Curriculum vérité? Un CV sur deux soulèverait des questions

Dire ou ne pas dire? Vérité ou mensonge? Pour arriver à leurs fins et obtenir un poste, plus de gens qu’on ne le pense enjolivent ou camouflent la réalité.

«Selon les chiffres, il y a au moins 20 à 50% des dossiers de candidatures qui contiennent des informations potentiellement inexactes, voire carrément trompeuses», indique en entrevue François Bernard Malo. Le professeur titulaire en gestion des ressources humaines au département des relations industrielles de la Faculté des Sciences sociales de l’Université Laval ajoute qu'«il n’est pas déraisonnable de croire que presque un curriculum vitæ sur deux comporte des informations problématiques». 

Il cite une étude menée il y a quelques années pour le compte d’ADP Canada, une entreprise qui offre des services de gestion de paie et de ressources humaines. Selon le sondage, un Canadien sur cinq mentirait dans le but d’obtenir un emploi si cela pouvait lui servir.

Tout dépend de la question posée, comment elle est posée et à qui on la pose, nuance-t-il. Du point de vue des recruteurs, il rapporte qu'«à peu près 40 à 60% des professionnels reconnaissent avoir déjà mis la main sur des CV qui comportaient des erreurs ou des mensonges».

Pas pour le plaisir

Les gens ne mentent pas pour le plaisir, estime M. Malo. Beaucoup ressentent le besoin de changer d’employeur et pour obtenir le poste, exagèrent certaines informations en se disant avoir de bonnes chances si rien n’est vérifié. Un coup de dés pour améliorer son sort.

D’où l’importance pour les recruteurs de douter du document qu’ils tiennent entre leurs mains et de regarder chaque dossier d’un œil critique, poursuit le professeur. Il faut ensuite recueillir le plus d’information possible pour confirmer les dires.

«Si un individu prétend posséder tel diplôme, on s’adresse directement à l’établissement qui l’a émis. Si le candidat dit avoir cinq ans d’expérience, on lui demande l’autorisation au préalable de vérifier auprès de ses anciens employeurs. S’il dit avoir une excellente capacité à travailler sous pression, il est possible de faire une mise en situation, un jeu de rôle ou de le soumettre à un test psychométrique. S’il prétend être en excellente santé physique et apte à faire le travail en question, l’offre d’emploi peut être conditionnelle à la réussite d’un examen médical.»

Le piège des réseaux sociaux

Le professeur Malo indique que plusieurs entreprises coupent court en allant sur les réseaux sociaux et les pages LinkedIn des candidats pour confirmer les postes occupés et la durée. Mais là aussi, les mensonges sont possibles.

De plus en plus de firmes externes vérifient les antécédents professionnels. «Elles apparaissent comme une espèce de garantie en échange de 1000$ ou 2000$ pour faire les vérifications à la place des employeurs», soutient le professeur. Il souligne qu’au Québec, «royaume de la PME», les entreprises en bas d’une centaine d’employés ont rarement un expert en ressources humaines.

Depuis une dizaine d’années, il faut hausser le niveau de vigilance, remarque pour sa part Suzie Côté, conseillère en ressources humaines agréée et présidente de Côté Personnel, un cabinet de recrutement au service des employeurs. Les faussaires existent, comme le rapportent les médias (voir l'encadré plus bas), et elle n’hésite plus à demander les cartes d’identité des postulants.

«Aujourd’hui, les gens sont de moins en moins engagés dans les organisations. L’image compte pour beaucoup, donc ils s’organisent pour bien paraître.»

Condamner ou non

Malgré tout, environ un employeur sur deux décide de ne pas se débarrasser d’un candidat qui a menti dans son CV, signale le professeur François Bernard Malo.

Une fois la personne embauchée, le patron dupé ne peut pas si facilement la congédier. «Pour justifier un congédiement sur la base d’un CV trafiqué, les tribunaux ont déjà établi que l’employeur doit prouver que le mensonge est lié aux qualifications pour le poste et il doit prouver qu’avoir su la vérité au départ, il n’aurait jamais embauché le candidat.»

Après 20 ans passés dans le milieu des ressources humaines, Suzie Côté a appris que la franchise peut être payante. «Dans les valeurs corporatives, ce qu’on recherche chez les individus, c’est l’authenticité et l’humilité.»

***

Les mensonges les plus courants

Exagérer les qualifications (comme inscrire un diplôme qui n’a pas été terminé)

Exagérer les expériences de travail et les tâches réelles

Exagérer un salaire pour justifier une rémunération plus importante dans le nouvel emploi

Se dire bilingue

Gonfler son titre

Tricher sur certaines dates pour cacher des périodes sans travail et masquer les trous dans le CV

Cacher une expérience de travail qui n’a pas été positive 

***

Quelques cas spectaculaires

Clotaire Rapaille

Le consultant en marketing Clotaire Rapaille

En 2010, le consultant en marketing Clotaire Rapaille, embauché pour refaire l’image de Québec, a perdu son contrat après les révélations du Soleil sur les inexactitudes dans son curriculum vitæ, comme un doctorat modifié et un livre «référence» pratiquement introuvable.

*

Giovanni Apollo

Le chef montréalais Giovanni Apollo

En novembre 2017, La Presse dressait le parcours jalonné de mensonges de Giovanni Apollo, chef cuisinier montréalais et vedette du petit écran. Il ne se prénomme pas Giovanni (mais Jean-Claude), n'est pas né en Italie, n’a pas été l’élève du grand chef français Paul Baucuse, ni servi de viande de gnou dans ses restaurants.

*

Solange Crevier

Solange Crevier

En novembre 2017, Desjardins a découvert que Solange Crevier travaillait depuis deux ans et demi au siège social de Lévis sous une fausse identité. Pour être embauchée comme consultante, elle avait présenté de fausses cartes au nom de Johanne Richer, une femme sans antécédent. Mêlée à une affaire de fraude, l’informaticienne avait été congédiée de son poste de directrice chez Via Rail en 2013.

***

Saviez-vous que...

Des sites Internet promettent d’expédier un faux diplôme en 48 heures?

Aucune loi n’interdit les fausses déclarations au Canada? Le Code criminel renferme des dispositions en matière de contrefaçons, mais aucune ne porte sur l’utilisation de faux diplôme.

D’après une étude réalisée auprès de travailleurs au Royaume-Uni et publiée en 2005, 68 % admettaient mentir au moins une fois par semaine à leur employeur?

Sources : Workopolis, Journal of Organizational Culture, Communications and Conflict