Danielle et Claude Michel ont décidé de poser l’ancre aux îles Fidji pour recommencer leur vie. Voici l'endroit où ils travaillent.

 Changer de vie :  un plongeon vers l’inconnu

De Sillery à Fidji, du graphisme aux huîtres perlières, histoire de Danielle et Claude Michel qui ont tout quitté sans jamais regarder en arrière.

Pendant près de 15 ans, Danielle et Claude Michel dirigent une boîte de graphisme. Les affaires vont rondement. Le couple habite une belle maison à Sillery, roule en Mercedes, est membre d’un club de golf. Pourtant, un sentiment d’insatisfaction persiste. «C’est con à dire, mais on s’emmerdait à Québec, lance Claude Michel. Il n’y avait pas de challenge, c’était pas l’fun. Je trouvais ça superficiel.»

Pour faire rouler l’entreprise qu’ils ont fondée, ils travaillent de 80 à 90 heures par semaine. «On vivait beaucoup de stress, les clients voulaient toujours le travail pour hier, décrit Danielle. Parfois, on se couchait par terre à côté de notre ordinateur pendant 15 minutes, on se réveillait et on recommençait. C’était fou comme vie!»

En 1984, Claude Michel a 16 ans. Avec son père, il fait le voyage de Montréal (d’où il est originaire) pour assister au défilé des Grands voiliers à Québec. Sa vie en est transformée. «Un jour, je partirai sur un voilier», se dit-il. 

Ayant toujours son rêve en tête, il achète un bateau en 2002. Danielle et lui vont d’abord à Tadoussac et aux Îles-de-la-Madeleine. «C’était la première fois que je mettais les pieds sur un bateau, raconte-t-elle. Et le voyage suivant, on partait pour toujours.»

Oui, pour toujours. Car deux ans plus tard, ils décident de vendre tous les biens qu’ils possèdent et de quitter famille et amis pour partir à l’aventure. Le plan initial? Parcourir le monde pendant trois ans à bord de leur voilier. Leurs proches, d’abord frileux à l’idée, finissent par leur avouer qu’ils croient qu’ils ne reviendront jamais. Ils les connaissent bien...

Le voyage est agréable. Ils parcourent 38 000 milles nautiques et s’arrêtent dans 30 pays. Lorsqu’ils arrivent dans le Pacifique Sud, ils sont éblouis. Ils visitent la Polynésie française, puis les îles Fidji. Ils ne lèveront plus jamais l’ancre. 

«On n’avait plus assez d’argent pour continuer le voyage, alors on ne savait pas si on trouvait du travail aux îles Fidji ou si on retournait au Québec. On était jeunes à l’époque et on a décidé de recommencer notre vie ici», explique Claude Michel.

Danielle et Claude Michel

Les perles de Fidji

Lors de leur passage en Polynésie française, ils s’intéressent aux fermes perlières. Voilà ce qu’ils feront de leur vie désormais : cultiver des huîtres à perles.

En 2006, ils s’installent à Taveuni, troisième plus grande île de l’archipel. Ils s’informent auprès des gens de la place et développent petit à petit leur entreprise qu’ils nomment Civa (Fiji) Pearls. Mais le pari n’est pas gagné d’avance.

Les débuts sont ardus. Ils n’ont ni téléphone ni Internet, ce qui complique la naissance de l’entreprise —Internet a été installé sur l’île il y a environ un an, ce qui nous a permis de faire l’entrevue par Facetime.

«Mais le plus difficile, c’est de trouver des huîtres, admet Claude Michel. Il y en a très peu à Fidji. Mais ce sont de belles et bonnes huîtres.» La patience est de mise. Il faut trois ans à partir de la larve en écloserie pour arriver à une huître prête à être greffée. On y introduit alors une petite bille. Une perle se forme peu à peu lorsque le mollusque vivant dans l’huître enrobe l’intrus de sa nacre. Une première perle peut être extraite après un an et demi. «Si on a une belle perle, on regreffe pour faire une plus grosse perle et si on est chanceux, on a une troisième perle avec la même huître», explique l’expert.

Une fois recueillies, les perles sont exportées principalement au Japon. Danielle en fait aussi des bijoux qu’elle vend à la petite boutique de la ferme.

La culture de perles existe depuis 1960 aux îles Fidji, mais une seule autre ferme hormis celle de Claude Michel et Danielle s’y consacre. «L’environnement est difficile, ce n’est pas comme à Tahiti. La façon d’être rentable, c’est d’avoir une super qualité», précise le propriétaire. 

Les perles de Fidji sont convoitées en raison de leurs couleurs variées. Alors qu’ailleurs, elles sont plutôt grises ou blanches, celles-ci s’ornent de reflets bleus, rouges ou verts. «Nous, on voit une meilleure opportunité ici qu’à Tahiti où il y a beaucoup de compétition, beaucoup de volume et où les prix sont trop bas. Ici, on a jusqu’à 10 fois plus de valeur sur nos perles qu’à Tahiti», détaille-t-il.

