passé qui a forgé le présent.
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Au jardin, nom de dieu 

CHRONIQUE / Jérusalem, Nazareth, Bethléem... Visiter Israël et la Cisjordanie, c’est fouler des terres saintes. Le judaïsme et l’islam s’y côtoient sur des sites sacrés, hautement symboliques et incontournables.

Bethléem est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO. À Jérusalem, une promenade dans les jardins de Gethsémanie figure certainement sur liste des pèlerins en visite. Les jardins du mont des Béatitudes, particulièrement joli, entrent dans la même catégorie.

C’est toutefois un autre jardin, que je ne connaissais ni d’Ève ni d’Adam, qui figure au patrimoine mondial de l’UNESCO. Lui aussi est un haut lieu religieux, mais relève d’un culte dont l’existence m’était aussi inconnue.

Quand on parcourt la liste des sites à protéger en Israël, les magnifiques jardins Bahaïs, à Haïfa, sont de ceux qui font écarquiller les yeux. Leur inscription est beaucoup moins connue ou évidente que celle de la vieille ville de Jérusalem.

Haïfa est la troisième plus grande ville d’Israël, après Tel-Aviv et Jérusalem, et se trouve à environ une heure de voiture ou de train de la première, en pleine ligne droite vers le nord. L’excursion se fait bien en une journée, mais on en profite plus en y passant au moins une nuit.

Les jardins Bahaïs, sur les flancs du mont Carmel, avec ses 19 terrasses et le mausolée du Bab (le fondateur du bahaïsme) en son centre, constituent la principale attraction. Par ailleurs, le mausolée a été dessiné par un architecte canadien. Arrivé en début de soirée, j’ai marché vers le quartier de la colonie allemande, connue pour ses magasins et ses restaurants. Elle se situe au pied des terrasses, qui s’illuminent une fois le ciel obscurci. De toute beauté.

À mon avis, pour visiter les jardins, qui jusque-là n’étaient encore que des jardins dans ma tête, il faut absolument participer à un tour guidé. Celui en anglais part à midi tous les jours. Une seule plage horaire. Une seule possibilité de visiter. On n’attend pas les retardataires et on ne lésine pas sur les règles plutôt strictes. En haute saison, les files d’attente peuvent être longues. Premier arrivé, premier servi. Certaines zones restreintes sont néanmoins accessibles sans visite guidée.

Mesdames, et Messieurs, couvrez vos épaules et genoux. Le lieu est sacré. Les hommes bénéficieront d’une plus grande tolérance pour les genoux dénudés, mais quantité de demoiselles s’en sortent en s’enroulant un foulard ou une autre pièce de tissu autour de la taille. La vulgaire serviette ne pourra par contre pas se transformer en jupe. Pas permis. Blasphématoire, même. Les jardins Bahaïs d’Haïfa sont l’un des deux sites les plus saints de la foi bahaïe, l’autre étant situé tout près, à Acre.

Le tour, quoique très intéressant, constitue une expérience particulièrement désagréable. Comme à la maternelle, on vous grondera pour vous être écarté du rang, pour vous être immobilisé dans un escalier, et on vous poussera à avancer parce qu’il faut avoir quitté la propriété au bout de 45 minutes. On se foutra que tout le monde soit arrivé pour commencer à raconter les histoires et on se foutra aussi de ceux qui souhaitent croquer quelques clichés. Le problème, c’est probablement la courte durée de l’activité.

Le bahaïsme mise sur une spiritualité universelle, un dieu unique et éternel et vise l’abolition des injustices. Dans cette religion, les Moïse, Bouddha et autres prophètes ont tous livré un seul et même message. Les hommes et les femmes y sont égaux, alors que la science et la religion cohabitent en harmonie.

Selon notre guide, un des éléments importants du bahaïsme : la circoncision n’est pas obligatoire. Il est aussi impossible de naître bahaï et il faut choisir sa foi à l’âge de 15 ans.

