C’est le soir de l’année où le sucre sous toutes ses formes est considéré comme un groupe alimentaire à part entière.

HalloweeNostalgie

CHRONIQUE / C’était avant l’avènement des pleines rangées de costumes en fortrelle, avant celui des déguisements de superhéros rembourrés en toile de nylon cheap, avant celui des boutiques en noir et orange qui pointent le nez en septembre et qui redeviennent fantôme ou se transforment en citrouille une fois que la page du calendrier est tournée sur le mois de novembre.

La convention ne voulait pas encore qu’on décore la maison le 31 octobre pour que le voisinage ose venir cogner à la porte réclamer des friandises.  

À l’école, on se déguisait approximativement. Un maquillage patenté, un habit trop grand emprunté à grand-maman et bingo!, on tenait quelque chose. On ne savait pas toujours exactement en quoi on était costumé, mais c’était à vrai dire un détail de peu d’importance.

Parce que c’était avant que la mascarade halloweenesque ne soit avalée par le grand tout mercantile.  
Fin octobre, chaque année, dans toutes les classes, on faisait des concours de citrouilles découpées. On sculptait un visage dans l’orange courge en récupérant soigneusement la chair, mais surtout les graines, qu’on faisait rôtir. Avec de l’huile, du sel. C’était aussi avant l’avènement de la sauce tamari. À l’heure du berlingot tiède distribué gratuitement à tous, la classe entière collationnait en croquant dans les petits pépins verts et salés. Je ne dirais pas que le mariage était parfait, mais il faisait partie de la tradition. Il permettait de se faire un fond de sel avant la grande débauche de sucre.

Parce que même si les temps ont changé, avant comme maintenant, l’Halloween reste une fête à l’indice hyperglycémique vertigineux.

C’est le soir de l’année où le sucre sous toutes ses formes est considéré comme un groupe alimentaire à part entière.

Et pas que par les enfants

Comme on aime se tartiner les oreilles avec les vieux tubes des années 1980 malgré l’avalanche de sons de synthétiseurs, comme on adore se farcir des séries de télé aux parfums d’hier (Allo, deuxième saison de Stranger Things!), on prend plaisir à retourner piger dans nos classiques alimentaires d’hier.

Je ne parle pas ici des saucisses cocktail dans le bacon et du céleri bardé de cheez-whiz. Je parle de tout ce qui rappelle l’enfance. De tout ce qui évoque cette belle époque où se rendre au dépanneur en BMX était en soi une aventure au bout de laquelle se trouvait le pot d’or : pour une poignée de sous, on pouvait remplir un sac en papier brun de bonbons en tous genres. Des heures et des heures de délice.  

J’ai piqué une jasette avec Alain Lamonde, propriétaire du Arachides Dépôt de Sherbrooke. Son rayon de bonbons d’antan attire l’œil des clients. Il réveille aussi leurs souvenirs. « Je travaille avec des fournisseurs pour qui l’après-Halloween est une période creuse. Pas ici. Peut-être parce que les parents ont vu leurs enfants se régaler avec le fruit de leur collecte, ils viennent se faire leurs propres réserves de bonbons. Et je pense que tout le monde le constate : les bonbons vintage, oui, ils ont la cote. Les poissons rouges à la cannelle, tout comme les lunes de miel, ça fait partie des demandes récurrentes de nos clients. Parce qu’ils sont associés à des moments heureux de leur jeunesse. »

La nostalgie est un puissant moteur, un fabuleux outil pour creuser dans la mémoire. Tellement que l’Alzheimer Society UK de Londres menait il y a trois ans une expérience auprès de personnes atteintes d’Alzheimer. L’idée était simple : combattre la maladie en offrant aux patients des friandises vintage (dans leur emballage original) afin de faire rejaillir des souvenirs heureux de leurs premières années.  

Je ne sais pas si l’expérience a été concluante. Mais faites l’exercice, repensez aux sucreries dont vous raffoliez, enfant. Le goût vous reviendra presque instantanément en bouche.

Souvenirs, souvenirs

Je repense aux boules de cerise et les boules noires à l’anis se retrouvaient souvent dans notre sac, mais au chapitre des sucreries sphériques, elles ne pouvaient détrôner les casse-gueule et autres gobstopper. Une magie pour les papilles et les pupilles tant on vérifiait compulsivement quelle était maintenant la couleur du rond bonbon.

