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Ergothérapie: l’art de (bien) s’occuper

Valérie Marcoux
Valérie Marcoux
Le Soleil
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Que faire quand il ne nous est plus possible de pratiquer notre activité préférée? Que ce soit en raison du contexte ou de difficultés personnelles liées à notre état de santé physique ou mentale, la perte de sa capacité à pratiquer une occupation est déstabilisante, voire une source de souffrance. Dans leur pratique, les ergothérapeutes peuvent aider des individus à trouver ou retrouver une pratique satisfaisante d’une occupation signifiante.

Mais encore faut-il savoir ce qu’est une pratique satisfaisante ou une occupation signifiante…

Pour comprendre ces deux idées, on peut prendre l’exemple des personnes privées d’entraînement au gym durant la pandémie qui réclament avec insistance l’ouverture des salles de sport. Certains concitoyens se sont demandé pourquoi ces sportifs ne trouvaient pas satisfaction dans l’entraînement en plein air ou à la maison; mais certainement pas des ergothérapeutes.

«En ergothérapie, on va vraiment regarder les liens entre la personne, l’occupation et l’environnement», explique Marie-Line Nadeau, ergothérapeute-psychothérapeute à l’Institut universitaire en santé mentale de Québec.

Ces professionnels savent qu’il ne suffit pas de reproduire son occupation préférée dans un autre lieu pour en retirer la même satisfaction. «Le contexte a un impact autant sur la manière dont on fait les choses que sur l’expérience qu’on en retire», soutient Catherine Vallée, ergothérapeute et professeure titulaire au département de réadaptation de l’Université Laval. «Il ne faut pas se sentir inadéquat si on n’arrive pas à fonctionner de la même manière qu’avant», dit-elle en encourageant les individus à être indulgents envers eux-mêmes.


« Dans ma vie en ce moment, pandémie ou pas, qu’est-ce que je fais qui me permet de créer des liens? Qu’est-ce que je fais pour exprimer mon identité? »
Nadine Larivière, professeure de l’Université de Sherbrooke

Dans leurs interventions, les ergothérapeutes identifient les barrières qui nuisent à la pratique de l’occupation désirée afin de trouver des stratégies pour les réduire et atteindre une pratique satisfaisante. Ces obstacles peuvent venir de soi ou de l’extérieure et être de plusieurs natures : physique, sociale, monétaire, etc. En les identifiant, il devient plus aisé de les éliminer.

Si on reprend l’exemple du gym, l’endroit est aménagé pour y faire facilement des exercices physiques. Sûrement qu’en théorie il serait possible de s’adonner au dessin dans cet environnement, mais on y rencontrerait vraisemblablement plus d’obstacles que pour lever des poids.

Nouvelle stratégie

Pour différentes raisons, l’occupation désirée peut demeurer inaccessible, difficile ou insatisfaisante. Il est alors temps de réfléchir aux besoins auxquels répondait cette occupation afin de trouver une nouvelle stratégie pour les combler. Parfois, il faudra plusieurs activités pour combler tous les besoins que comblait anciennement une seule activité.

«Il se peut que je me rende compte que d’aller m’entraîner au gym ne comblait pas juste mon besoin de m’entraîner et d’être en meilleure santé, mais que ça comblait aussi mes besoins sociaux ou mon besoin de changer d’air et de sortir de chez nous», explique Mme Nadeau.

En réfléchissant sur ses besoins, on identifie les occupations qui sont signifiantes pour soi. L’inverse fonctionne aussi! En réfléchissant à propos des activités auxquelles on consacre beaucoup de temps, qui nous rendent heureux ou satisfaits, on peut en venir à identifier ses besoins.

Les activités signifiantes

L’ergothérapie a développé une riche littérature autour de ce qui fait qu’une activité est signifiante pour un individu. «Tant qu’à réinstaurer des occupations, on va réinstaurer celles qui sont signifiantes pour la personne», souligne Mme Vallée. «Quand on regarde à travers des études quelles sont les occupations les plus personnellement importantes, ce sont les activités où on peut contribuer, offrir et être en lien avec les autres. On sait que leur absence est particulièrement néfaste pour la santé», partage la professeure de l’Université Laval, tout en précisant que certaines personnes peuvent très bien avoir des activités signifiantes solitaires.