Ironiquement, les Israéliens ne peuvent pas se convertir au bahaïsme, même si leur pays compte deux lieux saints bahaï. Les autres fidèles, qui se compteraient au nombre d’environ sept millions, se doivent de faire un pèlerinage à Acre ou Haïfa, sinon les deux, au moins une fois, si leur santé leur permet.
CHRONIQUE-texte:       Les jardins sont entretenus par des bénévoles de partout des jardins orientés vers Acre, le lieu le plus sacré de la religion, et comptent des centaines de plantes exotiques, ainsi que plusieurs fontaines. Il s’agit probablement d’un des meilleurs endroits pour observer la ville d’Haïfa et son port, un peu plus bas.

Sur la route du retour, on peut s’arrêter dans le quartier de Wadi Nisnas, constitué d’édifices étroits en pierre, pour apprécier l’atmosphère d’une vieille ville du Moyen-Orient. On y erre principalement pour l’ambiance. Les amateurs d’art apprécieront le musée à ciel ouvert constitué de plus de 100 œuvres d’art, tantôt des graffitis, tantôt des sculptures tellement discrètes qu’on pourrait ne pas les voir si on ne portait pas attention.

Les musées sont légion, mais l’heure de la visite des jardins, à midi, est un peu inconvenante pour planifier des activités, à moins de décaler les repas.

Enfin, le transport en commun efficace permet de se rendre aisément à l’une des plages, dont Hof HaCarmel, la plus populaire, qui est aussi beaucoup plus calme que les étendues de sable de Tel-Aviv. Si l’envie vous prend de vous y rendre en train, il faut prévoir une fouille sommaire des sacs à dos dans les gares.

Haïfa, ville culturelle moderne, offre une escale beaucoup plus calme que les deux autres grandes villes du pays.
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Au pied des palmiers géants

CHRONIQUE / Avant que l’autobus ne s’élance de la ville de Pereira, à l’ouest de Bogota, au centre de la Colombie, mieux vaut avoir posé un couvercle sur le café qu’on vient de s’acheter. Le café, c’est d’ailleurs un choix naturel, puisqu’il pousse précisément dans cette région du pays sud-américain.

Pourquoi le couvercle? Parce que les bus roulant vers Salento, base idéale pour visiter toute la région, ont tendance à attaquer le bitume à vitesse grand galop. À bord de ces véhicules, qui mettent une heure environ pour atteindre la petite base coloniale, 45 minutes quand le galop est particulièrement rapide, toutes les courbes paraissent prononcées.

Salento, c’est vraiment le cœur de tout. On y arrive souvent de Pereira, ville des affaires, ou d’Armenia, plus au sud. Pratique, pratique, le bus nous abandonne à la place centrale, bordée de palmiers et entourée de commerces. De là, en 8,22 minutes, on peut atteindre tous les recoins du village.

À Salento, on trouve au moins... une grande rue commerciale, ponctuée de restaurants et de boutiques. Sur les rues perpendiculaires, certains marchands se risquent en affaires surtout s’ils sont visibles de la calle Real, aussi appelée carrera 6.

Lové au creux des montagnes, le village vit des profits du café et des piscicultures de truites. Les promenades à dos de cheval y sont populaires. Mais avec une population oscillant autour de 4000 habitants, on risque surtout d’y croiser des touristes. Partout. Ceux qui mangent leur spaghetti en parlant vraiment fort. Ceux qui font retentir la musique tard le soir. Ceux qui hablan español juste un poquito mais qui préfèrent qu’on leur réponde in english.

Salento, ce serait tellement, tellement charmant sans les touristes. Ironie, quand tu nous tiens.

La beauté de la région, néanmoins, se trouve à environ 30 minutes de Jeep de la place centrale. Personnellement, je ne l’ai pas trouvée dans les plantations de café, qui offrent pourtant des paysages de cartes postales. Ma visite y a été expéditive et sans grandes explications. Rien d’impressionnant ou d’éducatif en comparaison avec la naissante Route du café que j’ai visitée en Haïti.

