L'attraction TikTok

Raphaëlle Plante
Raphaëlle Plante
Le Soleil
TikTok, TikTok… non, ce n’est pas le bruit de l’horloge qui résonne un peu partout sur la planète, mais plutôt celui de vidéos de musique, de danse ou de situations cocasses qui provient de l’écran de nos enfants. Source de tensions entre deux superpuissances, l’application à la note de musique connaît une popularité fulgurante auprès des jeunes, et le Québec n’y échappe pas. 

«Je n’ai pas de statistiques officielles, mais je serais bien surprise de trouver un jeune de 10 ans qui n’est pas sur TikTok. Ça commence même plus jeune», signale la spécialiste des pratiques numériques chez les adolescents Nina Duque. 

Celle qui est chargée de cours au Département de communication publique et sociale de l’UQAM se penche justement sur le sujet dans sa thèse de doctorat. 

Alors, pourquoi TikTok est-elle particulièrement populaire auprès des jeunes? «Parce que des plateformes comme YouTube et Instagram sont devenues très “professionnelles”. Au début de YouTube, c’était des gens qui faisaient des vidéos d’amateurs, et on trouvait le même phénomène sur Instagram, loin des images léchées de magazines. Avec le temps, la professionnalisation des influenceurs fait que sur Instagram maintenant ça ressemble aux revues», explique Mme Duque. 

La doctorante constate un déplacement du centre d’attention des jeunes québécois depuis qu’elle étudie leurs pratiques : alors que les ados étaient résolument sur YouTube il y a cinq ans, ils ont par la suite migré vers Instagram deux ou trois ans plus tard, et le même phénomène se répète avec TikTok depuis un an environ.

«Je parle beaucoup aux jeunes et ils disent tous la même chose : “on aime ça TikTok parce qu’on a l’impression qu’on pourrait le faire nous-mêmes, c’est réaliste, authentique”.»


« Je parle beaucoup aux jeunes et ils disent tous la même chose: “on aime ça TikTok parce qu’on a l’impression qu’on pourrait le faire nous-mêmes, c’est réaliste, authentique” »
La doctorante Nina Duque

L’application permet aux usagers de créer facilement de courtes vidéos, d’au plus 60 secondes : danses, chansons, défis, scènes humoristiques… Ce qui ne veut pas dire que les influenceurs n’ont pas investi cette plateforme, au contraire. «Les créateurs de contenus vont là où le public se trouve. Ils n’ont pas laissé Instagram et cie pour TikTok, mais ils l’ont incorporée dans leur boîte à outils», souligne Mme Duque.

Avec la présence des jeunes sur cette application, les spécialistes en marketing y voient un potentiel énorme comme plateforme de promotion publicitaire et commerciale, note l’experte. Mais la publicité y est plus «sournoise» qu’à la télé par exemple, où le format permet d’identifier aisément le type de contenu. «Les frontières sont très floues : est-ce une personne ordinaire qui fait du contenu, ou une marque qui tente de promouvoir un produit?»

Pas si inoffensif

Ce qui peut sembler un simple terrain de jeu pour ados n’est donc pas aussi inoffensif qu’il n’y paraît. «L’algorithme de TikTok favorise des contenus qui viennent de marques, de gens qui payent», indique Patrick White, professeur de journalisme à l’École des médias de l’UQAM et «maniaque de technologies», tel qu’il se qualifie.

M. White souligne à grands traits que l’âge minimum exigé pour être utilisateur de l’application est de 13 ans, comme c’est le cas pour les principaux réseaux sociaux. «C’est une question que les parents doivent se poser : Est-ce que je veux qu’un enfant de moins de 13 ans soit là-dessus? La réponse est non», tranche-t-il.

TikTok n’échappe pas aux fausses nouvelles et aux contenus de propagande qu’on retrouve sur les réseaux sociaux, signale M. White. Mais ce qui inquiète particulièrement le professeur, c’est le fait que cette application lancée en 2016 est la propriété d’une entreprise chinoise, ByteDance*. «Le problème, c’est que les données de cette compagnie-là peuvent être réquisitionnées à n’importe quel moment par le gouvernement communiste chinois, qui lui veut faire de la surveillance de masse en Chine et partout dans le monde.

«C’est pour ça que le Canada et les autres pays sont un peu suspicieux à l’égard de Huawei pour la téléphonie 5G et TikTok aussi parce que sur demande, une compagnie chinoise est obligée de rendre publique sa liste d’abonnés, la géolocalisation des abonnés et leurs historiques de navigation et de recherche», ajoute-t-il.

Voilà aussi pourquoi TikTok crée tant de remous aux États-Unis, où on souhaite que la populaire application passe sous contrôle américain pour des raisons de sécurité nationale.

M. White précise que Facebook, Instagram et tous les autres réseaux sociaux enregistrent aussi une foule de données, mais que dans le cas de TikTok c’est vraiment la propriété qui inquiète davantage, car «la Chine n’a pas de bonnes pratiques numériques en ce moment».

*Note : au moment d’écrire ces lignes, le projet impliquant Oracle et Walmart en tant que partenaires de TikTok aux États-Unis ne s’était pas encore concrétisé. 

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TIKTOK EN QUELQUES CHIFFRES 

800 millions d’utilisateurs dans le monde, dont 100 millions aux États-Unis seulement

41 % des utilisateurs sont âgés de 16 à 24 ans

2 milliards de téléchargements dans le monde (TikTok mène le classement des applications les plus téléchargées sur l’Apple Store)