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Le Cupidon de Valladolid

CHRONIQUE / Les rayons du soleil me dardaient le visage à travers une fenêtre sans rideaux. Le matin s’était installé depuis une heure ou deux, à Rio de Janeiro, quand le réveil s’est imposé.

J’ai descendu les escaliers de l’auberge, un bout de rêve encore collé derrière les yeux, quand je l’ai vue passer la porte. Je me souviens avoir été impressionné, gêné un peu aussi, qu’elle ait déjà terminé son jogging matinal alors que mon pied gauche dormait encore quelque part à l’étage.

Sociable mais indépendante, Dalia essaimait les conversations avec les voyageurs présents ce jour-là. J’ai remarqué sa grande intelligence et son côté taquin à la fois. Elle m’a raconté un peu son Mexique natal avant de prendre la route pour Sao Paulo. Elle m’a promis de me refiler les bonnes adresses qu’elle y trouverait.

À Sao Paulo, où j’étais arrivé en pleine nuit, le propriétaire de l’auberge dormait beaucoup trop dur pour entendre la sonnette de la porte. Prisonnier du grand air, prenant mon mal en patience dans la nuit noire, je m’étais adossé contre la porte verrouillée. Par le plus grand des hasards, c’est Dalia qui m’a ouvert en rentrant d’une soirée qui s’était prolongée.

Nous nous sommes croisés à quelques occasions dans les jours qui ont suivi, si bien que nous nous sommes promis de garder contact.

Trois ans plus tard, une pause soleil s’imposait dans un automne qui se prolongeait. Cuba? Guatemala? Pourquoi pas le Mexique?, m’a suggéré Dalia. Établie à Mexico, elle n’avait jamais mis les pieds dans le Yucatan. Si je répondais à l’appel de Chichén Itzá, elle m’y rejoindrait assurément. 

Ainsi avions-nous rendez-vous à Valladolid, magnifique ville coloniale à moins de deux heures de Cancún. L’auberge de jeunesse était dotée d’un grand jardin et donnait sur une place publique où les groupes de musique et de danse venaient répéter.

Je farfouillais dans mes bagages, la porte de ma chambre entrouverte, quand j’ai entendu parler français. Au téléphone, l’homme confiait sa solitude à son interlocuteur. Si l’occasion se présentait, plus tard, je me promettais de lui faire la conversation.

Mais voilà, mon amie est apparue à travers les feuillages du jardin. Pour célébrer les retrouvailles, nous avons pris le bus vers Ek Balam, un site archéologique maya au nord de la ville. Le pépin, c’est que pour rentrer, le bus ne semblait pas vouloir se pointer. Nous avons attendu et attendu, dans le stationnement, sans le moindre signe d’un transport en commun.

Le Français, seul à bord d’une voiture, est apparu pendant que nous jouions à cache-cache avec l’ennui. Dalia et moi avons pensé la même chose. Tentés de lui demander son aide, nous nous sommes retenus en constatant qu’il venait tout juste d’arriver et qu’il nous faudrait encore patienter avant qu’il soit prêt à partir.

Deux matins plus tard s’est présentée la première occasion de mélanger les accents français, québécois et mexicain. Valladolid constitue un arrêt logique sur la route vers Chichén Itzá, d’où plusieurs poursuivent vers Mérida. Les autres reviennent vers Cancún à la fin de la journée. Toujours est-il qu’il faut être prévoyant pour obtenir sa place dans un des bus qui roulent vers l’ouest parce que la demande est forte.

Au petit-déjeuner, un voyageur allemand a lancé la question : « Quels sont vos plans pour aujourd’hui? » Chichén Itzá, a répondu la France. Nous aussi, ont ajouté l’Allemagne et le Mexique. Comble du hasard, tous devaient passer la nuit à Mérida.

Christophe, seul à bord de sa bagnole louée, venait de se trouver trois compagnons de route prêts à diviser le coût du voyage.

Comme à la petite école, chacun a choisi son siège et a gardé sa place pour tout le trajet. Dalia avait hérité du fauteuil à l’avant. Quand nous nous immobilisions un contrôle routier, elle était la seule à bien savoir converser avec les gendarmes qui s’inquiétaient de la voir seule avec trois étrangers.

Les liens d’amitié se sont noués. Après la première nuit, nous avons tous déménagé au même hôtel. Le périple d’une journée s’est étiré. Ensemble, nous avons aussi visité Celestun. Puis Campeche. C’est là que le quatuor est devenu trio.

Enfin, parce que le plan initial prévoyait que je rentrais à Mexico avec mon amie, notre conducteur désigné nous a déposés à l’aéroport. Christophe aussi se rendrait dans la capitale. Mais il devait d’abord rapporter sa bagnole à Cancún.

Les adieux sont toujours déchirants. Entre Christophe et Dalia, pourtant, l’au revoir semblait moins singulier. Les yeux humides trahissaient plus que de l’amitié. Lui, comme au premier jour à Valladolid, retrouvait le poids de sa solitude.

En arrivant à Mexico, à sa mère venue nous accueillir, Dalia a lancé : « Il faut que j’apprenne le français. »

Comme prévu, Christophe s’est retrouvé à Mexico plusieurs jours plus tard. Il a retrouvé Dalia aussi. Ils se sont promis de garder le contact.

Faisant mentir les pronostics, ils ont fait les allers-retours entre le Mexique et la France plusieurs fois depuis trois ans. Aujourd’hui, sur une plage de Cancún, ils se diront officiellement oui. Comme au premier jour, à Valladolid, j’y serai un témoin privilégié.

