Karine Tremblay

Canada Sauce : l’affaire est ketchup !

CHRONIQUE / C’était un petit matin d’août, en 2018. L’aube pointait à peine. Simon-Pierre Murdock avalait son premier café lorsqu’il a vu la nouvelle dans le journal. Heinz fermait son usine en Ontario. Fini, la fabrication du légendaire ketchup au Canada, le géant alimentaire déplaçait ses opérations aux États-Unis pour des motifs essentiellement financiers. Quelque 800 Ontariens perdaient leur emploi dans la foulée.

Le jeune entrepreneur du Saguenay s’est dit que ça n’avait pas de bon sens. 

« Ça m’a fâché de voir ça. Mon père et mon grand-père avant lui se sont investis en affaires dans la région. J’ai grandi en développant cette fibre régionaliste et nationaliste, parce que je pense que chaque territoire, chaque région participe au développement du pays. J’ai fait mes petites recherches pour constater que même French’s, qui est une compagnie canadienne, transformait son ketchup en Ohio à partir de tomates canadiennes avant de ramener le tout ici. »

Au lieu de rester les bras croisés devant ce qu’il trouvait insensé, Simon-Pierre a décidé d’agir. 

« Je me suis dit que j’allais faire un ketchup 100 pour cent canadien, avec une valeur nutritive rehaussée. » 

Le défi était colossal, quand même. De grandes bannières occupaient déjà pas mal le terrain de jeu des condiments en bouteilles. Il fallait avoir une certaine expertise et des infrastructures adaptées pour oser se lancer.

 Ça tombait bien. Simon-Pierre et son associé, Jean Boivin, avaient déjà tout ça. 

« On est en affaires depuis 2008 avec Morilles Québec, une compagnie qui commercialise les champignons sauvages. Ça allait bien, mais en 2016, on a réalisé qu’on avait beaucoup de pertes, des bouts de champignons qui ne trouvaient pas leur place dans nos emballages. Pour mieux gérer nos surplus, on a créé une compagnie, Embouteillage Canada, pour laquelle on a développé une première salsa. On est tombé en amour avec l’univers des sauces. En travaillant avec des fruits et des légumes, on a aiguisé notre expertise en transformation alimentaire. »

Faire un ketchup, c’était dans leurs cordes. 

L’entrepreneur Simon-Pierre Murdock, cofondateur de Canada Sauce

« Tous les pions étaient en place, on avait tout ce qu’il fallait pour tenter le coup. On a priorisé des ingrédients naturels et authentiques, comme de la pâte de tomate et du sirop d’érable. La majorité de nos ingrédients viennent du Canada. Je voulais qu’on arrive avec une option santé et pleine de goût en développant un ketchup qui ne serait ni trop sucré ni trop acide. »

Test de goût après test de goût auprès de nombreux gourmands volontaires, ils ont mis au point la parfaite recette, à un coût de revient de 4,99 $ par bouteille. L’exercice a commandé huit mois de travail. 

« Ça a pris plusieurs essais et erreurs, mais on a recommencé chaque fois en écoutant les commentaires de nos goûteurs. En février 2019, on parvenait au résultat souhaité. » 

Mais ils n’allaient pas s’arrêter là. Conscients que le ketchup s’accommode bien de la compagnie d’autres condiments, ils ont consacré leur énergie à développer d’autres produits. En catimini.  

« L’étude de marché nous montrait que ketchup, relish et moutarde étaient souvent vendus en assortiment. L’idée de lancer un trio complet a vite fait partie de nos plans, mais on n’en a pas parlé tout de suite, on s’est dit qu’on allait surprendre la clientèle. » 

La mise au point de la relish et de la moutarde a été guidée par la même logique : utiliser des ingrédients canadiens sans rogner sur la qualité. Les concombres des serres Toundra de Saint-Félicien se retrouvent dans la relish, tandis que la matière première de la moutarde provient des grandes prairies du Manitoba. 

Mises en marché en mai 2019, les trois bouteilles signées Canada Sauce ont vite fait un tabac. 

« On avait une entente avec 52 points de vente de la région, raconte M. Murdock. On a choisi la première belle journée d’été, quand les gens allument le barbecue pour la première fois, pour aller porter en magasin les 3000 caisses qu’on avait préparées. Le journal Le Quotidien, qu’on avait contacté, a publié un article à propos de notre entreprise. Et ça a fait boule de neige. En 24 heures, tout était vendu. Les 30 000 bouteilles! On pensait que notre production allait durer au moins un mois et voilà qu’on se retrouvait en rupture de stock. Disons qu’il a fallu revoir notre gestion d’inventaire. »

Heureux problème. Les réseaux sociaux de l’entreprise ont aussi explosé de demandes et de commentaires. L’engouement était monumental. 

