Le Soleil, Yan Doublet

Des poules pas de tête

CHRONIQUE / Des poules pas de tête. Ou sur le bord de la perdre. C’est souvent l’image qui me vient quand je pense au train de vie de fou que mènent la plupart des gens que je connais. On court sans arrêt. Le matin. Le soir. La semaine. Et la fin de semaine, bien sûr. Parce qu’on travaille tellement fort, il faut bien s’amuser aussi fort. Sinon, ça n’a pas de sens, non?

On court après le temps. Mais c’est malheureusement lui qui finit souvent par nous rattraper. Il ne faut pas chercher bien loin pour voir des amis/proches/collègues au bout du rouleau. Performer toujours, tout le temps. Faire plus avec moins. Tout en mangeant bien et en faisant de l’exercice. Et on se met à rêver, autour d’une bière, d’une vie un peu moins folle, où la terre tourne un peu moins vite. Où on travaille à temps partiel, peut-être. Pour voir grandir nos petits.

Mireille Bêty, elle, a choisi de laisser carrément son travail à l’extérieur. Elle et son chum Guillaume avaient toujours voulu avoir beaucoup d’enfants. Ils avaient le chiffre quatre en tête. Et tant qu’à avoir des rejetons, aussi bien les élever soi-même, se disait le couple. Alors quand le troisième s’est pointé le bout du nez, Mireille a laissé ses chers collègues (dont j’étais!) pour rester à la maison.

De toute façon, une fois additionnées les dépenses pour l’essence, le stationnement, les places en garderie non subventionnées et tout le reste, la trentenaire rapportait quelque 50 $ par semaine. C’était pas cher payé pour être à la course et absente de la maison de 7h jusqu’à 18h, pour ensuite préparer le souper dans la hâte, en faisant les devoirs avant de donner le bain. Je suis essoufflée juste à l’écrire. Peut-être l’êtes-vous juste à le lire. C’est le petit air de déjà-vu.

Mireille et son chum rêvaient d’avoir des fins de semaine. De ne pas être obligés de faire les commissions le samedi. De pouvoir écouter un film sans plier du linge en même temps. De relaxer.

Et ça a marché. Pendant un bon deux ans, le plan a fonctionné. Le ménage a été fait et les plats savoureux et nutritifs préparés. Les enfants ont grandi avec amour, stimulés à coup de jeux éducatifs et de sorties à l’extérieur pour qu’ils soient au minimum des modèles aussi bien que ceux élevés par les garderies. Mireille voulait que tout soit parfait pour ses enfants. Elle s’est mis de plus en plus de pression, sans s’en rendre compte. La barre était toujours plus haute, entre le jugement des parents qui travaillent et celui des autres mères à la maison qui s’expriment sur des blogues.

Mais quelques mois après l’arrivée de la petite dernière, son monde a chaviré. Un malheureux cocktail de fatigue, d’anxiété et d’hormones. On était en mars. Mireille s’est mise à penser à l’été qui s’en venait. Qu’elle aurait à s’occuper de ses trois garçons et de son bébé. Et elle a craqué.

Les larmes se mettent à couler quand elle y pense. Quand elle raconte les semaines chez ses parents, à pleurer, à être complètement perdue. Et à se sentir coupable de ne plus être capable d’être là pour ses enfants. Le verdict va tomber. Dépression liée à l’anxiété de performance. À vouloir trop bien faire, Mireille s’est rendue malade. Psychologue, psychiatre, médicaments. La famille et son merveilleux Guillaume — «Je l’aime tellement», me lancera-t-elle, les yeux dans l’eau — ont pris la relève. «Ça va passer», lui répétaient sans cesse une amie et un voisin.

Et ça a passé. Mireille a repris le dessus. Elle a appris à se donner des pauses, du temps pour elle. Les plus jeunes passent quelques heures à la garderie deux jours par semaine. Et vous savez quoi? Les enfants se développent tous super bien. Même si parfois la maison n’est pas parfaitement spic and span. Même si des fois ils vont manger des pogos pour souper au lieu d’un repas santé. Parce que maintenant, si Mireille voit qu’elle ne se sent pas bien, elle se donne le droit de lâcher du lest. Quitte à ce que les petits passent une journée en pyjama et écoutent la télé un peu plus qu’à l’habitude. Parce que vaut mieux deux-trois graines sur le plancher qu’une maman en miettes dans un coin.