Sur le site Web Do Live Well, des ergothérapeutes canadiens ont rendu disponibles des outils pour mieux cerner les besoins occupationnels et chercher des pistes de solutions dans les moments de perturbations. Notamment, un guide d’accompagnement produit par la professeure titulaire et directrice du programme d’ergothérapie de l’Université de Sherbrooke, Nadine Larivière, qui a été mis en ligne en 2020 pendant la pandémie.

«L’idée de Do Live Well, qu’on l’utilise en temps de pandémie ou pas, c’est vraiment d’accompagner des gens dans des moments où ils vivent de grandes perturbations dans leur horaire de vie, dans leurs occupations signifiantes ou qui sont dans des périodes de transition de vie plus challengeantes», explique-t-elle.

Dans sa récente publication, on retrouve notamment une liste de questions qui permettent de réfléchir sur la qualité de son répertoire occupationnel. «Dans ma vie en ce moment, pandémie ou pas, qu’est-ce que je fais qui me permet de créer des liens? Qu’est-ce que je fais pour exprimer mon identité?», interroge la professeure de l’Université de Sherbrooke.

Tous les besoins n’auront pas la même importance pour chacun, mais les ergothérapeutes recommandent de cultiver une certaine variété d’occupations afin d’éviter d’être surinvesti dans une seule activité, ce qui fragiliserait l’individu. Par exemple, au cours de sa carrière de praticienne, Mme Larivière a rencontré plusieurs personnes dont le surinvestissement dans leur travail les mettait plus à risque de vivre des états anxieux ou dépressifs.


« Si je sais qu’en ce moment j’ai plusieurs besoins qui ne sont pas comblés et que je ne peux pas les combler, l’idéal serait de diminuer ses exigences. Juste de le reconnaître peut nous enlever une certaine pression »
Marie-Line Nadeau, ergothérapeute-psychothérapeute à l’Institut universitaire en santé mentale de Québec

Les ergothérapeutes proposent de porter attention aux opportunités occupationnelles de son quotidien, d’oser de nouvelles occupations en lien avec ses intérêts ou encore de s’attarder à la manière dont on pratique certaines activités afin de voir comment on peut en retirer un maximum de bienfaits.

«L’ergothérapie s’est toujours intéressée au potentiel des activités humaines et de ses liens avec la santé en regardant à la fois comment le problème de santé affecte la réalisation de l’activité, mais aussi comment l’activité a des bienfaits thérapeutiques», explique Nadine Larivière.

La routine

Après ce grand cheminement pour trouver des occupations signifiantes qu’on peut pratiquer de manière satisfaisante, il est recommandé de les inclure dans une routine, même si nos besoins peuvent varier d’une journée à l’autre, souligne Marie-Line Nadeau.

Pour les adultes comme pour les enfants, les routines donnent des repères sécurisants et permettent de canaliser son énergie dans la réalisation de l’activité plutôt que dans sa planification ou la recherche de l’activité elle-même.

Il ne faut pas croire que l’instauration d’une routine est un rejet de la spontanéité. Une routine peut être plus ou moins chargée, affecter seulement certaines parties de sa journée, mais, surtout, l’énergie économisée par la routine laisse à l’individu plus de ressources internes pour faire face aux imprévus du quotidien.

Le deuil d’une occupation

Dans certains cas, il faut aussi savoir vivre avec des besoins non comblés. «Il y a certains besoins qu’on va pouvoir combler autrement et d’autres qu’on ne pourra pas, en raison du contexte ou dans la vie en général», expose Mme Nadeau.

«Si je sais qu’en ce moment j’ai plusieurs besoins qui ne sont pas comblés et que je ne peux pas les combler, l’idéal serait de diminuer ses exigences. Juste de le reconnaître peut nous enlever une certaine pression. Ça ne va pas régler le problème, mais quand on comprend ce qui se passe on a un peu plus de pouvoir pour agir sur ce qui se passe en nous», ajoute-t-elle.

«Les besoins non comblés seront souvent vécus comme un deuil», remarque pour sa part Mme Larivière. L’individu passe par plusieurs étapes avant d’accepter que les choses ne soient plus exactement comme avant. «C’est un processus de transformation et ça implique qu’il faut laisser aller certaines choses», souligne la professeure de l’Université de Sherbrooke.

Info : dolivewell.ca