Mon bout de Colombie préféré, il était plutôt dans la vallée de Cocora. Aux heures, les Jeeps se remplissent de touristes prêts à randonner deux, trois ou cinq heures dans la vallée et la jungle colombienne. Combien de jeunes âmes peuvent monter à bord d’un seul véhicule tout terrain? 13, sans compter le conducteur. Trois passagers seront d’ailleurs debout, bien cramponnés à l’arrière.

Cocora, c’est la nature et la (presque) sainte paix. Dans un océan de verdure, rachitiques et énormes à la fois, se dressent, presque nus, les palmiers à cire du Quindio. Ces arbres, un des symboles de la Colombie, peuvent atteindre 60 mètres dans des conditions idéales et ne sont qu’un long tronc grisâtre coiffé de longues feuilles vertes. Ils sont tellement chétifs qu’on ne les croirait jamais aussi grands, vus de loin, si ce n’était de la perspective et des comparaisons avec tout ce qui les entoure.

Les palmiers à cire sont les plus grands palmiers du monde et sont maintenant protégés parce qu’ils sont menacés d’extinction. La cire qui couvre le tronc a longtemps été utilisée pour produire des chandelles.

Mon premier contact avec ces géants s’est fait de loin. Je les voyais dodeliner de la tête quelque part à l’horizon. Perchés sur des collines, ils rendaient ridicule tout randonneur, tellement minuscule, qui s’en approchait dans le lointain.

La vallée de Cocora, pour plusieurs, c’est l’occasion d’une superbe randonnée en nature. Les plus impatients commenceront par la fin en réalisant une boucle de deux ou trois heures directement vers lesdits palmiers. Les autres mettront cinq heures avant de dire qu’ils ont mérité de s’asseoir parmi les géants.

Après moins de dix minutes, on traverse un premier pont de corde et de bois. Vivement la fibre équilibriste. On s’improvise Indiana Jones, au moins un peu dans notre tête. On mettra une bonne demi-heure pour en revenir de la beauté qui nous enveloppe. On côtoie tantôt les vaches, tantôt quelques chevaux, avant de nous enfoncer dans la jungle.

On traversera la rivière une bonne dizaine de fois, toujours sur des ponts bringuebalants qu’il est recommandé de n’affronter qu’une personne à la fois. Deux bonnes heures plus tard, une halte est prévue pour la consommation de boissons chaudes. On s’y émerveille devant les buvettes des colibris. Les minuscules volatiles, par dizaines, virevoltent au grand plaisir des visiteurs. Ils se permettent presque de prendre la pose.

Un peu gagas, nous nous arrêtons longuement pour les observer.

Ce qu’il y a de beau, avec la plus longue route, c’est que l’ascension vers le sommet nous force parfois à ralentir pour reprendre notre souffle. Là, on lève la tête pour apercevoir un oiseau jaune, rouge ou bleu, ou on baisse le regard vers des fleurs et des champignons qui nous étaient encore inconnus.

C’est sur la voie du retour que les palmiers s’offrent vraiment au regard. Garanti, personne n’a l’œil assez grand pour en toiser un de pied en cap. Nenon. On fixe un billot gris ou on se casse le cou à essayer de voir la cime. Les photos qui rendent bien le phénomène ne se trouvent probablement nulle part. Zéro.

Il y a les figuiers plusieurs fois centenaires de l’Amazonie ou les séquoias de la côte Ouest. Ceux-là m’ont étiré les joues d’ébahissement. Les palmiers de Cocora paraissent toutefois bien plus irréalistes tellement ils sont longilignes. Et ils prouvent une fois encore que la nature nous fascinera toujours bien plus que n’importe quelle construction de l’homme.

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Le déluge de Santa Marta

CHRONIQUE / La nuit s’affalait tranquillement sur Bogota, deux heures top chrono avant le décollage de mon vol vers Santa Marta, au nord de la Colombie. Pourtant, j’en étais encore à boucler mes bagages, à l’hôtel. Sans être en avance, pour un vol intérieur, j’hésitais à croire que j’étais en retard.

