Être nomade, un «besoin vital» [PHOTOS]

Depuis près d’un an, Baptiste Gissinger vit à plein temps sur la route, avec son chat pour compagnon et ce qu’il lui faut pour vivre dans son camion. Le franco-canadien s’est rendu à l’évidence: la sédentarité, très peu pour lui.

Le nomade à la tête d’Expédition Gin parcourt donc depuis le printemps dernier les Amériques, avec une soif de rencontres et de découvertes. «Chaque fois que je m’arrête quelque part et que je me dis que je pourrais y rester, il y a quelque chose qui m’amène ailleurs. Mon esprit est toujours plein d’images, de rêves d’exploration», indique-t-il.

Celui qui a grandi sur une ferme en France et qui a vécu 15 ans au Canada — qu’il a quadrillé d’un bout à l’autre — confie qu’il n’est «pas né avec des racines», qu’il ne ressent «pas d’attachement particulier à un lieu physique».

Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir une famille unie. «Je suis très proche de ma famille, qui vit en France. Mes parents avaient 14 et 16 ans lorsqu’ils se sont rencontrés, ils sont toujours ensemble», indique Baptiste Gissinger, qui échange avec eux presque chaque jour.

Il attribue d’ailleurs sa résilience et sa capacité d’adaptation à ses parents. «Lorsque j’avais 15 ans, ils ont dû arrêter la ferme, mettre la clef sous la porte, refaire leurs études jusqu’au doctorat avec trois enfants à charge et recommencer une carrière à zéro.

«On a énormément déménagé et je devais m’adapter à un nouvel environnement, à des nouveaux amis à tous les ans ou aux deux ans max…»


« Avec 32 déménagements à l’âge de 23 ans, la vie de nomade s’est comme imposée à moi sans le savoir depuis mon enfance. C’est un besoin vital sans lequel je deviens malheureux! »
Baptiste Gissinger

À 24 ans, il est parti faire le tour du monde «avec les moyens du bord», pendant quatre ans. Arrivé en Australie, il s’est coupé de la société pour un mois, afin de repousser ses limites. «J’ai eu peur pour ma santé mentale, mais j’ai continué et après la quatrième semaine je suis retourné à la civilisation changé, capable d’être avec moi et surtout beaucoup plus honnête envers moi-même.»

Au Pérou

Pourtant, l’entrepreneur-globe-trotteur a bien essayé par la suite de se poser, de se sédentariser. Il s’était lancé dans la restauration à Québec, a eu deux restaurants «pendant cinq ou six ans» sur la Grande Allée. «Je suis quelqu’un de très excessif, je me suis plongé dans cette vie à 200 à l’heure, j’ai cessé de voyager. Mais j’ai vécu échec après échec sur le plan personnel.»


« J’ai vraiment essayé [de me sédentariser] je m’étais acheté une maison et tout. »
Baptiste Gissinger

Baptiste Gissinger reconnaît une certaine dualité en lui: il a besoin à la fois de découvertes et de stabilité. Mais cette «stabilité», pour lui, c’est de tracer sa «ligne directrice», de savoir où il s’en va, même si le chemin pour parvenir à ses objectifs peut changer à maintes reprises.

Confiné dans la nature

Lorsque Le Soleil a joint Baptiste Gissinger début avril, le nomade venait d’arriver en Arizona, près du Parc national du Grand Canyon, où il se trouvait en confinement en pleine nature. Il planifiait de regagner le Mexique, où il avait passé l’hiver, mais la pandémie de coronavirus aura changé les plans.

Après une semaine passée au Québec début mars, le globe-trotteur est allé récupérer son camion — plutôt sa maison sur roues — au Texas avec l’espoir de retourner au sud. Mais il était déjà trop tard. «Au Texas, les gens ne prenaient pas la pandémie très au sérieux, la plage où je m’étais installé était occupée. J’ai donc décidé de bouger. D’autres États, comme le Nouveau-Mexique et le Colorado, étaient déjà fermés aux non-résidents. Je me suis arrêté en Utah.»