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Des envies de Jacmel... et de son carnaval

CHRONIQUE / Y’a pas que Québec qui dépoussière son carnaval, une fois l’an, au mois de février. À Jacmel, en Haïti, on profite aussi du mois le plus court de l’année pour célébrer. Dans la Perle des Antilles, l’événement est une fierté qui allume systématiquement de grandes lanternes dans les yeux de ceux qui nous en parlent. Tous les Haïtiens sauront vous convaincre qu’il faut ajouter cet événement à votre liste de vie (bucket list).

À tout le moins, depuis à peu près la troisième heure en terre haïtienne, l’an dernier, je sais que je dois y retourner en période de carnaval. La parade, la danse, les personnages en papier mâché, la musique festive, on nous promet une fiesta endiablée chaque année. Et apparemment, c’est à Jacmel qu’il faut se trouver.

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Salut Schindler

CHRONIQUE / Quand La liste de Schindler a été projeté sur les écrans, en 1993, j’étais un peu jeune pour connaître l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale. Oskar Schindler m’était totalement inconnu et je n’ai compris que partiellement l’ampleur des réalisations de cet industriel allemand.

Pour être honnête, j’ai probablement attendu quelques années après sa sortie pour voir le long-métrage. Le fait qu’il soit en noir et blanc m’avait un peu agacé. Trop jeune pour comprendre, que je disais.

La trame narrative, l’ampleur du drame illustré autrement que par des soldats qui se tirent dessus, avait tout de même planté le début de quelque chose : une incompréhension de l’être humain. En même temps, je comprenais au moins qu’à petite ou grande échelle, comme Oskar Schindler, on peut résister et refuser de participer à une guerre qui nous paraît injustifiée. 

Pour la petite histoire, Oskar Schindler s’était porté acquéreur en 1939 d’une usine d’outils et d’émail à Cracovie. Il y avait engagé plus de 1000 juifs issus du ghetto de Cracovie et leur assurait une protection pour éviter qu’ils soient transférés vers le camp de concentration d’Auschwitz. Son usine a ensuite été transférée à Brnenec. Une liste de 1200 prisonniers juifs nécessaires au fonctionnement de l’usine avait été rédigée.

J’ai rapidement été convaincu qu’il ne fallait jamais oublier.

Il y a une dizaine d’années, à mon arrivée à Varsovie, j’ai donc marché sur les anciens murs du ghetto. Il reste bien peu de vestiges des années 1940 dans la capitale polonaise. Je m’étais néanmoins posé dans un parc pour regarder la vie suivre son cours là où l’horreur avait pourtant frappé. Le passé n’a pas été oublié. Il est encore là, dans l’air, aux coins des rues où des monuments rappellent la résistance pendant la Grande Guerre.

Quelques jours plus tard, même pèlerinage à Cracovie, où j’ai cherché l’usine d’Oskar Schindler. J’ai traversé la place des Héros du ghetto, qui compte 70 chaises vides symbolisant les objets laissés derrière par les prisonniers déportés. À quelques pas de là, j’ai traversé une voie ferrée abandonnée qui, on s’en doute, a probablement mené plusieurs prisonniers vers les camps de la mort. Je suis aujourd’hui de plus en plus convaincu que l’usine devant laquelle je me suis recueilli ensuite n’était pas celle de Schindler.

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L’art de (trop) faire confiance

CHRONIQUE / On a l’habitude de réserver des hôtels, des randonnées, des tours guidés sur internet. Des billets d’avion même. Sans toujours savoir à qui on a affaire, on établit notre niveau de confiance en fonction de la qualité du site internet. La plupart du temps, le reçu qu’on nous délivre servira de pièce à conviction si l’expérience tourne au vinaigre.

À l’étranger, pourtant, les critères de confiance varient selon le pays. On pourra tout réserver avant de partir, avec une agence de voyages de confiance ici. Vrai qu’on met ainsi toutes les chances de notre côté. Si on agit davantage sur un coup de tête, il faut accepter les mésaventures.

En Inde, la simple idée de négocier mon billet de train à la gare cacophonique de Delhi me décourageait. Beaucoup trop de passagers, de badauds aussi, qui traînent là dans l’espoir de je ne sais quoi. Et il y a ceux qui voudront absolument porter votre bagage ou vous indiquer sur quel quai attendre votre train. Ils y gagnent leur pitance, mais dans la foule qui nous assaille, il devient facile de s’égarer.

Je me suis donc tourné vers une agence locale aux prix vraisemblablement exorbitants.

Là, on n’a pas réservé que mon laissez-passer pour le train. Le propriétaire de l’agence m’a convaincu de planifier tout mon voyage. Cinq ans plus tard, je me demande encore pourquoi j’ai accepté, même si tout s’est bien terminé.

Je suis parti pour un mois de découverte, délesté d’une bonne somme d’argent, en espérant que les hôtels qu’on me promettait et les billets de train qu’on devait me fournir me seraient réellement livrés. À part un itinéraire et un numéro de téléphone, rien ne me garantissait les services achetés. Par exemple, pour certains trajets, il fallait attendre d’être sur place pour pouvoir mettre la main sur un billet.

En solo, à chacune des gares où j’arrivais, que ce soit à Véranèse, à Agra ou à Jaipur, un chauffeur de tuk-tuk m’attendait. C’était ça l’entente. Mais encore fallait-il faire confiance à l’homme qui me disait : « Je vous attendais. Je vous emmène. » Une simple vérification, à savoir qui l’envoyait ou le nom du voyageur qu’il attendait, suffisait souvent à me rassurer.

