Titulaire de la Chaire de recherche en nutrition de l'Université Laval, l'ex-athlète olympique Benoît Lamarche estime que les études souvent contradictoires en alimentation entraînent de la confusion dans le public.

Bien manger, pas de la tarte

Bien qu'il soit titulaire de la Chaire en nutrition de l'Université Laval, Benoît Lamarche l'avoue sans ambages : se nourrir aujourd'hui n'est pas de la tarte. «C'est rendu trop compliqué.» Quoi manger, quoi ne pas manger. Boire ou non des jus de fruits? Faut-il éviter le lait et les boissons gazeuses?
«Il n'y a pas grand-chose de noir et blanc en nutrition», explique le chercheur en entrevue au Soleil, déplorant du même souffle les prises de position tranchées. «Pas sûr que ça rend toujours service. J'en cherche du noir et du blanc et je n'en trouve pas. L'alimentation, c'est complexe, il faut regarder ça dans sa globalité.»
Au fil des ans, fait-il remarquer, des dogmes ont été promulgués en matière de nutrition. «On a tapé pendant 30 ans sur les gras et on se rend compte aujourd'hui qu'on s'est peut-être trompés. Maintenant, on tape sur le sucre. Un peu de sucre, ce n'est pas grave; c'est l'excès de sucre qui est dangereux. Prendre un Pepsi de temps en temps, ça ne tue personne, mais en prendre deux litres par jour, c'est différent. Tout est dans l'équilibre.»
En théorie, poursuit Benoît Lamarche, la grande partie de la population sait ce qu'il faut manger pour être en santé. «La base est là, plus de fruits et de légumes, des céréales à grains entiers, de l'huile végétale, se tenir loin des produits transformés, cuisiner le plus souvent possible... Ç'a l'air simple, mais il y a encore beaucoup de monde qui ne le fait pas, comme si on ne se rendait pas compte du tort qu'on se fait quand on mange mal.»
L'environnement, le stress, le temps disponible, le niveau social, la difficile conciliation travail-famille, autant de facteurs à considérer lorsqu'il s'agit de comprendre pourquoi le message ne passe pas. «Ce n'est pas parce que les gens le savent qu'ils vont le faire. T'as beau avoir la meilleure volonté au monde, ça reste complexe. [...] Bien manger, on dirait que c'est rendu inatteignable cette affaire-là. Il faudrait que ce soit toujours parfait.»
Trop rapidement
Sans le vouloir, déplore-t-il, les chercheurs eux-mêmes créent de la «confusion» dans la population en diffusant trop rapidement les résultats de leurs travaux. «Dans nos demandes de subventions, il faut expliquer notre plan pour faire la promotion de nos recherches. On est évalués là-dessus. Ça crée de la confusion dans la population parce que les résultats sortent trop vite. Les bleuets font ci, les fraises font ça, le sirop fait ci, le beurre fait ça... Il ne faudrait pas se baser sur une seule étude, mais sur l'ensemble de l'oeuvre, mais le public ne l'a pas, cette image-là.»
Par ailleurs, l'ex-patineur de vitesse olympique estime que le combat contre l'obésité, à la source de plusieurs maladies de civilisation, passe bien sûr par un changement de son régime alimentaire, mais surtout par la nécessité de brûler davantage de calories.
«L'activité physique est une grosse partie de l'équation, c'est extrêmement payant. Quand tu bouges, tu te donnes tout un buffer. Mais bouger ça ne veut pas dire nécessairement s'entraîner. Si tu décolles de ton ordinateur ne serait-ce qu'une demi-heure par jour, tu peux faire des gains exceptionnels.»
La refonte du Guide alimentaire ne réglera pas tout
La refonte du Guide alimentaire canadien, annoncée par le gouvernement fédéral pour l'an prochain, est «nécessaire» pour suivre l'évolution de la science, selon Benoît Lamarche, mais il ne faut pas s'attendre à ce que la version revue et améliorée règle les «énormes inégalités sociales» lorsqu'il s'agit de bien se nourrir.
«Les gens qui n'ont ni les moyens, ni les connaissances, ni l'environnement approprié, ce sont eux qui ont besoin de bien manger, mais leurs préoccupations sont loin des belles recommandations du Guide alimentaire. Ça reste très élitiste», explique le spécialiste qui donne pour exemple les déserts alimentaires de certains quartiers défavorisés, où les gens doivent se nourrir avec les produits disponibles au dépanneur du coin.
«Si on veut avoir un impact sur la santé des gens, sur le plancher, il va falloir trouver une façon d'aller chercher ce monde-là.
«Oui, il y a des choses à revoir dans le Guide, poursuit-il, comme la question des jus et le nombre de portions, mais de là à dire que tous les problèmes d'obésité et de maladies chroniques seront réglés, ce serait faire du sensationnalisme. Ce n'est pas parce que tu changes le Guide que tout le monde va revenir à un poids normal. C'est de la pensée magique.»
La plus récente mise à jour du Guide alimentaire canadien date de 2007. En septembre, la ministre fédérale de la Santé, Jane Philpott, avait tracé les grandes lignes de cette refonte, insistant sur l'élimination des gras trans dans les produits transformés, la réduction de la teneur en sel, un meilleur étiquetage des aliments et la limitation de la publicité d'aliments malsains destinés aux enfants.
Boissons gazeuses: doute sur une taxe
Benoît Lamarche hésite à prendre position en faveur d'une taxe sur les boissons gazeuses, même si les études ont démontré que cette mesure entraîne une baisse de la consommation. «La taxe ne fait pas l'unanimité, même sur ses effets à long terme. J'ai certaines réserves, car ce sont les gens les plus défavorisés qui seraient touchés. Si la taxe était investie à 100 % en prévention, pour les gens qui en ont le plus besoin, je serais plus favorable.»