Au Québec, on confie tellement peu de responsabilités à nos enfants qu’ils se sentent incompétents et ne prennent pas d’initiatives. C’est comme ça qu’on élève des adulescents, ces jeunes adultes qui continuent à vivre comme des ados, en repoussant le plus loin possible les obligations de l’âge adulte.

Comment élever un adulescent

CHRONIQUE / Je suis récemment tombé sur un tableau d’Alloprof à propos des tâches que les parents devraient confier à leurs enfants, et j’ai eu une petite pensée pour les Matsigenka, un peuple indigène qui vit dans la forêt amazonienne au Pérou.

Le tableau s’intitulait : «Quelles responsabilités donner à mon enfant?» Pour chacune des tranches d’âge — elles vont de 6 à 12 ans —, il y avait une liste de tâches à confier à nos rejetons. L’idée, explique Alloprof dans le sous-titre, est de «favoriser l’autonomie à l’école et à la maison».

Par exemple, entre 6 et 7 ans, les enfants devraient être responsables de : mettre la table, placer leur vaisselle sale dans le lave-vaisselle, sortir les poubelles, plier les serviettes, aider à faire la liste d’épicerie, se préparer une collation, arroser les plantes, se brosser les dents, se laver, nourrir un animal, etc.

J’ai soumis le tableau à quelques parents autour de moi et plusieurs ont fait le saut. Quoi, mon fils de 12 ans est censé être capable de préparer un repas complet!? s’est exclamé une maman. Il a de la misère à éplucher une carotte...

C’est là que je me suis souvenu d’un article que j’avais lu dans le magazine New Yorker en 2012 sur la manière dont les parents modernes élèvent leurs enfants : en leur donnant beaucoup d’autorité... et très peu de responsabilités.

L’article commençait par l’histoire d’une anthropologue américaine, Carolina Izquierdo, qui avait passé plusieurs mois avec les Matsigenka, une tribu qui chasse les singes et les perroquets, cultive les bananes et construit des maisons avec les feuilles d’un certain type de palmier, le kapashi.

À un moment donné, Izquierdio a décidé d’accompagner une famille locale dans une expédition pour récolter ces feuilles. Une fille d’une autre famille, nommée Yanira, s’est jointe au groupe sans rôle précis, et s’est vite trouvé des tâches à faire.

Deux fois par jour, elle balayait le sable des matelas de sol et aidait à empiler les feuilles de kapashi pour le transport vers le village. Le soir, elle pêchait une sorte de petit crustacé, qu’elle nettoyait, faisait bouillir et servait aux membres de la famille avec du manioc. «Yanira était autosuffisante et attentive aux besoins de son groupe», écrit Izquierdio à propos de la jeune fille.

Au fait, quel âge avait Yanira?

Six ans.

Le contraste était saisissant avec les familles de Los Angeles. Une collègue anthropologue d’Izquierdo, Elinor Ochs, étudiait en parallèle une trentaine de ménages de la classe moyenne à L.A. pour comprendre comment les parents élevaient leurs enfants. Elle avait fait installer des caméras dans leurs maisons.

L’article du New Yorker décrit quelques scènes typiques de la vie famille à Los Angeles. Une fillette de 8 ans qui s’assoit à table et, ne trouvant pas d’ustensiles, dit à son père : «comment je suis supposée manger?» Son père se lève et va chercher les ustensiles.

Ou encore : un père demande cinq fois à son fils de 8 ans de prendre un bain ou une douche, en vain. Il se tanne et transporte lui-même junior dans la salle de bain. Quelques minutes plus tard, fiston se trouve dans une autre pièce pour jouer à un jeu vidéo. Il ne s’est toujours pas lavé.

«Dans les familles de L.A. observées, aucun enfant n’effectuait régulièrement des tâches ménagères sans se le faire demander. Souvent, les enfants devaient être suppliés de faire les tâches les plus simples; souvent, ils les refusaient quand même», décrit la journaliste, Elizabeth Kolbert.

Je ne pense pas qu’on soit si différents au Québec. Autour de moi, j’entends beaucoup de parents qui se sentent coincés dans une sorte d’impasse. D’un côté, ils veulent laisser le plus de temps possible à leurs enfants pour «être des enfants» et hésitent à leur confier des tâches. De l’autre, ils ont l’impression d’être sous leur gouverne et constatent que leurs rejetons deviennent de plus en plus capricieux.

La solution est simple, diront les habituels critiques de l’enfant roi : mettez vos culottes. Mais non, ce n’est pas si simple, car c’est très exigeant d’être exigeant.

«Beaucoup de parents ont remarqué qu’il faut plus d’efforts pour que les enfants collaborent que pour faire les tâches eux-mêmes», écrivent ainsi Ochs et Izquierdo à propos des familles de Los Angeles, dans un article cité par le New Yorker.

Chez les Matsigenka, les parents ne travaillent pas 35 heures par semaine dans un bureau, et ils ont sans doute plus de temps pour éduquer leurs enfants. À six ou sept ans, par exemple, les garçons commencent déjà à accompagner leurs pères dans des expéditions de pêche et de chasse et les filles aident leur mère à cuisiner (les rôles sont encore très genrés en Amazonie).

À l’adolescence, les Matsigenka ont ainsi maîtrisé la plupart des compétences nécessaires à la survie. Et plus ils se sentent compétents, plus ils deviennent autonomes comme Yanira. Ce cercle vertueux se poursuit jusqu’à l’âge adulte et offre une protection sans faille contre les Tanguy.

Au Québec, c’est souvent le contraire. On confie tellement peu de responsabilités à nos enfants qu’ils se sentent incompétents et ne prennent pas d’initiatives. C’est comme ça qu’on élève des adulescents — ces jeunes adultes qui continuent à vivre comme des ados, en repoussant le plus loin possible les obligations de l’âge adulte.

O.K., la comparaison entre les Québécois et un peuple amazonien est peut-être un peu boiteuse. Reste qu’ils tiennent quelque chose, ces Matsigenka, en encourageant leurs enfants à être plus autonomes et moins tournés vers eux-mêmes. Après tout, quand les enfants contribuent aux tâches ménagères, ils réduisent le fardeau de leurs parents, là-bas comme ici.

Cette semaine, j’ai donc fait imprimer le tableau d’Alloprof et je l’ai collé sur mon frigo. Puis, j’ai averti ma fille de 7 ans d’une nouvelle règle qui entrera en vigueur après la relâche.

— C’est fini, je ne viderai plus ta boîte à lunch.

— Qui va le faire d’abord?

— Toi.