L’agence locale a finalement livré la marchandise. Quand le bus m’a déposé dans une ville au sud du pays, à une vingtaine de minutes de Varkala, ma véritable destination, il y avait quelqu’un au bout du fil pour trouver une solution. À mon retour à Delhi, l’agent en question m’a remboursé le taxi que j’ai pris ce jour-là, m’a payé le repas pour se faire pardonner et m’a même conduit à l’aéroport.

À Hanoi au Vietnam, j’avais placé la paranoïa à 8 sur une échelle de 10. Les vraies agences locales étaient souvent copiées. Rien n’empêchait une compagnie d’utiliser le même nom, avec une variante graphique mineure, et à s’installer dans la même rue que l’originale. Certains accrochent même une fausse adresse devant leur porte pour tromper les touristes.

À travers les agences Ocean Star, Oceans Star, Ocean Stars et The Ocean Star, difficile de savoir laquelle est réellement celle qu’on nous avait recommandée. Toutes offrent en théorie les mêmes produits, montrent les mêmes photos pour une croisière dans la baie d’Halong ou les rizières de Sapa.

Vous seriez peut-être tenté d’opter pour la moins chère, pour économiser. Ou alors pour la plus chère, en gage de qualité. Quand on paie le voyage, qu’on nous remet un reçu qu’on est incapable de lire, et qu’on nous promet de passer nous prendre à l’hôtel, on se croise les doigts.

Là encore, j’ai toujours fini par arriver là où je souhaitais aller, mais... Dans la baie d’Halong, le type de bateau utilisé pour une croisière variait selon l’agence qui nous servait. Si tous les clients avaient réservé sur un même grand bateau à voiles, certains se sont retrouvés sur de petites embarcations alors que d’autres se prélassaient sur d’énormes bateaux de croisière.

Idem pour les trajets en train. Pour le même produit annoncé, certains, comme moi, ont passé la nuit dans une cabine de base avec six couchettes. Quand un passager descendait, un autre prenait sa place sans que les draps ou les oreillers ne soient changés. Les autres avaient droit à une cabine climatisée et comprenant quatre couchettes... dans un autre train.

En Éthiopie, à Bahir Dar, on nous propose des visites dans des monastères ou des randonnées dans les monts Simien. Le propriétaire de l’hôtel a rapidement expliqué ses forfaits aux prix généreusement élevés.

Une promenade en ville a permis de comparer les prix, de trouver moins cher et de réserver avec un homme à qui il fallait payer tout le forfait à l’avance. Quelques heures plus tard, on comprenait que toutes les compagnies consultées travaillaient ensemble et se partageaient les profits.

Pour les monts Simien, une voiture nous prendrait à Gondar, une ville plus au nord, et nous y emmènerait. Très vite, j’ai réalisé que j’aurais bien peu de recours si ladite compagnie me plantait là, devant mon hôtel de Gondar. Je ne reviendrais certainement pas à Bahir Dar pour me faire rembourser.

Ma randonnée qui devait durer une demi-journée a plutôt été limitée à deux heures. Le chauffeur s’est pointé en retard, prétextant avoir oublié de faire le plein. Sur la route, nous nous sommes arrêtés plus d’une heure dans un café où les randonneurs s’agglutinaient. Le temps de régler la paperasse, disait le chauffeur. Sauf qu’en arrivant au parc national, nous avons constaté qu’il n’avait jamais acheté les permis qu’il devait nous obtenir.

De perte de temps en perte de temps, nous avons finalement pu nous joindre à un groupe qui commençait sa marche dans les montagnes. Deux heures plus tard, on nous annonçait qu’il fallait partir. Comme prévu, quelque part au nord de l’Éthiopie, il n’y avait nulle part de bureau de plaintes pour nous dédommager...    

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La deuxième chance de Thessalonique

CHRONIQUE / On a rarement une deuxième chance de faire une bonne première impression. C’est vrai pour les nouvelles villes ou même les nouveaux pays aussi. Ce premier sentiment nous mettra sur nos gardes pendant un temps ou nous poussera rapidement à vouloir en découvrir plus.

C’est un peu le talon d’Achille de l’Inde, un pays riche en traditions qu’il vaut absolument la peine d’explorer. Mais on raconte souvent qu’il n’y a pas de zone grise, en Inde : on aime ou on n’aime pas.

C’est qu’il faut parfois un temps d’adaptation, si nos sens sont sursollicités parce qu’il y a tant à voir, à entendre et à sentir. Tout nous paraît nouveau, si bien qu’on sera émerveillé... ou tenté de succomber à la panique. Laisser le temps au temps devient parfois la meilleure façon de changer ses perceptions.

Mais encore faut-il avoir le temps.

Quand j’y repense, je me congratule d’avoir offert un peu de temps à Thessalonique, au nord de la Grèce. La ville moderne, un brin branchée, figurait sur ma liste des incontournables pour une raison obscure. Juste un feeling, une impression que je m’y plairais.

Thessalonique partait avec deux prises. Même si la Grèce m’a offert des rencontres exceptionnelles, ça ne clique toujours pas avec le pays lui-même. Difficile de dire pourquoi. Les paysages magnifiques, la nourriture qui donne envie de se gaver sans arrêt, le soleil qui brille continuellement ne suffisent pas. Je ne connecte pas.

Et ce jour-là, j’arrivais de Kalambaka, village où j’avais égaré mon appareil photo. Je chiquais de la guenille en silence dans mon train de ne pas avoir eu plus de temps pour tenter de le retracer. Quand le train s’est vidé pour un transfert qu’on ne m’avait pas annoncé, je n’ai lâché ma guenille que pour pousser un soupir de mécontentement. Je suis passé à un cheveu de rester coincé au milieu de nulle part.