À mon arrivée à l’aérogare, sur le grand écran à côté du vol d’Avianca, clignotait le mot « delayed ». Retardé. Jurons intérieurs. Avec le retard, j’arriverais à destination en milieu de nuit. C’est que de l’aéroport de Santa Marta, il fallait prévoir une bonne heure de route pour trouver mon hôtel, à l’orée de la jungle du parc national de Tayrona.

Misère de misère!

Je ne me doutais pas encore de la raison du retard de ce vol. Je ne comprendrais que deux heures plus tard, quand la carlingue de l’avion s’agitait de gauche à droite juste avant l’atterrissage sur une piste plus que détrempée. Les éclairs illuminaient la piste. Du haut des airs, on apercevait les voitures immobilisées le long de la route, les quatre clignotants en fonction. Des automobilistes se risquaient à poursuivre leur route malgré l’eau qui atteignait presque le bas des portières. L’appareil s’est posé comme une tonne de brique.

Alors que j’attendais mon sac à dos au carrousel à bagages, un flot de voyageurs inattendu s’est dirigé en courant vers la sortie. Tous les vols en attente venaient d’être annulés. Ceux qui nous avaient précédés avaient apparemment été détournés vers Barranquilla ou Carthagène. Grâce à une toute petite éclaircie, je m’étais pourtant posé à destination. Bonne ou mauvaise nouvelle? Ça restait à voir. Les sorties étaient prises d’assaut.

Les taxis ne suffisaient pas à la tâche devant ce tout petit aéroport. Parce que trop peu nombreux pour les voyageurs entassés à la pluie battante, les chauffeurs faisaient grimper leurs prix. Certains passagers potentiels se chamaillaient, si bien que le calme et la patience étaient de mise.

Un chauffeur a accepté de réduire son prix à condition de pouvoir faire monter une autre cliente qu’il laisserait en chemin. Marché conclu.

Au volant, le jeune homme avait l’air à peine adulte. Il avait pourtant 27 ans et jamais il n’avait vu pareille averse. Les essuie-glace brossaient frénétiquement le pare-brise sans parvenir complètement à éliminer toute l’eau qui n’en finissait plus de tomber. À l’intérieur, impossible d’attacher nos ceintures de sécurité. Il fallait se cramponner et faire confiance.

Filant à toute vitesse, le taxi a ralenti au moment d’apercevoir plusieurs phares immobiles sur la route. Certains véhicules circulaient à contresens. En aval, des policiers bloquaient la route, inondée de plus d’un mètre d’eau.

Le jeune chauffeur a fait demi-tour avant de s’engager dans une rue perpendiculaire particulièrement cahoteuse. L’autre passagère, se tournant vers moi, s’est montrée autoritaire : « Verrouillez les portières ».

Le conducteur s’est emparé de son radio-transmetteur pendant que je valsais au rythme des grosses pierres que nous attaquions de front. « J’entre dans le secteur Libano. Je répète, je suis dans le secteur Libano. S’il arrive quoi que ce soit, je vous avertirai. Je suis dans le secteur Libano. »

Me voilà rassuré! (Pas vraiment!)

Faut croire que les bandits aussi trouvaient que ce n’était pas un temps à coucher dehors. Pas d’incident malheureux à déplorer.

Après nous être délestés d’une passagère, nous avons contourné l’inondation pour retrouver la route principale : celle s’enfonçant aux abords du parc Tayrona. « Faites attention aux arbres qui sont tombés et aux glissements de terrain qui obstruent la route », prévient la préposée au péage qui ne voyait certainement pas beaucoup de passants par de telles conditions.

Le ciel coulait depuis plus de cinq heures et ne semblait pas vouloir se calmer. Déjà deux ou trois coulées de boue nous avaient forcés à louvoyer sur la grand-route quand nous nous sommes engagés dans un chemin non pavé. Un panneau annonçait mon hôtel à quelque 300 mètres, mais aucun véhicule ne s’y rendrait. Les pneus s’enfonçaient dans la boue bien tendre. Il faudrait faire le dernier bout à pied.

