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Les 100 ans de conseil central

Au cœur des luttes solidaires depuis 100 ans

Le Conseil central de Québec–Chaudière-Appalaches (CSN) trouve son origine dans la fusion, le 5 mars 1918, de deux organi­sations regroupant les syndicats nationaux du district de Québec.

À l’époque, le monde du travail est dominé par des sections locales de grands syndicats américains. Les ouvriers de Québec veulent être indépendants et contrôler leurs syndicats. C’est donc un mou­vement francophone, national et catholique qu’ils lancent. C’est le début d’une expérience unique en Amérique du Nord qui se poursuit de nos jours à l’intérieur de la CSN.

C’est au conseil central que s’articule la vie syndicale dans la région. C’est le lieu privilégié pour développer la solidarité entre les syndicats des différents secteurs d’activités, notamment lors des conflits mais aussi au quotidien lorsqu’il s’agit d’interpeller les divers acteurs de la société civile. 

Les 100 ans de conseil central

Québec 1918: une ville en pleine croissance

«Contrairement à aujourd’hui, Québec est une ville manufacturière au début du XXe siècle», explique Réjean Lemoine. L’historien insiste sur le fait d’une ville en plein essor. Québec passe le cap des 100 000 habitants et se relève d’une période difficile, car la deuxième moitié du XIXe siècle a été marquée par le déclin de l’industrie du bois et de la construction navale.

Une ville ouvrière, catholique et francophone

Si, vers 1850, Québec est une ville à 50% anglophone et à 50% francophone, la situation a beaucoup changé dans les années 1910 où la population francophone domine nettement. «Québec est une ville ouvrière où l’industrie de la chaussure occupe une place importante. Près de 5000 ouvriers travaillent dans le secteur», ajoute Réjean Lemoine. La Dominion Corset est une autre manufacture importante qui donne un élan à la ville. Tout particulièrement à la Basse-Ville, où se concentre la majorité de la population dans les quartiers Saint-Roch et Saint-Sauveur. «Même si la bourgeoisie et le monde des affaires sont en Haute-Ville, tout se dessine en Basse-Ville», précise l’historien. Ouvrière, catholique et francophone sont donc les caractéristiques de la population de la ville de Québec en 1918.

Québec s’américanise

La ville est alors beaucoup plus dense qu’aujourd’hui et les con­ditions de vie sont très difficiles. La mortalité infantile est, par exemple, très élevée: près d’un enfant sur trois meurt en bas âge à cause des conditions d’hygiène très précaires. Il n’y a pas de réseau d’égout. On déverse les ordures dans la rivière Saint-Charles ou dans le fleuve sous le cap Diamant. Les maisons n’ont pas de système d’évacuation des eaux usées; les «bécosses» sont la norme.

«C’est aussi la première américanisation de la ville avec l’arrivée du tramway électrique, des premiers cinémas, du développement des nouveaux quartiers Montcalm et Limoilou. Les
réfrigérateurs électriques vont entraîner la fin des marchés publics ouverts dans les différents quartiers de la ville», raconte Réjean Lemoine. 

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Évolution des conditions de travail au cours du siècle

En un siècle, les conditions de travail ont énormément changé. Temps de travail, conditions salariales, santé et sécurité, la plupart des acquis l’ont été au terme de luttes farouches. Le Conseil central de Québec Chaudière-Appalaches a été au cœur de beaucoup d’actions en faveur de normes du travail plus favorables. Il a aussi mené ces combats avec des actions sociopolitiques et, fréquemment, en s’alliant aux mouvements communautaires de la région.

«En 1919, le Québec adopte une loi sur le salaire minimum des femmes. Même si elle n’entrera en vigueur qu’en 1925, c’est une première réussite pour le mouvement syndical. Les allumettières de Hull ont été des pion­nières», explique Jean-Noël Grenier, professeur au département des relations industrielles de l’Université Laval.

Amélioration des normes du travail

La région de Québec n’est pas en reste avec les premières avancées syndicales dans l’amélioration des conditions de travail. Même si les grèves dans la chaussure de 1925 ont marqué une rupture dans la culture syndicale et annoncé la prise en main par le clergé d’une partie du mouvement syndical, des acquis notables vont suivre.

«Les luttes dans l’industrie du vêtement, notamment avec les grèves à la Dominion Textile de Saint-Grégoire de Montmorency où les ouvrières ont osé défier la loi du cadenas de Maurice Duplessis, permettront d’améliorer les conditions de travail, en abaissant entre autres le temps de travail à 50 heures par semaine», poursuit Jean-Noël Grenier. 

Dans les années 1950, avec l’adoption de la formule Rand qui permet le prélèvement automatique de la cotisation syndicale sur les salaires, les syndicats renforceront leur pouvoir et gagneront en efficacité.