À mon arrivée à Thessalonique, le bus a sillonné la rue Egnatia, un grand boulevard achalandé un peu terne. Les bâtiments modernes construits à la suite de l’incendie majeur de 1917, parfois un peu austères, m’ont fait plisser le nez.

J’ai inspiré profondément avant de me diriger vers la Tour blanche, le plus célèbre monument de la ville, qui a autrefois agi comme une prison. Érigée en bordure du golfe de Thessalonique, elle propose une vue magnifique sur le boulevard de bord de mer qu’elle domine.

Très touristique, le lieu est entouré de vendeurs de bracelets qui usent de leur charme pour améliorer leurs ventes. Le stratagème de plus en plus connu dans les grandes villes d’Europe consiste à amorcer la conversation de façon très amicale. Le marchand attache ensuite un bracelet autour de votre poignet et ne tarit pas d’éloges pour dire à quel point il vous fait bien avant d’exiger une rétribution pour l’objet qu’il vient de vous offrir.

On nous sollicite aussi toutes les cinq minutes pour nous proposer un tour de bateau, quand ce ne sont pas deux musiciens de rue qui se battent pour occuper le même espace sur la promenade.

Des fois, on a juste envie qu’on nous foute la paix.

J’ai commencé à me réconcilier en soirée, quand le centre de la ville s’est animé sous un ciel obscurci. Les restaurants, les terrasses aux fumets appétissants et l’ambiance décontractée et festive m’ont plu. C’est sans compter les vestiges historiques éclairés d’une lumière blafarde.

Surtout, en remettant les compteurs à zéro, en invitant le sourire au jour deux de la visite, j’ai compris pourquoi plusieurs considèrent Thessalonique comme leur coup de cœur en Grèce.

Thessalonique m’a plu à cause d’Ano Poli, autrefois le quartier turc, qui compte des églises et des monastères inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco. Ses maisons à colombage ont survécu à l’incendie de 1917, même si le feu avait pris naissance dans ce quartier à flanc de colline. Le vent avait alors poussé l’élément destructeur vers la mer en épargnant ce vieux quartier.

En faisant travailler les mollets pour gravir les rues escarpées, on finit par s’offrir une vue panoramique sur toute la ville. On atteint aussi les vieux remparts et une ancienne prison érigée dans un édifice ottoman. La prison, qui a fermé ses portes en 1989, sert aujourd’hui de lieu d’exposition pour des œuvres d’art originales.

Thessalonique a aussi fini par me charmer avec sa promenade de front de mer qui s’éloigne du centre-ville. Les badauds se rassemblent avec raison près de la sculpture des parapluies de Georges Zongolopoulos. L’art, rassembleur, enjolive une promenade autrement très bétonnée. Il s’agit aussi probablement d’un des plus beaux endroits pour observer le coucher du soleil.

 Thessalonique fait la démonstration que les deuxièmes chances nous permettent parfois de changer d’idée.
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Ne tuons pas la beauté du monde

CHRONIQUE / «Faisons de la Terre un grand jardin pour ceux qui viendront après nous...» «L’hymne à la beauté du monde» de Plamondon a beau avoir 40 ans, elle n’en est pas moins actuelle. On entend de plus en plus que la dernière chance de la Terre, c’est maintenant qu’elle se joue.

Pas besoin d’avoir voyagé pour avoir envie de faire une différence, pour vouloir que les arbres et les animaux d’ici ou d’ailleurs survivent aux folies qu’on leur fait trop souvent subir. Mais il y a des fois, au cœur d’une nature tellement plus grande que soi, où on prend toute la mesure de cette folie.

Il y a un danger à vouloir voyager pour s’imprégner de la beauté du monde. À trop piétiner, grimper, fouler, déranger, on contribue à détruire ce qu’on souhaite pourtant trouver intact. Inviter les touristes à choisir les milieux naturels plus que les villes, pour les expéditions, représente un danger de destruction. Pourtant, le potentiel de sensibilisation est énorme.

Avant de partir pour l’Afrique, il m’était déjà inconcevable que des braconniers s’en prennent aux gorilles des montagnes vivant aux frontières du Rwanda, de l’Ouganda et du Congo. Mon envie de visiter ces gorilles s’est butée un instant à une question éthique : doit-on vraiment les exposer quotidiennement aux yeux des curieux?

J’ai quand même décidé de me rendre à Kinigi, au nord du Rwanda, et d’obtenir le dispendieux permis qui me permettrait de passer une heure avec les gorilles. Il suffit de les apercevoir, de plonger notre regard dans la profondeur abyssale de leurs yeux noirs pour secouer la tête d’incompréhension : qui peut bien être capable de tuer ces bêtes pour faire le commerce de leur dépouille?

Comme mes passages dans les pays victimes de génocide m’ont donné envie de combattre le racisme et la haine qu’entretiennent les hommes envers les hommes, me sentir infiniment petit dans une nature qui me domine d’une force tranquille me donne envie de plaider pour les générations futures.

Comment passer sous silence l’Amazonie, qui pourrait perdre un peu plus de sa biodiversité si les craintes à propos du nouveau président brésilien, Jair Bolsonaro, se concrétisent? Comment rester insensible au pied d’un figuier de 300 ans dont on ne voit même pas la cime?