Le chauffeur, avec moi, a bravé les cordes qui tombaient pour se buter à un torrent bouillonnant. La route, devant nous, était coupée par une rivière qui, de toute évidence, n’a pas l’habitude de faire son lit à cet endroit. Sur la rive opposée, on apercevait la clôture de l’hôtel. Il aurait toutefois été beaucoup trop périlleux de tenter quoi que ce soit pour dormir dans le lit que j’avais réservé.

Le conducteur de la bagnole jaune comme allié, je suis reparti sur la route principale pour m’arrêter partout où le mot hôtel avait été placardé dans l’entrée.

Toc! Toc! Pas de réponse. Ding! Dong! Pas de réponse non plus.

À la cinquième halte, au moment d’abdiquer à nouveau devant une petite maison identifiée comme Hostal El Indio, une lumière s’est allumée. Un vieillard, une serviette autour de son corps presque nu, a déverrouillé. L’endroit, qu’aucun autre client n’avait trouvé, n’était pas tout à fait prêt à recevoir des visiteurs. Vitement, l’homme a jeté des draps sur un lit en s’excusant. Il s’est retiré pour passer la nuit dans un hamac, sous une gloriette située à l’extérieur.

J’étais finalement au sec, après avoir offert un généreux pourboire au chauffeur du taxi. Mais ironiquement, par temps de grande pluie, certains hôtels, comme celui où je me trouvais, sont privés... d’eau courante.
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Le Bourlingueur

Une ondée chez l’habitant

CHRONIQUE / La pluie finit toujours par tomber. C’est de même! À moins d’être extrêmement chanceux, il y aura toujours une journée ou deux, pendant les vacances, où le ciel décidera de tomber un peu, beaucoup ou passionnément.

Pour les amateurs de photographie, la pluie offre des paysages tout gris ou des occasions incontournables de capturer des éclaboussures et des défilés de parapluies. Pour les moins habiles comme moi, c’est probablement l’occasion d’inonder un appareil photo qui rendra l’âme indubitablement avant la fin de l’ondée.

Ma stratégie revient généralement à garder les visites prévues à l’intérieur pour la fin de mon périple. Si le temps ne me permet pas de mettre le nez dehors, je pige dans la réserve de musées et d’autres expositions qui me faisaient envie. Si le crachin est faible, comme chacune des pluies qu’il m’a été donné d’expérimenter en Australie, je sors quand même sans hésitation.

En Asie du Sud, la saison des pluies, qui commence souvent avec le printemps, ne fait pas de cachettes. Ça le dit : il pleuvra. Ce qu’il y a de beau, c’est que les précipitations ne durent souvent que 30 minutes ou une heure. Réguliers comme une horloge, presque, les nuages ont même tendance à se présenter autour de la même heure, jour après jour.

C’était du moins le cas au Sri Lanka, où la saison des pluies sévissait surtout en région montagneuse, au début du mois d’avril. Pendant que le nord du petit pays fondait sous un soleil de plomb, le sud goûtait aux précipitations.

À Ella, ville montagneuse entourée de plantations de thé, le mot se passait que les nuages se liquéfiaient vers les 15 heures. Sauf que dans la région, à part quelques usines à thé, les occasions de se réfugier à l’intérieur ne sont pas légion, à moins de retourner à l’hôtel. Ella, c’est la nature et la contemplation.

Comme la plupart des touristes, pendant que le soleil brillait encore bien haut, je me suis dirigé vers le chemin de fer, véritable autoroute piétonne. Pour passer du point A au point B, à Ella, c’est probablement la route la plus courte. Loin des routes, en altitude, les points de vue sont magnifiques. La matinée est aussi le meilleur moment pour s’aventurer vers les hauteurs, pendant que l’horizon n’est pas obstrué par les cumulonimbus.

Bourlingueur

Voyager sans se ruiner

LE BOURLINGUEUR / Tout est dans le titre. On veut savoir comment, par miracle, on pourrait avoir le beurre et l’argent du beurre. Les articles sur les façons de trouver des billets d’avion à bas prix pullulent. Font cliquer à n’en plus finir sur la toile. Mais la vraie façon d’économiser en voyage, c’est souvent la flexibilité, la débrouillardise et le sacrifice d’un peu de confort.