Danielle crée des bijoux à partir des perles recueillies par Claude Michel.
Un bracelet fait par Danielle

Faire des vagues

L’arrivée de deux Québécois aux îles Fidji a fait des vagues, raconte Claude Michel. «Ici, on est des immigrants. Ce n’est pas facile, surtout sur une île où les gens sont plus xénophobes. Le Blanc est toujours vu comme le grand méchant qui vient exploiter tout le monde. Les portes ne sont pas faciles à ouvrir. Mais c’est beaucoup mieux que c’était au début. On est plus respectés.»

En tant que femme, Danielle a également dû revoir ses valeurs. «Les femmes sont considérées comme de la m...», lance sans détour Claude Michel. À leur arrivée, Danielle, qui détient 50 % de la compagnie, assiste à toutes les réunions. Mais les gens d’affaires n’osent pas parler en sa présence. Elle choisit de ne pas aller à contre-courant et de gérer l’entreprise à distance.

En 2010, ils s’apprêtent à récolter leurs premières perles lorsque le cyclone Tomas ravage leur île. Danielle et Claude Michel sont découragés. «Il restait 400 $ dans le compte de banque et on n’avait toujours pas de récolte. On était au bout du rouleau», se rappelle-t-il.

«On n’était même pas capables de retourner à Québec», renchérit Danielle. «On en a mangé des ramen!» illustre l’homme.

Des gens d’affaires les encouragent à ne pas abandonner. «On avait tellement fait du chemin, qu’on se disait que ça n’avait pas de bon sens de retourner au Québec», dit-elle. Petit à petit, leurs efforts portent fruit.

En 2016, autre cyclone, encore plus dévastateur cette fois. Quarante-quatre personnes perdent la vie après le passage de Winston. La ferme des Québécois est détruite et plusieurs huîtres juvéniles meurent. Ils remontent la pente doucement et ont depuis peu retrouvé la production d’avant l’événement.

Se rendre à la ferme, 
enfiler son équipement de plongée et se jeter dans l’océan à la recherche de joyaux. Voilà en quoi consiste le travail de Claude Michel.

Non à la vie de fou

Aujourd’hui, les quinquagénaires emploient huit personnes et vivent confortablement. Ils cultivent environ 20 000 huîtres. Mais pas question de retomber dans la vie de fou qu’ils menaient avant! Danielle et Claude Michel se sont promis de mettre la pédale douce. Ils travaillent quatre jours par semaine. Claude Michel plonge dans l’océan à la recherche d’huîtres, tandis que Danielle crée des bijoux à partir des perles recueillies. Dans leurs temps libres, ils jouent au golf, vont à la plage avec leurs chiens  — «leurs enfants à quatre pattes» comme le dit affectueusement Danielle — ou s’adonnent à la pêche en haute mer. 

«On s’est toujours dit qu’on allait profiter de la place et se rappeler qu’on était au paradis», confie Claude Michel.

«L’environnement est magnifique : on est entourés de noix de coco, de fleurs, d’eaux turquoises, décrit Danielle . C’est paisible. On ne travaille pas entre quatre murs.»

Le couple, qui visite Québec presque tous les ans (en période estivale seulement!), ne croit pas revenir à son port d’origine un jour. Sa vie est maintenant sur cette terre juchée en plein cœur de l’océan. Claude Michel nous montre d’ailleurs fièrement son passeport fidjien.

À ceux qui voudraient les imiter et changer de vie, les expatriés conseillent d’être convaincus qu’un changement s’impose parce que «ce n’est pas en te déplaçant que les problèmes vont disparaître», prévient Danielle. «Aussi, en tant que couple, il faut beaucoup s’aimer», reconnaît celle qui vit aux côtés de son conjoint depuis 26 ans.

À Taveuni, le couple a trouvé son équilibre. Après l’entrevue, Danielle retournait à sa création de bijoux. De son côté, Claude Michel se rendait à la ferme, enfilait son équipement de plongée et se jetait dans l’océan à la recherche de joyaux. 

Information : civafijipearls.com

Charles et Laurie devant leur voiture qui leur a permis d’explorer le Panama.

CHARLES ET LAURIE : MARIER EMPLOI ET PASSION

Les voyages font partie de l’histoire du couple de Laurie et Charles. Il y a un peu plus de sept ans, Charles habite à Paris et Laurie, en Allemagne, tous deux pour leurs études. À Munich avec des copains pour participer à l’Oktoberfest, ils se croisent par hasard. Cette soirée verra naître leur amour. 