Ceux qui viendront après nous, j’espère qu’ils pourront encore entendre plus de 1000 espèces d’oiseaux jacasser dans une même forêt, qu’ils pourront eux aussi se perdre dans plus de 12 000 espèces végétales dans une réserve comme celle de Madidi en Bolivie.

Parmi les autres joyaux, le Vietnam exploite la baie d’Halong, où les formations rocheuses font écarquiller les yeux. Mais l’eau brune des plages où on nous promettait le paradis et les détritus flottant au milieu de la baie, où on nous invite à nous baigner, devraient sonner l’alarme.


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Intentions de voyageur

CHRONIQUE / Les seules résolutions qui tiennent sont celles qu’on ne prend pas. Se donner des objectifs, en début d’année, c’est se mettre une pression qui nous écrasera dès que le rythme habituel du quotidien reprendra. Bus, boulot, dodo... et on procrastine aux résolutions de 2020 ces petits gestes qui devaient faire une différence.

À défaut de résolutions, songeons à tout le moins à une poignée d’intentions pour éviter que le tourisme tue le tourisme. Pour que le fait de s’éloigner de chez soi soit encore source de découvertes et de surprises. Pour qu’on ne soit pas que des bébés gâtés qui cochent une liste de destinations pour impressionner la visite. 

Presque toutes les grandes villes du monde ont leur McDonald’s. Leur Subway aussi. Dire que j’étais étonné d’apercevoir la chaîne de sandwichs en Europe de l’Est il y a dix ans. Aujourd’hui, on peut recréer notre environnement pratiquement partout. Mais est-ce que c’est vraiment ce qu’on veut?

Dans le même sens, les destinations soleil et les lieux historiques s’enfoncent et se détériorent sous le poids des touristes. Le Mexique et la Birmanie ne permettent presque plus qu’on monte sur leurs pyramides ou leurs temples. L’Islande balise ses sentiers. Le touriste a dénaturé le tourisme. 

Comment changer les choses? Pour 2019, pourquoi ne pas tenter de réduire le nombre de photos croquées chaque jour. Une aventurière m’a déjà confié ne prendre qu’un seul cliché quotidiennement. Chaque fois que l’envie de sortir son appareil photo lui prend, elle doit peser le pour et le contre en se demandant si elle trouvera mieux avant que l’horloge ne fasse un tour complet.

La vérité, c’est qu’on se donne des coups de coude et qu’on pousse de grands soupirs pour prendre la même photo que tout le monde. Avec les satanées perches à égoportraits, certains s’élèvent au-dessus de la mêlée et s’assurent qu’un bras télescopique gâchera la photo de tous ceux autour d’eux. Idem pour les foutus drones qui s’envoleront au milieu de votre coucher de soleil et s’inviteront dans le panorama que vous veniez de cadrer.

Un peu de respect!

C’est sans compter les compétitions pour avoir la meilleure photo Instagram. Sur le réseau social, on a tout vu avant même de voyager. On nous montre le monde sous tous ses angles, mais bien sûr, on veut tous un portrait au sommet du « Stairways to heaven » à Oahu à Hawaï pour collectionner les mentions « J’aime ». 

Mon souhait, ce serait d’abolir toutes ces photos que vous prenez, de dos, sur une plage paradisiaque, ou au sommet d’une montagne, en faisant semblant de retenir votre chapeau pour ne pas qu’il s’envole.

Idem pour les égoportraits, devenus tellement populaires qu’on ne fait plus la file pour monter dans la tour Eiffel, mais on se met plutôt en ligne pour se prendre en photo avec le monument en arrière plan.

Je m’ennuie du temps où on voyageait moins pour se montrer et plus pour découvrir le monde.

En 2019, pensons aussi à l’environnement. Prendre l’avion nuira un brin si vous avez signé le Pacte. Mais peut-être pouvez-vous compenser vos émissions de carbone en achetant des crédits carbone ou en plantant des arbres. 

Pensez aussi aux bouteilles qui permettent de décontaminer l’eau du robinet à l’aide de lampes UV. Dans les pays où le recyclage n’est pas encore chose courante, on consomme souvent une quantité énorme de bouteilles d’eau qui prendront rapidement le chemin de l’enfouissement. Heureusement, de plus en plus d’hôtels offrent l’eau potable dans d’immenses bidons. Il suffit de remplir sa gourde.

Respecter l’environnement, c’est aussi acheter ses souvenirs localement et éviter de ramener des objets qui ne serviront à rien. C’est choisir des hébergements écoresponsables ou des restaurants tenus par la population locale.

En 2019, n’attendez plus que le copain, le voisin ou le cousin se libère pour voyager avec vous. Partez. Oui, partez seul. À votre mesure, osez l’escapade dans Charlevoix qui vous dit depuis des lunes ou prenez un vol pour Shanghai. Voyager, c’est comme aller au cinéma : une fois que le film est commencé, on oublie qu’on est arrivé seul.

Le plus difficile, c’est de partir. Mais les découvertes vous rendront bien plus heureux que le temps où vous attendiez à la maison.

Osez aussi sortir de votre zone de confort. Choisissez un pays même si vous ne parlez pas sa langue. Évadez-vous de votre tout-inclus pour une journée. Quittez l’auberge de jeunesse pour l’hôtel, le temps d’un soir. Ou prenez le train pour une ville que vous ne connaissez pas et improvisez.

Les belles découvertes sont celles qu’on n’attend pas. Le confort et l’habitude en offrent bien peu de ces découvertes.

Si j’ai inscrit tout ça sur ma liste à moi, j’ajoute aussi d’apprendre à prendre le temps. Flâner dans une ville où on croit avoir tout vu nous surprend toujours. La sempiternelle liste de choses à voir ne cessera jamais de s’allonger, mais ralentir permettra aussi de profiter.