Vrai de vrai qu’on peut trouver des rabais alléchants grâce à des erreurs de prix (voir des sites comme Yulair ou Yuldeals), qu’on peut profiter de rabais inopinés de dernière minute sur des sites de réservation comme Booking ou Trivago, mais il y a plus que le « couponing » de l’ère moderne.

Oui, la plupart du temps, je paie toutes mes dépenses en voyage. Oui, j’y passe une grande partie de mon budget de loisirs. S’il faut accepter de dépenser pour voir le monde, on peut éviter de dégarnir le portefeuille avec quelques trucs.

D’abord, en magasinant un billet d’avion en ligne, il importe d’effectuer ses recherches au moins deux mois d’avance, sur plusieurs sites différents. Des fois, on économise des miettes, mais à l’occasion, les épargnes se comptent par dizaines de dollars. Et oui, les sites de vente vous espionnent et gonfleront les prix si vous effectuez la même recherche trois jours de suite. Pensez à faire des recherches sur votre ordinateur et sur les applications mobiles des comparateurs de vols et des compagnies aériennes. Les tarifs sont parfois différents. Une application comme Hopper peut par ailleurs vous guider à savoir si c’est le bon moment pour acheter.

À destination, certains hébergements offrent le petit-déjeuner gratuitement. Si le prix est compétitif, on économise ainsi plusieurs repas. Les auberges de jeunesse, qui ne s’adressent pas qu’aux jeunes, sont des options économiques en dortoir, mais parfois aussi pour des chambres individuelles. La proximité des autres voyageurs permettra parfois de profiter de leurs trucs pour tirer le meilleur prix d’une activité, ou de partager le prix d’un taxi ou d’une excursion.

Les options du Couchsurfing, pour dormir chez l’habitant gratuitement, ou du camping, peuvent aussi être considérées.

Pour manger, les restaurants remplis de touristes auront toujours des factures plus salées. Idem pour ceux ayant une vitrine sur un grand boulevard ou une rue achalandée. Au contraire, les bouis-bouis locaux, les cafés de fond de ruelle, proposent généralement des plats plus « authentiques » à un prix plus raisonnable. Si la population locale s’y aventure, c’est probablement un gage de qualité également. Dans le même sens, votre bouteille d’eau sera bien entendu moins chère à l’épicerie qu’au dépanneur du coin.

Du point de vue du transport, le transport public local, souvent moins rapide, moins confortable, mais plus économique, demeure la meilleure option. On y fait aussi souvent des rencontres agréables qui peuvent être utiles pour apprendre à négocier ou pour connaître les meilleurs endroits à fréquenter. Vous voulez engager un chauffeur de tuk-tuk? Si vous réservez ses services à l’hôtel ou si vous interpellez celui qui patiente devant l’établissement, il y a fort à parier qu’il chargera un peu plus cher. Souvent, il verse une commission à l’hôtel.

Dans le même sens, si un déplacement s’annonce long, mieux vaut parfois prévoir un autobus ou un train de nuit. Non seulement on économisera l’hôtel, mais on se déplacera au même moment et on évitera de perdre une journée complète dans le transport. Certains trains de nuit sont aussi confortables qu’un hôtel. Mais si on ne dort pas, ça fait au moins une histoire à raconter.

S’informer sur les moyens de transport et les distances à parcourir peut être une excellente idée. En Asie, en Thaïlande par exemple, on nous propose des tuks-tuks pour tout. Si leur prix n’est pas élevé, il arrive souvent que la distance puisse être franchie gratuitement, à pied, en découvrant le quartier. Marcher, c’est bon pour la santé et c’est très économique. Idem pour le vélo. Vous avez le temps? Louez un vélo plutôt que de prendre un taxi.

Dans d’autres occasions, comme en Birmanie, le train est beaucoup, beaucoup moins cher que l’autobus. Il faut toutefois arriver à se plier à l’horaire de transport et composer avec des bancs de bois un tantinet trop raides.