Il y a un an, la piqûre du voyage leur revient. Ils ont de bons emplois à Québec, elle dans le milieu des communications et lui comme ingénieur. Ils vivent dans un coquet appartement avec leur chat et s’adonnent à la balle molle et à la cuisine avec leurs amis. Mais ils ne veulent pas s’évader de la même façon cette fois. Ils souhaitent expérimenter la vie à l’étranger. 

«C’est différent de voyager et de vivre à l’étranger, d’avoir une autre maison ailleurs, explique Laurie. On était heureux dans nos emplois, mais il nous manquait un petit quelque chose. On adore voyager. On s’est creusé la tête pour que notre travail soit quelque chose qu’on adore faire.»

Leurs proches s’inquiètent pour leur avenir professionnel. Ils décident néanmoins de foncer. La veille du déménagement, alors qu’ils emballent leurs biens et vont porter leur minou chez la mère de Laurie, ils ont le vertige. «On a pensé : “Si ça ne marche pas, on n’a rien à Québec”», raconte Laurie. Mais après, on se rassurait en se disant : “il n’y a rien qui est la fin du monde. Si ça ne marche pas, on revient et au pire, on habite chez nos parents le temps de se remettre sur nos pieds et de se trouver une job”.» On est vraiment chanceux de pouvoir faire ça.»

Direction Panama

Même s’ils ne l’ont jamais visité, le Panama devient leur destination de choix. «Ça a vraiment été un saut dans le vide, admet Charles, qui a dû parfaire rapidement son espagnol. On ne savait pas à quoi s’attendre. On n’était jamais allés là.»

Ils ont l’idée d’organiser des voyages pour les touristes qui aiment sortir des sentiers battus et découvrir les endroits connus seulement par les habitants du Panama. Ils appellent judicieusement leur entreprise Where the locals go.

 «Le Panama est l’un des pays les plus sécuritaires en Amérique latine, avance Laurie. Il y a une très grande diversité de flore et de faune, beaucoup d’activités à faire : surf, bateau, randonnées en montagne, plongée sous-marine, snorkeling... Côté tourisme, il y a encore beaucoup de travail à faire. Ce n’est pas beaucoup publicisé.»

Nouvelle vie

Parti en décembre, le couple dans la fin vingtaine en est encore à l’étape du repérage. Mais déjà, Charles et Laurie réalisent que leur vie a changé. «On se rend compte maintenant qu’on vivait beaucoup plus dans le luxe, constate Laurie. Mais ce que je trouve intéressant, c’est qu’on a le strict minimum, mais qu’il n’y a rien de ça qui fait qu’on est vraiment moins heureux.»

Ils comptent rester un an et demi dans le pays d’Amérique centrale avant de revenir à Québec. Ils recommandent à ceux qui songent partir à l’aventure de bien se préparer et de le faire sans hésitation. «Souvent, c’est ce qui fait le plus peur qui en vaut le plus la peine, philosophe Laurie. On s’empêche de faire des choses parce qu’on a peur et finalement, on ne le fait jamais. J’aime beaucoup mieux regretter quelque chose que me dire j’aurais donc dû.»  
Daphné Bédard

Information : facebook.com/WTLGpanama

DE L'INSATISFACTION À LA RÉALISATION

Le psychologue Marc Vachon a créé en 2001 le site Internet oserchanger.com avec sa partenaire Marie Bérubé. Ils sont également coauteurs du livre Oser changer : mettre le cap sur ses rêves. Selon leurs observations, le désir chez les gens de découvrir de nouveaux horizons vient d’abord d’une insatisfaction. «C’est le premier moteur pour décoller», avance M. Vachon. Il y va de quelques pistes de réflexion pour ceux qui aimeraient tenter l’expérience. 

Le psychologue Marc Vachon

Trois principaux obstacles au changement

-L’habitude 

«On est des gens de conditionnement. C’est pratique l’habitude, car on fait toujours les mêmes choses. Ça économise de l’énergie, mais à un moment donné, ça paralyse.»

-La peur

«Pour être capable de vaincre sa peur, il faut qu’il y ait quelque chose qui nous attire, qu’il y ait une étincelle assez forte pour avoir le goût de nous mettre en marche»

-Ne pas savoir ce qu’on veut vraiment 

«Il faut avoir un projet précis.»

Façon d’atteindre son objectif

-Y travailler chaque jour

«Il faut poser des gestes qui t’amènent vers ton but. Ça peut être de petits gestes : une lecture, une demande d’information... On se donne la discipline d’agir tous les jours.»

Et si l’échec survient ?

«C’est souvent un coup dur à l’estime de soi. Il faut garder en tête que l’important, c’est le processus par lequel tu passes, c’est la route. Il ne faut pas être trop dur avec soi-même et arriver à relativiser les choses. C’est peut-être la fin d’un monde, mais ce n’est pas la fin du monde.»