Enfin, mettons fin au règne de la peur. Peur des accidents, du terrorisme, de la nourriture qu’on ne connaît pas, des gens qu’on ne connaît pas, des toilettes qui paraissent plus rudimentaires, des petites bestioles qui ne mangent certainement pas les bestioles plus grosses qu’elles.

Vaincre la peur, c’est oser petit peu par petit peu. Et avancer vers de nouveaux horizons.

Vous et moi, on n’arrivera pas à faire tout ça cette année. Mais on se donne le droit d’essayer.

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2018 au rang des souvenirs

L’année 2018 s’apprête à s’installer définitivement dans la boîte à souvenirs. Avant de lui dire au revoir, j’ose à peine calculer mon empreinte de carbone pour les 365 jours qui viennent de passer. Je n’ose pas calculer les kilomètres parcourus, au-dessus des nuages, dans les 31 vols qui m’ont soulevé à un moment ou à un autre dans les 12 derniers mois.

31 vols! Ça donne le vertige. C’est plus qu’une fois aux deux semaines, si on fait une moyenne. La Terre ne me dit pas merci. Mais j’aurai commencé, cette année, à compenser mes émissions de carbone. 

2018 m’aura donné quelques leçons. Difficile de ne rien apprendre quand on décampe à une fréquence grand F et qu’on donne la parole à l’étranger.

À Tokyo, au Japon, j’ai été confronté à ce sentiment étrange de déjà-vu alors que je ne retrouvais pas tout à fait mes repères. Fou comme des souvenirs bénins, comme ceux des enseignes de magasins qu’on avait oubliées, font remonter des tas d’images.

En retournant dans la capitale nippone, j’ai eu à me demander par où commencer l’exploration de la deuxième chance, celle qui s’éloignerait de la surface, des mêmes attractions que la première fois qui ne me feraient rien découvrir. 

En m’intéressant aux préparatifs des Jeux olympiques de 2020, j’ai réalisé qu’on accorde trop peu d’importance aux Jeux paralympiques. Les Japonais l’ont non seulement réalisé, ils en profitent pour adapter leur société qui laissait bien peu de place aux citoyens à mobilité réduite. 

Ma recommandation au Japon : le quartier de Yanaka, avec ses maisons traditionnelles. On s’éloigne un peu du circuit touristique et on vit le Japon qui disparaît peu à peu. Et pendant qu’on y est, il faut manger une soupe ramen dans un restaurant typique.

En Haïti, j’ai vu la passion et la persévérance. Mon ignorance m’avait caché que la perle des Antilles était un pays de montagnes. Là-bas, la beauté est partout : dans la nature, dans les traditions, dans le carnaval où j’irai danser un de ces jours, dans le créole que je ne comprends malheureusement qu’à moitié. 

J’ai craqué pour la bonne humeur de Gesper, qui aime chanter autant que le café qu’il fait pousser. Pour les paysans de Vallue, aussi, qui exploitent la terre de leur communauté tout en évitant l’exode des jeunes. 

Ma recommandation en Haïti : s’attarder dans le secteur de Vallue et de Petit-Goâve.

Israël s’est révélé un petit bout de terre à la fois. Ce qu’il a de surprenant, ce petit pays, c’est qu’il renferme justement tellement d’histoire et de richesses dans un territoire aussi restreint.

Les sites du patrimoine mondial de l’UNESCO ont de quoi combler les férus d’histoire. Ceux qui s’intéressent à l’actualité seront peut-être, comme moi, impressionnés par le Golan, d’où on peut voir (et entendre) le territoire syrien, et la Cisjordanie, qui donne un très bref aperçu du conflit israélo-palestinien.

Il était très étrange de combiner, dans une même escapade de deux semaines, le village hyperconservateur de Safed, les sites religieux d’importance pour le judaïsme, l’islam et le bahaïsme, en plus d’assister au plus gros événement LGBTQ+ du Moyen-Orient, à Tel-Aviv.

Ma recommandation en Israël : visiter Jérusalem, Hébron et Bethléem pour comprendre la situation géopolitique du territoire.

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J’ai aimé des centaines de fois... pas longtemps

CHRONIQUE / «Seuls les nomades aperçoivent l’horizon. Les sédentaires, eux, ne voient que leurs quatre murs. » La citation n’est pas de moi. Elle n’est pas complètement fidèle non plus. Je l’ai captée à la radio, alors que je vagabondais quelque part sur la Lune, sans pouvoir retrouver son auteur.

L’horizon! Dieu qu’il est loin, parfois. Il se présente dans toutes les teintes, dans la lumière faiblarde du petit matin, un peu flou sous le soleil éblouissant du jour, ou à peine perceptible dans la pénombre qui le couvre. Des fois il est pentu, mouillé ou en altitude. Des fois, il faut que d’autres nous laissent monter sur leurs épaules pour qu’on puisse le voir.

Voir l’horizon, c’est tomber amoureux. C’est vouloir ne jamais le perdre de vue, parce qu’il nous montre toute la distance qu’il nous reste encore à parcourir pour avoir tout vécu. Plus on le regarde, plus il prend ses distances. Et on tombe amoureux de ceux qui nous prêtent leurs épaules, ceux qui, en espagnol, en polonais, en amharique ou en langue des signes, nous font détourner le regard vers leur propre horizon.