« On n’avait pas prévu ça, mais on venait de frapper un coup de circuit », image Simon-Pierre Murdock. 

Chaînes de restauration et grandes épiceries ont rapidement manifesté leur intérêt. Le vice-président torontois de Loblaws Canada souhaitait même venir visiter l’usine saguenéenne pour lister rapidement les produits sur ses tablettes. 

« C’était fou! Dès les premières semaines, on recevait des tas d’appels et on ramait pour répondre à la demande. Juste au Saguenay–Lac-Saint-Jean, on avait du mal à fournir. »  

Embauches plurielles et développement en accéléré ont suivi pendant l’été. 

« En deux mois, on a écoulé plus de 300 000 bouteilles. On aurait pu en vendre le double si on avait eu la capacité de produire davantage. On avait déjà injecté 1,3 million $ dans le projet, on a réinvesti 500 000 $ pour améliorer nos installations. »

La popularité du trio portant le sceau Canada Sauce n’a, depuis, cessé de grandir.

« Je pense que c’est un succès qui s’explique, en partie, par le fait qu’il n’y a eu aucun compromis sur la qualité du produit fini ni sur celle des ingrédients utilisés, qui proviennent en grande majorité du Canada. On n’emploie pas d’agent de conservation, pas de colorant et pas de saveur artificielle. Le seul agent texturant qu’on ajoute est naturel, et c’est la gomme de xanthane. Nos produits sont aussi transparents que nos bouteilles », remarque Marie-Alix Sautet, coordonnatrice du marketing de l’entreprise. 

La saison hivernale a permis de faire des réserves et de renflouer les stocks pour la saison du barbecue, qui reste la période de pointe. 

Simon-Pierre Murdock se disait qu’il pourrait sans doute écouler entre un et deux millions de bouteilles cette année dans les quelque 700 points de vente québécois où se retrouvent ses produits. Mais la pandémie a fait en sorte que la croissance s’est accélérée de 300 pour cent, ces derniers mois.

« Parce que l’achat local est prisé, nos ventes en magasin et en ligne ont explosé », explique Simon-Pierre Murdock.

Celui-ci ne cache pas qu’il voit grand pour l’avenir. Mais il entend monter les marches de la réussite une à la fois.  

« En décembre dernier, on avait en main une entente avec un client national. Nos sauces auraient été distribuées dans 1000 magasins à travers le pays. Au dernier moment, on a choisi de ne pas aller de l’avant. On s’est dit : pas cette année. On préférait d’abord consolider le positionnement de l’entreprise au Québec. Parce que oui, on veut aller vite, mais on ne veut pas manquer de carburant », dit l’homme d’affaires, qui a aussi dans les cartons le projet de commercialiser une mayonnaise végane.  

L’objectif, d’ici cinq ans? 

« On voudrait produire entre 20 et 40 millions de bouteilles annuellement. Ça nous permettrait d’aller chercher cinq à dix pour cent de la part du marché des condiments au pays et d’atteindre un chiffre d’affaires de 50 millions. »

Oui, vraiment, pour Canada Sauce, on peut dire que l’affaire est ketchup!  


Ça vous intéresse? : Canadasauce.com

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Bientôt en librairie

L’été se passera surtout dans le carré de votre cour arrière? Pas grave. Il pourra être gourmand quand même. Le nouveau livre de Geneviève O’Gleman, BBQ Santé, sort des presses juste à temps pour insuffler de la nouveauté à vos repas en plein air. 

Disponible dès mercredi prochain (le 3 juin), le recueil fait la démonstration que la cuisine sur le gril, ce n’est pas que l’affaire des pros... et des carnivores! L’imagé bouquin est en effet rempli d’options végés qui misent autant sur les légumes de saison grillés que sur les protéines végétales (salade d’été au tofu grillé, patates douces à la mexicaine, aubergine et salade de lentilles aux fines herbes, chou-fleur au cari, brochettes de tempeh à l’ananas, etc.). 

La nutritionniste confie d’entrée de jeu qu’elle a longtemps laissé la cuisson sur les flammes à d’autres. Le barbecue l’intimidait. Elle a donc bâti un livre sur mesure pour celles et ceux qui apprivoisent encore l’estival mode de cuisson. Avec un guide pas à pas pour accompagner vos premières fois derrière le gril, oui. 

Dans la foulée, elle propose aussi quantité d’idées pour jazzer le bar à burgers, l’heure de l’apéro, les traditionnelles brochettes, le poulet passe-partout, les bols-repas, alouette. Le petit plus que j’aime : plusieurs des (nombreuses) recettes de sauces, trempettes, vinaigrettes et marinades qui se déploient au fil des pages peuvent être agencées à d’autres plats que ceux proposés dans le volume.   

BBQ Santé
Geneviève O’Gleman
Éditions de l’Homme
255 p.