L’art du câlin professionnel

Depuis 14 ans, en février, s’active la campagne du Mois des câlins à Fondation CHU Sainte-Justine; quelques jours auparavant, le 21 janvier, était célébrée la Journée internationale du câlin qui préconise «7 minutes de câlin par jour pour se sentir heureux»; puis, il y a la Saint-Valentin, immanquablement célébrée le 14 février. Au creux de l’hiver, alors que s’amoindrit la photopériode, les câlins semblent être une partie de la solution à la dépression saisonnière.

On dit que le câlin augmente la sécrétion d’ocytocine, une hormone qui régule le système dédié au lien et à l’attachement, entraîne une chute du taux de cortisol, l’hormone du stress, puis diminue la pression artérielle. «Un câlin ne pourra gérer une mauvaise nouvelle, mais il peut aider à stabiliser une personne pour qu’elle puisse faire face à cette mauvaise nouvelle», prévient George M. Tarabulsy, professeur titulaire à l’École de psychologie de l’Université Laval.

«Apprenez à prendre soin de vous un câlin consenti à la fois», annonce le site de Calia, l’Institut de câlinothérapie de Montréal. Des hommes en mal de câlins asexués, des victimes de traumatismes sexuels, des personnes seules ou souhaitant apprendre des notions de consentement affluent dans le refuge de l’avenue Henri-Julien. Ce qui les pousse à entrer chez Calia est personnel, mais unanimement, les clients souhaitent «aller mieux».

«On m’a toujours dit que j’étais bonne pour faire des câlins et que je devrais les charger», laisse tomber Valérie «Alie» Hébert-Gentile, câlinothérapeute et fondatrice de Calia.

Elle offre depuis 2018 des services en câlinothérapie, après avoir suivi une formation en ligne dans une école de câlins professionnels aux États-Unis. Le premier défi : «dissuader qu’il s’agit d’un service de prostitution», lance-t-elle.


« Je ne le prends pas comme une thérapie. Je le fais parce que c’est le fun. Le câlin n’a rien à voir avec la sexualité. On apprend, on s’exerce à dire oui et à dire non. »
Isabelle Perron, cliente de Calia

Mme Hébert-Gentile a appris de sa première expérience, un prototype lancé avant la fondation de l’Institut de câlinothérapie de Montréal. «J’ai fait toutes les erreurs. J’offrais des services de câlins, 24 heures sur 24 à domicile. J’ai annoncé mon entreprise sur Kijiji et LesPAC. Près de 70 % des appels que je recevais étaient pour des services de nature sexuelle.»

Le code de conduite est clair : «ne faites rien que vous ne seriez pas à l’aise de faire devant un enfant de 8 ans, votre grand-mère, votre curé ou tous les trois en même temps».

Apprendre le câlin platonique et consenti

Le large sofa sectionnel, les poufs et le lit permettent les différentes variantes du câlin thérapeutique, de la cuillère à la main sur l’épaule. Les rideaux, les nombreux coussins et le tapis épais offrent une atmosphère douillette. Le client arrive, entre dans la pièce et s’installe sur le divan. Il exprime ses besoins, raconte son histoire, puis ce qu’il espère tirer de la câlinothérapie. Ces séances individuelles durent 1h30 environ.

Beaucoup d’entre eux sont des hommes. Ils se présentent chez Calia une fois par mois ou aux deux mois. «Ils me disent qu’ils ne savent plus quoi faire pour avoir un câlin non sexuel», raconte la câlinothérapeute. 

Les personnes qui reviennent toutes les semaines sont surtout des victimes de traumatismes sexuels devant réapprendre à accepter les câlins ou à les refuser. «Je vois du progrès, poursuit-elle. Certains me disent qu’ils ont été capables de dire non.»

«Ce qu’il faut garder en tête, c’est qu’ici, un câlin peut être n’importe quel contact physique platonique et consenti», précise Mme Hébert-Gentile. Sur un des murs du bureau sont affichés le guide du consentement et les limites de Calia. Pour «Alie», cette notion est le principe phare de son approche : «on n’apprend pas le consentement à l’école», dit-elle. 