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J’ai pris l’avion la première fois le cœur grand ouvert, prêt à m’émerveiller de toute la nouveauté qui me happerait minute après minute. Les panneaux de signalisation, la langue ou l’accent de la population locale, les plaques d’immatriculation, les plats typiques, l’architecture, les rues pavées, les découvertes avaient la même taille que ma naïveté démesurée.

Il m’a fallu quelques jours à peine pour tomber amoureux. Amoureux successivement de tous ceux que je rencontrais, tellement pareils et différents à la fois. Des amours éphémères, au sens large du terme, qui se sont multipliés de pays en pays. Quand ils vous font sourire, vous donnent des papillons, vous donnent l’impression d’exister, les gens, c’est que vous les aimez un peu. Le monde est rempli d’étrangers à aimer.

Trop de ces gens sont passés, ont façonné celui que je suis, et sont partis plus vite qu’ils n’étaient arrivés, avec un petit bout de ma naïveté. Tous m’ont propulsé vers le haut, m’ont appris la vie... m’ont appris ma vie. Tous autant qu’ils sont ont changé le monde d’un tout petit battement d’ailes. Ils ont changé mon monde à moi. Et des fois, j’ai eu envie de me payer des ailes pour les revoir un instant.

Suzanne, américaine, aura pavé la voie, dans un train à la frontière de l’Espagne et de la France. Elle aura été la première à me saluer, à me montrer que l’amitié n’a pas de drapeaux, de frontières, et qu’elle n’existe que dans le présent.

Matt l’a suivie quelques jours plus tard, croisant ma route par hasard trop souvent pour que ce soit un hasard. J’ai appris à faire confiance aux coïncidences et j’ai avalé la route jusqu’à Washington D.C. deux ans plus tard, entre autres pour partager le monde une nouvelle fois avec ce vieil ami.

Dès le premier regard, j’ai aimé Charlotte, une Suédoise intimidante de détermination. Sur une montagne de Nouvelle-Zélande, nous avons convenu de dompter l’altitude à deux. J’ai été rassuré de trouver quelqu’un qui aimait l’horizon encore plus que moi. De l’Australie où elle a étudié, elle est partie pour les États-Unis et le Brésil pour bosser comme biologiste. Si je ne l’ai jamais revue (encore), je m’inspire encore souvent de son impressionnante détermination.

Alex le Californien était beaucoup plus jeune que moi et avait l’intelligence d’écouter pour tirer des leçons de l’expérience des autres. Il m’a renversé d’un simple « merci » que je n’attendais pas. Un « merci » d’avoir été moi, d’avoir partagé quelques jours avec lui sous la chaleur d’Athènes. Il m’a appris que je ne disais pas « merci » assez souvent. Encore moins « je t’aime ». Et j’ai entrepris de remercier, au moins une fois l’an, tous ces petits bouts d’horizon qui me poussent en avant.

Janne, des Pays-Bas, a fait preuve d’une grande humanité. Elle s’est proposée pour accompagner le voyageur mal en point que j’étais jusqu’à un hôpital de Chiang Mai, en Thaïlande. Elle a refusé qu’un inconnu se sente seul au bout du monde. On a tous besoin, un jour, que quelqu’un nous tienne la main ou nous prête son épaule pour pleurer. Elle a passé sa route; m’a laissé à la mienne.

Biggy l’Islandais demeure un modèle d’intelligence et de joie de vivre. Toujours en contact avec son gamin intérieur, il s’amuse d’un rien. Fier et amoureux de sa famille, il confectionne chaque année des vidéos souvenirs pleines d’humour et de tendresse. Le jour où j’ai quitté Reykjavik, ses yeux trahissaient une petite averse intérieure. J’en ai fait mon modèle.

Bryan, un autre Américain, m’a surpris en prenant des nouvelles, plusieurs mois après notre rencontre au Maroc. Nous avions trouvé un restaurant étonnant caché dans un sous-sol, dans le nord du pays. Une panne d’électricité nous y avait plongés dans une obscurité totale. Il se souvenait de tous les détails de nos conversations et m’invitait à lui faire coucou un de ces jours. J’ai appris à ne pas sous-estimer la sincérité de ceux qui partagent notre table pour un soir ou deux.

Ils sont des centaines à être passés, à m’avoir bouleversé, à s’être lovés dans un coin de mon cœur, simplement pour avoir été eux-mêmes. Ils m’ont invité à leur mariage, m’ont envoyé des souhaits de Noël, m’ont proposé de reprendre la route avec moi, alors que nous n’étions à l’origine que des étrangers arrivés par hasard dans une même destination. Ils m’ont donné rendez-vous, sans me connaître, m’ont expulsé de ma zone de confort et font maintenant partie de ma famille. Ils m’ont changé. Ils sont partis, aussi.

On peut s’empêcher de tomber amoureux de peur de se faire mal. Ou on tombe amoureux des centaines de fois... pas longtemps, avec tous ceux qui se donnent la peine de nous prêter leurs épaules pour nous montrer l’horizon.

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LE BOURLINGUEUR

J’haïs l’hiver... sauf à Québec

CHRONIQUE / Lorsqu’il se couvre de millions de minuscules flocons, le plafond noir de la nuit s’illumine au ralenti. Quand l’hiver s’impose coquettement dans la nuit, le temps se fige, surtout quand de petites ampoules rappellent que Noël approche.

L’hiver, c’est beau pour les cartes postales. Mais c’est trop froid pour mes vrais pieds et pour mon cœur de Grinch qui boude Noël 11 heures par jour. À part les engelures, l’hiver nous a donné un sport national comme religion, la Guerre des tuques et des excuses pour abuser du chocolat chaud. Peut-être aussi est-il responsable de mes envies de mettre dehors novembre et d’écourter le février malfaisant en m’envolant vers le soleil d’Asie, d’Afrique ou d’Amérique du Sud.