Parmi les arnaques fréquentes, celle qu’on veut éviter est la surcharge des taxis dans les aéroports ou les gares. Dans plusieurs pays, les prix pour une course au départ de ces endroits sont fixes. On le trouve parfois sur un panneau, parfois sur un billet qu’il faut acheter à l’avance. Sinon, le chauffeur demandera peut-être trois fois le prix en refusant d’utiliser le compteur.

Ainsi, apprendre à dire non, à solliciter un autre chauffeur, ou même à s’éloigner pour héler un taxi à partir d’une autre rue, peut générer des économies. Si le chauffeur essaie de gonfler le prix en cours de route, il faut demeurer ferme. Il tente sa chance, mais sait très bien que vous avez convenu d’un prix.

Négocier, pour un taxi, mais aussi pour des souvenirs, une excursion, ou de la nourriture dans un grand marché en plein air, c’est normal dans un tas de pays. N’opinez pas trop vite quand le marchand annonce son prix. Connaître un natif du pays qui négociera pour nous peut être une option.

Bien sûr, pour visiter des endroits hyperpopulaires, on s’évite certains soucis en faisant appel à une compagnie touristique. Souvent, on peut réaliser la même visite par soi-même pour la moitié du prix, sans que ce soit trop compliqué. On peut aussi s’intéresser aux activités comme les tours guidés gratuits...

Enfin, évitez l’erreur de début que je commets à tout coup, soit de ne pas demander le prix avant de commander. Au risque de paraître obsessif, demandez si ce verre que vous n’avez pas commandé est inclus ou si cette pause café, qui n’apparaissait pas dans l’itinéraire, est incluse.

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Bourlingueur

Un concert de cris pour Sarajevo

CHRONIQUE / «Dans un jardin c’est beau les fleurs. Il n’en reste plus pour les tombeaux. Il y a plus de morts qu’il y a de fleurs. C’est un peu triste Sarajevo. »

Ce sont les paroles de Dan Bigras, tirées de sa chanson Sarajevo. Je l’ai entendu les réciter, au hasard d’une séance de zapping, et les images de la capitale de la Bosnie Herzégovine me sont revenues.

En 2014, cent ans après le début de la Première Guerre mondiale, Sarajevo célébrait sa première présence en Coupe du monde de soccer. Une trentaine de minutes après mon arrivée, alors que les rues se remplissaient de partisans fiers, on m’offrait de me joindre à un tour guidé, le lendemain. On y raconterait le siège de Sarajevo pendant la guerre de 1992-1995.

Ce matin-là, nous étions deux à nous être pointés. Je me souviens du guide, Jasenko Pasic, un acteur qui ne racontait pas son histoire de gaieté de cœur. Mais s’il ne le faisait pas, disait-il, on n’entendrait pas la version de ceux qui avaient vécu la guerre. La rencontre avec Jasenko demeure à ce jour une des plus marquantes de tous mes voyages. Il décrivait les tireurs d’élite, les grenades, les cicatrices qui marquent encore ses concitoyens, avec un réalisme à en faire frissonner.

Jasenko m’a permis d’être beaucoup plus qu’un touriste et de sentir vibrer le cœur de Sarajevo. Dès lors, les milliers de stèles blanches, dans les cimetières qui couvrent une bonne partie de la ville, prennent une tout autre signification.

En 2014, Jasenko m’avait montré dix minutes d’un documentaire sur lequel il travaillait. J’avais gardé sa carte de visite dans mon portefeuille depuis, avec la promesse de le visionner quand il serait disponible. Scream for me Sarajevo est finalement sorti en juin 2018.

Le documentaire m’a donné les mêmes frissons que ma visite de Sarajevo en 2014. On y raconte l’improbable concert donné par Bruce Dickinson, le chanteur d'Iron Maiden, dans une ville assiégée, en décembre 1994. Pendant une soirée, le peuple bosniaque retrouvait un brin d’humanité.

