Marie déteste le clivage qui s’est installé avec la passion de son fils et de son chum pour le jeu vidéo «Fortnite». Les filles d’un côté, les gars de l’autre. Les chicanes se sont multipliées. «C’est mon plus gros sujet de dispute avec mon fils et mon mari.»

Fortnite: combats virtuels, chicanes réelles

CHRONIQUE/ Les balles fusent encore dans la maison de Marie*. Elle se crispe. Elle étire le cou. Elle voit son chum et leur fils de neuf ans. Assis devant la télé, les deux sont concentrés, un la manette à la main, l’autre qui attend son tour avec impatience.

Marie en a ras-le-bol de ce jeu, Fortnite, qui fait fureur dans le monde entier, et, malheureusement pour elle, dans son salon aussi. Cent joueurs sont parachutés sur une île et ils doivent éliminer tout le monde pour gagner.

«Fortnite est entré dans notre vie en janvier, et c’est mon plus gros sujet de dispute avec mon fils et mon mari depuis...» Elle a même délaissé le lit conjugal à quelques reprises, trop fâchée.

Les chicanes se sont multipliées. Fiston voulait jouer tous les soirs. Difficile de concilier valeurs, discipline et harmonie familiale. «Tu ne veux pas complètement le brimer, tous ses amis sont là-dessus!»

Comme son chum joue en ligne, avec un casque d’écoute qui lui permet de discuter avec d’autres joueurs, Marie l’entend parler et rire, tard en soirée, alors qu’elle essaie de dormir dans la pièce au-dessus.

Elle déteste aussi le clivage qui s’installe. Les deux filles d’un côté, les deux gars de l’autre. «Nous, on a juste une télé, alors ils monopolisent le salon.»

Le pire, c’est que ses deux hommes n’ont pas de plaisir à jouer ensemble. Celui qui a la manette est isolé dans sa bulle, et gare à celui ou celle qui osera le déranger.

Voir son fils se divertir à un jeu dont le but est d’éliminer les autres la rend malade, elle qui déteste la violence. Même s’il n’y a pas de sang qui gicle, ce n’est pas mieux. «S’amuser à éliminer quelqu’un, ça ne me rentre pas dans le crâne.»

Et quand il ne joue pas, il regarde des YouTubers qui s’y adonnent sur Internet. Même ses compositions à l’école parlent de Fortnite, laisse tomber Marie dans un soupir.

«Cet hiver, j’ai failli jeter la console dans le banc de neige!»

Elle admet toutefois que Fortnite a parfois le dos large et devient responsable de tous les maux. «Si mon fils tape ma fille, j’ai l’impression qu’il est violent à cause de ce jeu-là.»

Mais il y a bien un peu de bon qui est sorti de cette passion, constate Marie. Lors d’un récent voyage, son fils réussissait à bien se débrouiller en anglais à force d’échanger en ligne.

Voir son fils se divertir à un jeu dont le but est d’éliminer les autres rend Marie malade, elle qui déteste la violence. Même s’il n’y a pas de sang qui gicle, ce n’est pas mieux. «S’amuser à éliminer quelqu’un, ça ne me rentre pas dans le crâne.»

Depuis quelque temps, Fiston a trouvé une façon de contourner la règle. Il se lève très tôt et joue alors que la maisonnée est endormie. Quand les autres se réveillent, il a eu sa dose pour la journée et il respecte la consigne de ne pas jouer les soirs de semaine. Marie a l’impression de faire l’autruche, d’avoir baissé les bras.

En même temps, l’harmonie est un peu revenue. «Parce qu’il a eu sa dose pendant la semaine, le week-end, j’en profite plus avec lui, en m’obstinant moins», constate-t-elle. C’est «l’équilibre un peu boiteux» auquel ils sont arrivés.

Elle voit d’autres mères, avec les mêmes valeurs qu’elle, laisser leurs fils jouer. La culpabilité baisse d’un cran.

De son côté, Ludovic*, le chum de Marie, ne croit pas qu’il faut démoniser le jeu vidéo. Même s’il admet qu’il y a bel et bien un effet de dépendance, le «syndrome du casino», et que lui-même le vit. Difficile d’arrêter, de ne pas faire la petite partie de plus.

Comme il joue souvent avec son ami du bureau, ils se donnent des limites de temps, qu’ils essaient de respecter. Et Ludovic s’assure de jouer les soirs où Marie travaille tard ou qu’elle s’occupe à autre chose.

Lorsqu’il entend les conversations de son fils en ligne, il a l’impression d’entendre le même genre de propos qu’il avait enfant dans la ruelle ou dans le bois. «Les besoins d’une génération à l’autre n’ont pas changé, c’est juste que l’interface dans laquelle les jeunes expriment leurs affaires a changé.»

Ludovic admet qu’il y a eu des petits excès au début. C’est son fils qui lui a fait découvrir le jeu, qui a conquis les deux générations. «Oui, quand ce jeu-là est arrivé chez nous, c’est comme parti en peur et on ne l’a pas bien encadré. Comme si on venait de découvrir le chocolat et qu’on en mangeait 12 palettes par jour. Un moment donné, il faut le faire intelligemment, il y a eu un ajustement.» L’équilibre est la clé, répétera-t-il souvent.

Et pour les chicanes? «Quand on était jeunes, on avait les mêmes obstinages comme frère et sœur, mais pour d’autres sujets», plaide-t-il.

Ludovic a vu les mêmes éléments positifs que Marie émerger de tout ça. Il trouve aussi que Fiston s’est vraiment pris en main pour sa routine du matin. Il est discipliné parce qu’il sait que s’il n’est pas prêt pour l’école ou qu’il n’a pas de bonnes notes, c’est Fortnite qui va sauter.

Les balles fusent encore dans la maison. Marie se crispe un peu moins. Elle attend que ça passe. Que son fils s’intéresse à autre chose. Les chicanes ont diminué. Une sorte de trêve, pour une guerre qui n’avait plus rien de virtuel...

* Les noms ont été changés pour préserver l’anonymat