À bien y penser, je ne me suis jamais lancé dans le tourisme hivernal. Quand l’occasion s’est présentée de traverser la Russie à bord du train transsibérien, j’ai enroulé mon enthousiasme sous mon foulard. L’idée de traverser le plus grand pays du monde pendant les mois les plus froids me déplaisait. Déjà que le lac Baïkal, en été, n’est pas reconnu pour être particulièrement chaud.

À part une escapade dans les Alpes pour une courte leçon de ski et une envie toute particulière de ranger le Grinch pour visiter Rovaniemi, en Laponie, où vit le vrai père Noël (oui, bon!), troquer de la neige d’ici pour de la neige ailleurs, c’est non.

Rempli de contradictions, j’ose quand même dire à qui veut l’entendre que le meilleur moment pour visiter le Québec et être dépaysé... c’est l’hiver. La neige, les températures sous zéro, la tire sur la neige, le ski de fond et la raquette, y’a de quoi s’offrir deux ou trois découvertes. Et mine de rien, quand on me prend au mot et qu’on débarque en même temps que le froid, c’est à Québec que j’amène les visiteurs.

La vraie vérité, c’est qu’en matière de paysage hivernal, Québec, c’est difficile à battre. Le fleuve, ses glaces, le vent froid qui nous fouette à coup sûr sur la terrasse Dufferin et le Château Frontenac qui se dresse au-dessus de la mêlée, c’est tout ce qu’il faut pour une belle carte postale.

Étrangement, j’y suis passé dernièrement pour saluer le château, justement, qui me narguait à longueur de jour quand j’apprenais le métier de communicateur dans un bureau juste à côté. Forcément, je passe de soir, comme une tradition depuis le jour où j’ai parcouru la vieille ville pendant des heures, en arrivant à Québec la première fois, tellement impressionné par toute cette beauté. J’avais les mêmes yeux que ces touristes qui viennent vivre le vrai hiver québécois.

Québec sait se draper de belles lumières à l’approche des Fêtes. Bien sûr, bien sûr, il faut se tenir tout en haut de l’escalier Casse-Cou, regarder de haut les ribambelles étincelantes accrochées près des toits en contrebas, et descendre, sans se casser le dos, pour marcher sous les ribambelles. C’est bien trop petit le Petit Champlain, mais c’est là que se trouve le Noël typique qui transforme les grands touristes en enfants éberlués. Trop petit parce qu’on en prendrait plus. Même pour moi, la chorale aux cantiques de Noël, devant l’église Notre-Dame-des-Victoires, semblait sortir tout droit d’un « vieux » film avec Macauley Culkin.

Ils sont venus de Californie, de l’Ontario, d’Autriche, du Mexique et de la Pologne pour me faire un coucou. Ils ont tous poussé le même « wow » à l’intersection des rues du Cul-de-sac et Notre-Dame. De là, la vue sur le château, avec les sapins éclairés, la neige et la bicyclette verrouillée au coin de la rue fait un malheur sur Instagram. La photo que j’y ai croquée attire beaucoup plus l’attention que celles de la Grèce, de la Colombie ou d’Haïti publiées plus tôt cette année. Pas mal.

L’hiver à Québec, c’est encore plus beau avec le Marché de Noël allemand. Celui-là, il n’existait pas quand je vivais dans la ville de Jean-Paul L’Allier. Ses dispositifs anti-camions béliers brisent un peu la magie des Fêtes, même s’ils sont un tantinet rassurants. Les pères Noël arpentant les rues, les kiosques de bois, le vin chaud, la fondue au fromage... L’Europe peut bien aller se rhabiller. On peut d’ailleurs en profiter jusqu’au 23 décembre.

Quétaine? Même les Grinch comme moi trouvent ça mignon. À Madrid, seule ville que j’ai visitée à l’approche du temps de la crèche, le marché de Noël avait constitué un produit d’appel non négligeable. Il paraissait bien pâle par rapport à celui de Québec.

Mon côté touriste ne peut s’empêcher de s’arrêter aux Anciens Canadiens, ce restaurant au toit rouge qui rappelle la maison de ma grand-mère. Le midi, pour les petits prix, j’y trouve tout le folklore québécois que je veux exhiber devant mes visiteurs : pâté à la viande, tourtière du Lac-Saint-Jean, ragoût de boulettes et tarte au sirop d’érable.

Y’a pas à dire, même dans ma tête d’enfant, l’hiver, c’était Québec. Je revois encore une image des chutes Montmorency glacées ou encore de la patinoire de la place d’Youville.

C’est sûr que j’amène mes visiteurs sur la rue Cartier, voir ces lampes géantes qui constituent une idée tellement simple, mais tellement géniale, et dans l’éternelle boutique de Noël du Vieux-Québec.

Je l’avoue, Québec, c’est ma définition de l’hiver. Son carnaval est mythique. Son hôtel de glace aussi. Et en moins de trente minutes, on fait de la raquette au parc de la Jacques-Cartier ou du traîneau à chiens à Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier.

Le traîneau à chiens! Ça s’apprend en deux temps trois mouvements, même si j’ai eu toute la difficulté du monde à maintenir ma monture immobilisée tellement les bêtes étaient énervées. La balade en nature, suivie d’un chocolat chaud et d’une visite auprès des chiots, c’est le pendant hivernal du tipi au Canada.

J’haïs l’hiver... sauf quand c’est à Québec.  

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