Je repense aux cigares au jus, ces tubes cireux dans lesquels coulait un visqueux sirop sucré. Et puis aux mojos, ces pâtes à mâcher aux parfums variés « qui sont maintenant difficiles à trouver parce qu’ils sont fabriqués en Australie », explique M. Lamonde.

Je repense au caramel MacIntosh, qui avait un petit air d’Écosse dans son emballage façon tartan. Délicieux, mais raide sous la dent. Une épreuve pour les plombages qu’on avait déjà. Pas étonnant. « Le vrai de vrai caramel d’Écosse, l’original, se vend avec un marteau », assure M. Lamonde.

Je repense aux marteaux et autres outils pâteux au chocolat mou, des friandises qui ont changé de formes, depuis, mais pas de recette. Je repense aux petites framboises gélatineuses à un sou. Aux bagues couronnées d’un sucre d’orge en forme de diamant géant. Aux interminables lassos de réglisse. Aux fizz pétillants. Aux suçons fusées rocket tricolores à la forme sapinesque et au goût médicamenteux. Aux paquets verts de tire Grandma à la mélasse. Aux fioles plastifiées en forme de fruits remplies de poudres aux couleurs phosphorescentes et au parfum chimique. Aux violets paquets de gomme savon.

Je repense évidemment à la gomme Bazooka, coriace et caoutchouteuse sous la dent, avec laquelle on multipliait les concours. Qui ferait la plus grosse balloune? Qui, surtout, mâcherait le plus longtemps possible? Je ne gagnais jamais. Après trois minutes et quart, ça avait déjà la texture d’un vieux pneu. Et probablement le goût aussi. C’était quand même une grande favorite. En partie à cause de l’emballage dans lequel elle était emmaillotée et de la BD douteuse qu’on déballait aussi précautionneusement qu’un message dans un biscuit chinois.  

Je repense aux cigarettes en pseudo-chocolat, cordées dans un carton rappelant celui des Camels. Celles-là, je ne les aimais pas tant que ça. Je leur préférais les cigarettes Popeye. Qui sont toujours en vente. La recette n’a pas bougé, mais l’étiquette, si. Ce sont maintenant des bâtonnets. Les temps changent.

Je repense à tout ça et soudain, j’ai huit ans à nouveau. Je roule à vélo pas de casque, poussée par une dose d’adrénaline sucrée. Le bonheur est dans ce vent doux qui me fouette le visage à chaque coup de pédale. Et dans le petit sac de papier brun qui déborde de douceurs pas du tout santé, mais combien délicieuses.

J’ai beau ne pas savoir quelles conclusions a tirées l’Alzheimer Society UK de son expérimentation sucrée, je ne prendrai pas de chance, je vais me faire quelques provisions de confiseries d’hier.
Pour le plaisir. Et le souvenir.

Les temps changent, oui. Biberonnés à l’univers imaginaire d’Harry Potter, mes enfants se réjouissent de récolter des tonnes de Caramilk, Kit-Kat et autres Aero, mais ils rêvent quand même du jour où on leur servira des chocogrenouilles à l’Halloween. Ça ne risque pas d’arriver. Pas grave. On a mis la main sur les dragées surprise de Bertie Crochue. Un mélange de Jelly Beans aux goûts variés.

Franc succès

Cerise, melon d’eau, banane et citron sont quelques-uns des parfums standards qu’on retrouve dans la petite boîte cartonnée, laquelle contient aussi des pépites aux inhabituelles saveurs telles que bouffe de chat, vomi, herbe fraîche, œuf pourri, saleté (!), et j’en passe. Chaque bonbon de couleur identique peut se révéler succulent en bouche ou carrément dégueulasse. Le jeu, c’est de croquer dans l’ovale gélatineux sans savoir quelle saveur se cache sous sa coque colorée. Je vous laisse deviner lesquelles dominent dans l’emballage...

À sortir les soirs où vous trouvez que le quota de sucre de votre marmaille est atteint. Après trois dragées douteuses, ils n’auront qu’une envie : se brosser les dents!