Il s’y trouvait jusqu’au 31 mars. L’État a «fermé» à son tour. «J’ai croisé des Rangers qui m’ont retenu pour un interrogatoire avant de me sommer de quitter.» Il est monté dans son camion et a repris la route.

Au moment d’écrire ces lignes, Baptiste Gissinger avait roulé vers le nord jusqu’au Maine et a pu passer la frontière canadienne pour rentrer jeudi au Québec, où il s'est placé en confinement.


« L’être humain devrait dompter la solitude, elle permet d’être en phase avec soi-même. »
Baptiste Gissinger

Celui qui savoure son autonomie s’est dit serein face à la situation, malgré un certain immobilisme imposé par les circonstances. Il avait de la nourriture pour plusieurs semaines, de l’énergie solaire, une connexion Internet pour se tenir informé et garder contact avec ses proches, et surtout du temps pour se retrouver. Chose qu’il n’avait pas faite depuis longtemps, étant absorbé par son travail (voir texte suivant, ci-bas).

«J’ai un plaisir infini à être seul dans la nature. L’être humain devrait dompter la solitude, elle permet d’être en phase avec soi-même. En cette période, on voit des gens qui sont encore plus sur les réseaux sociaux. Moi je m’en suis distancié», indique Baptiste Gissinger, qui précise passer tout de même un peu de temps chaque jour à entretenir son réseau.

Le nomade souligne que son mode de vie est sa solution au bonheur, mais qu’elle ne constitue pas «LA» solution au bonheur. «Loin du romantisme, la vie sur la route à travers la planète n’est pas une vie facile et la recette du bonheur est unique à chacun.»

Autoportrait

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DISTILLER AUX QUATRE COINS DU MONDE

Baptiste Gissinger ne parcourt pas les différents continents sans but, bien au contraire. Il s’est lancé dans un ambitieux projet de produire des gins de partout dans le monde, par l’entremise de son entreprise Expédition Gin.

L’entrepreneur s’est découvert une passion pour les spiritueux dès 2012. Il a notamment cofondé le club de dégustation Québec Rhum en 2014, et est aujourd’hui associé dans la distillerie et pub Maison Livernois, dans le Vieux-Québec, pour laquelle il a élaboré le gin Jules-Ernest. «J’aime parler du rhum, boire du whisky et faire du gin!» 

Son plan est de produire 25 gins, distillés avec des aromates locaux : quatre par continent (Amérique du Nord, Amérique du Sud, Afrique, Europe, Asie, Océanie) plus un en Antarctique. Un projet qui devrait l’occuper pendant six ans, voire jusqu’à dix.

Le gin Canada produit par Expedition Gin

Dans la dernière année, il a commencé par produire le gin Canada, sur l’île d’Orléans, chez ses amies Anne et Catherine Monna. «Mon but est de travailler avec des distilleries locales. J’ai utilisé leur vin de cassis, distillé deux fois, comme base pour mon gin.» Les quelque 700 bouteilles produites ont toutes été vendues, même à 120 $ pour 500 ml!

«C’est vraiment un marché de niche. Je compte produire autour de 1000 bouteilles de chaque gin, qui ne sera plus jamais fait après», signale Baptiste Gissinger, qui compte sur une communauté d’amateurs en Amérique du Nord et en Europe qui le suit dans son projet.


« J’aime parler du rhum, boire du whisky et faire du gin! »
Baptiste Gissinger

Il était en train de produire le gin Guatemala lorsque la crise de la COVID-19 l’a freiné dans son élan. Inspiré d’une boisson maya faite de jus de canne à sucre et de farine de maïs fermentée, ce gin compte aussi parmi ses aromates de la cardamome, de la lime et du cacao.

Le but du distillateur est d’aller terminer sa production, puis de faire celles du Mexique et des États-Unis avant de changer de continent. L’Afrique était dans la mire comme prochaine destination à l’automne, mais Baptiste Gissinger est conscient que «ça risque de changer». 

Quoi qu’il en soit, le nomade ne se montre pas inquiet et usera de sa capacité d’adaptation pour revoir sa stratégie et rebondir quelque part sur la planète. 

Pour suivre Expédition Gin: expedition-gin.com et sur Facebook.