Le respect de ses limites est aussi vrai pour la câlinothérapeute. «Si le client veut une position ou un touché en particulier qui me mettrait mal à l’aise, je vais simplement refuser et proposer autre chose.»

Valérie «Alie» Hébert-Gentile, fondatrice de Calia offre depuis 2018 des services en câlinothérapie.

Les règles et le code de conduite sont clairement expliqués, le guide du consentement vigoureusement mis en pratique, et des caméras de surveillance scrutent la séance. Un contrat de service composé par une avocate qui précise qu’il ne s’agit pas d’une thérapie «officielle» est signé par la prestataire et le client. «Je ne peux pas garantir de résultats, soutient la câlinothérapeute. Je ne peux remplacer un médecin ou un psychologue.»

Calia propose aussi des ateliers de groupe de plusieurs heures, qui misent sur l’apprentissage du consentement. Isabelle Perron a participé à quelques-uns de ces ateliers. Elle en ressort «enrichie, complète, parce que le câlin apporte beaucoup d’hormones et de bien-être», dit-elle. 

«Je ne le prends pas comme une thérapie. Je le fais parce que c’est le fun. Le câlin n’a rien à voir avec la sexualité. On apprend, on s’exerce à dire oui et à dire non.»

Elle aimerait que ce type de thérapie soit plus connu, et reconnu.

Une thérapie en diachylon?

Le professeur Tarabulsy est directeur scientifique du centre de recherche universitaire sur les jeunes et les familles (CRUJeF) au CIUSSS de la Capitale nationale. 

Il préconise le contact physique et les câlins pour les tout-petits. «Ce sont des gestes très importants pour leur développement neurologique, pour les aider à gérer leurs émotions et l’activité cardiaque», rappelle le docteur. Il cite la méthode kangourou pour enfants prématurés. «Le contact peau-à-peau pendant des jours ou des semaines surpasse les soins qu’ils peuvent recevoir en incubateur.»


« Les gens seuls qui ne savent plus comment entrer en contact non sexuel avec d’autres ont besoin de plus que la câlinothérapie. »
Marc-Simon Drouin et George M. Tarabulsy, psychologues

Si les câlins sont la solution pour calmer les enfants, ils ne semblent pas l’être pour les adultes. «Dès la conception, l’enfant dépend de son parent pour se réguler. Il négocie son autonomie tranquillement. Mais pour l’adulte, l’enjeu de régulation n’est pas le même.» En retournant à des besoins plus fondamentaux, le contact physique peut induire une «régression». 

Comme le docteur Tarabulsy, le directeur du département de psychologie de l’UQAM, Marc-Simon Drouin, n’est pas «fondamentalement contre» la câlinothérapie, autant qu’on lui donne un sens. «Les gens seuls qui ne savent plus comment entrer en contact non sexuel avec d’autres ont besoin de plus que la câlinothérapie», s’accordent les deux psychologues. 

Pour éviter qu’elle n’agisse comme un diachylon sur une blessure, un travail de généralisation doit être fait à l’extérieur de la salle de câlinothérapie, selon M. Drouin. «On peut imaginer que le câlin aide temporairement, mais il n’y a pas beaucoup de travaux convaincants à ce sujet.»

Elle lui soulève toutefois une certaine confusion. «Un câlin vient généralement avec une intimité. Il doit y avoir une mutualité dans le contact physique.» Ce type de thérapie est le reflet de l’époque actuel selon les spécialistes : les relations interpersonnelles sont fragmentées. «C’est comme goûter à de la nouvelle nourriture, sans avoir droit de l’avaler, illustre M. Tarabulsy. On sort les câlins de leur contexte.»

Avec Calia, Valérie «Alie» Hébert-Gentile souhaite que les clients aient leur dose d’ocytocine par eux-mêmes. Elle rêve de créer l’Ordre des câlinothérapeutes du Québec, pour en définir les limites, justement.