Le «travail profond» est une activité professionnelle effectuée «dans un état de concentration sans distraction qui pousse nos capacités cognitives à leur limite».

Comment travailler profondément

CHRONIQUE / Nicholas Jobidon avait l’habitude de travailler jusqu’aux petites heures du matin dans un cabinet d’avocat de Québec.

Le soir et la nuit, les courriels et les appels avaient cessé leur tintamarre de la journée. Ses collègues étaient pour la plupart rentrés à la maison et le bruissement des conversations de machine à café avait cessé. Nicholas était souvent seul à son grand bureau en bois, devant trois grandes fenêtres avec vue sur le stationnement. «Par défaut, je ne me faisais pas déranger», dit-il. 

Le jeune avocat chez Tremblay Bois Mignault Lemay avait son rituel. Il allumait la radio, se préparait un lait au chocolat et des biscuits et s’attaquait à un casse-tête de droit électoral concernant les défusions municipales. «Je travaillais souvent jusqu’à deux heures du matin, mais j’adorais ça», m’a-t-il dit. «C’était carrément du deep work». 

Le «travail profond» — deep work, en anglais — est une activité professionnelle effectuée «dans un état de concentration sans distraction qui pousse nos capacités cognitives à leur limite», comme le décrit l’auteur Cal Newport, qui a popularisé le concept en 2016 dans un livre intitulé Deep work : Retrouver la concentration dans un monde de distractions. 

Nicholas Jobidon n’avait pas lu le bouquin à l’époque. Mais il avait fait l’expérience du travail profond dans la solitude de ce cabinet d’avocat de Sainte-Foy. 

En 2011, Nicholas Jobidon a entamé un doctorat en droit administratif à l’Université d’Ottawa. Et il a commencé à écrire le jour dans son appartement, entrecoupant les périodes de rédaction d’autres activités plus ou moins liées à sa thèse sur la responsabilité civile de l’État. 

Alors qu’il devenait adepte du multitâche, ses périodes de travail profond devenaient de moins en moins fréquentes, voire inexistantes. Et l’étudiant avait perdu sa productivité de travailleur nocturne. «J’étais frustré de ne plus avoir ce sentiment-là», dit Nicholas. 

Il n’est pas le seul à avoir eu cette impression. Dans le monde numérique d’aujourd’hui, le travail profond se raréfie. Combien de fois votre téléphone a-t-il vibré pendant que vous lisiez le journal, aujourd’hui? Combien de fois avez-vous jeté un œil à votre écran juste pour voir s’il se passait quelque chose? Difficile de se concentrer, non? Imaginez au bureau. C’est cette tendance que déplorait Cal Newport en 2016 et qu’il dénonce encore en ce début d’année avec un nouveau livre sur le minimalisme numérique (Digital Minimalism: On Living Better with Less Technology, pas encore traduit en français). 

En 2017, j’avais interviewé Cal Newport, qui est professeur en sciences informatiques à l’Université de Georgetown, à Washington. Il m’avait souligné un paradoxe : le travail profond a beau être une denrée rare, il est de plus en plus recherché, car il permet d’accomplir du travail à haute valeur ajoutée dont les employeurs raffolent. Dans l’économie moderne du savoir, être capable de se concentrer durant des heures sans succomber aux sirènes de son monde virtuel est un atout majeur. 

Pour y arriver, m’avait expliqué Newport, il ne faut pas attendre que le temps libre se pointe, mais inscrire des blocs de travail profonds dans notre horaire, puis les protéger. 

C’est ce que Nicholas Jobidon a fait pour reprendre le dessus sur son doctorat. Durant plus de deux ans, chaque jour de semaine, peu importe la météo, il partait de son appartement et marchait jusqu’à un café de la chaîne Bridgehead au centre-ville d’Ottawa. Il commandait un double americano, ouvrait son ordinateur et travaillait sur sa thèse pendant 150 minutes. L’onglet de sa boîte de courriel était toujours fermé. 

Ce rituel lui donnait le sentiment d’avoir pris une «grosse bouchée» de sa thèse. «Je fermais mon ordinateur chez Bridghead et je me disais : “j’avais l’intention de terminer mon chapitre, j’ai terminé le chapitre”. J’avais vraiment l’impression d’avoir accompli quelque chose.»

Nicholas Jobidon est maintenant professeur à l’École nationale d’administration publique (ENAP) en Outaouais. Et il a conservé son rituel de travail profond. Le matin, il se consacre à des tâches qui exigent moins de concentration, par exemple répondre à ses courriels et faire des modifications au site de son cours. 

Mais il «bloque» ses après-midi pour se consacrer à la rédaction de conférences, d’articles, de livres. Il ferme la porte de son bureau à l’ENAP, éteint ses notifications, met de la musique et ne garde que la paperasse essentielle. 

De 13h à 16h, c’est sa période de travail profond, qu’il protège jalousement. «Il n’est pas question que je l’arrête pour faire autre chose».