Dans ce film dirigé par Tarik Hodzic et produit par Adnan Cuhara, on montre d’abord les débuts de la guerre. Ceux qui rendaient d’abord les enfants heureux de manquer quelques jours d’école, alors qu’on ignorait vraiment ce qui s’en venait.

« Il y avait tellement d’obus que les oiseaux gisaient dans la rue », dit un homme.

« Tout prend son sens quand on est aussi proche de la mort », dit un autre.

Les images de la ville en feu sont difficiles à regarder. Celles des habitants qui essuient les balles des tireurs d’élite encore plus. La guerre n’a rien de beau. Scream for me Sarajevo ne le cache pas.

Le concert de Bruce Dickinson paraît alors bien anecdotique alors que des familles sont forcées d’allumer des feux sur leur balcon pour cuire leur repas. C’est pourtant une histoire d’exception qui mérite d’être racontée.

BOURLINGUEUR

Le détour obligé en territoire palestinien

LE BOURLINGUEUR / La flambée de violence à Gaza ne s’apaisait pas. Quelques jours avant mon départ pour Tel-Aviv, les chaînes de nouvelles en continu me renvoyaient des images de Jéricho et de Bethléem, en Cisjordanie, barricadées. Les rues, même en plein jour, semblaient désertes. La situation politique apparaissait tendue.

Bien entendu, les touristes ne sont pas admis à Gaza. Au moment des combats, même une partie du sud d’Israël était déconseillée aux touristes. Un tir de mortier s’est d’ailleurs frayé un chemin dans la région du désert de Negev, où je considérais de m’aventurer. En août, une roquette s’est échouée près de la ville de Be’er Sheva.

Il m’apparaissait tout à fait essentiel, à tout le moins, de visiter la Cisjordanie pour comprendre la réalité des territoires palestiniens occupés. Il faut toutefois considérer le moyen de traverser le mur qui sépare Israël de la Cisjordanie. Par exemple, certaines compagnies de location refusent que leurs voitures traversent en Cisjordanie. Les tours guidés et l’autobus deviennent des options plus faciles.

À partir de Tel-Aviv et Jérusalem, plusieurs compagnies proposent effectivement de visiter Ramallah, Bethléem et Jéricho dans une même journée. D’autres suggèrent plutôt de s’attarder à Hébron. Mea culpa, mon horaire ne me permettait qu’une courte journée à Bethléem, ce qui est largement insuffisant.

Insuffisant parce qu’on veut bien s’imprégner de l’atmosphère, déambuler nonchalamment dans les rues, faire un crochet par le marché public et manger au carré... Manger. Si on veut comprendre toute la dynamique des relations tendues dans ce coin du monde, peut-être est-il préférable d’y passer la nuit, de se trouver un guide non seulement pour les attractions principales, mais aussi pour s’aventurer dans un camp de réfugiés. Pourquoi pas?

J’ai pris le transport public près de la porte de Damas, aux limites de la vieille ville de Jérusalem. L’autobus nous conduit directement à Bethléem, sur le bord d’une route. Bien qu’on ait pu apercevoir un poste de contrôle, personne n’a demandé de voir notre passeport.

Dès lors, des chauffeurs de taxi proposent de nous conduire d’un site à l’autre pour un prix tout à fait raisonnable. S’ils sont fermes et qu’ils n’abandonnent pas au premier refus, ils ne se montrent jamais agressifs comme certains marchands dans les villes touristiques ailleurs dans le monde. C’est d’ailleurs une caractéristique qui m’a sauté aux yeux : l’amabilité de gens de Bethléem.

Au carré Manger, j’ai acheté des cartes postales en oubliant que je ne pourrais pas les poster, avec leur timbre palestinien, une fois rentré à Jérusalem. Pour presque rien, j’y ai mangé un plat typique, le musakhan, composé de poulet, d’oignons, d’amandes et de pain arabe. Et dans une boutique de souvenirs à quelques pas de là, le propriétaire m’a offert de grimper un escalier, dans l’arrière-boutique, pour apprécier la vue qu’il a de son toit.