Que ce soit dans les mines, dans les manufactures, puis dans les secteurs publics et parapublics, le Conseil central de Québec Chaudière-Appalaches participera activement aux avancées qui jalonneront tout le XXe siècle.

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Les femmes au conseil central

Même s’il y a toujours eu des travailleuses et des syndiquées, elles étaient peu présentes dans les instances du Conseil central de Québec Chaudière-Appalaches au début de son histoire. Progressivement, leur présence et leurs luttes se sont imposées grâce à l’action de pionnières déterminées. L’engagement des femmes au conseil central a permis des gains importants pour toutes les femmes du Québec.

En 1918, les femmes représentent environ 20% de la population active du Québec. Un tiers d’entre elles travaillent dans les manufactures, généralement comme ouvrières non qualifiées, et la plupart des autres travaillent dans ce qu’on pourrait appeler «les services domestiques». Toutefois, malgré une situation économique difficile, la règle pour les femmes était de quitter le marché du travail quand elles se mariaient.

Les premières luttes

«Les femmes avaient peu de place dans les syndicats. L’influence de l’église, très conservatrice à l’époque, se faisait sentir fortement», explique Émilia Castro. L’ancienne vice-présidente du Conseil central de Québec–Chaudière-Appalaches et militante féministe depuis plus de 40 ans admire les pionnières qui ont permis d’améliorer le sort de toutes les femmes.

Dès 1919, à Hull, dans une usine d’allumettes, elles se mettent en grève et obtiennent de premiers gains. Elles remettront ça en 1924 pour refuser une baisse de salaire. La région de Québec ne sera pas en reste! En 1937, les ouvrières du textile de l’usine de Saint-Grégoire de Montmorency, au pied des chutes du même nom, mèneront aussi la lutte pour des conditions de travail décentes. Les employées de la Parisian Corset dans Saint-Roch formeront l’un des premiers syndicats féminins affiliés au conseil central en 1938. 

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Quelques dates marquantes dans l’histoire du conseil central

1900 
Lock-out dans l’industrie de la chaussure
à Québec

Première intervention de l’Église, qui se base sur l’encyclique Rerum Novarum, dans les affaires syndicales à Québec à l’occasion d’un conflit de travail dans l’industrie de la chaussure impliquant 5000 ouvriers et trois syndicats nationaux. L’inter­vention de monseigneur  Bégin, archevêque de Québec, comme arbitre permettra de mettre fin au lock-out en 1901. La sentence arbitrale reconnaît le droit naturel d’association des ouvriers, mais demande aux syndicats d’intégrer un aumônier dans leurs associations. 

1918-1921
Fondation du Conseil central national des métiers du district de Québec, puis de la CTCC

Le 5 mars 1918, lors d’une assemblée à la Bourse du travail, le Conseil central national des métiers du district de Québec voit le jour par la fusion des deux conseils centraux des syndicats nationaux de la vieille capitale.

La Confédération des travailleurs catholiques du Canada est fondée quant à elle lors d’un congrès qui se tient du 24 au 28 septembre 1921, à Hull, sous la présidence de Gaudiose Hébert de Québec. Les syndicats de Québec qui fournissent le tiers des délégations obtiennent la présidence et le siège social de la centrale qui deviendra plus tard la CSN. 

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Le rôle sociocommunautaire du conseil central

Dès sa fondation, le conseil central s’intéresse aux questions sociales plus larges que la simple action syndicale. Améliorer le cadre de vie de la population a toujours été une préoccupation majeure. Québec était alors, dans les quartiers ouvriers, une ville pauvre et presque insalubre. Le chômage et le logement ont été les deux grands axes du rôle sociocommunautaire du conseil central à travers son histoire.

«Avant même la fondation du conseil central en 1918, les grands débats de société traversent aussi le syndicalisme. En 1911, la crise des manuels scolaires divise le mouvement syndical. Si certains, surtout à Montréal, veulent une uniformisation des manuels dans la province, d’autres se rendent aux arguments de l’Église et prô­nent le statu quo», explique Nicolas Lefebvre Legault, con­seiller à l’information au conseil central de Québec–Chaudière-Appalaches.

La lutte contre le chômage

En 1921, la crise économique frappe durement Québec et des milliers d’ouvriers se retrouvent au chômage. Il n’existe alors pas d’assurance chômage et la municipalité décide d’une aide directe aux sans-travail en leur confiant des travaux d’aqueduc et d’autres travaux publics. Elle fait appel
au conseil central pour gérer l’organisation.

En quelques mois, le conseil central rencontre 2200 chômeurs et réussit à en placer 700, mais cette action fait ombrage aux échevins qui aimeraient avoir recours au patronage à la veille des élections. Ils prétendent que le conseil central ne place que des syndiqués catholiques, ce qui est faux. Cette calomnie entraîne la démission du comité des sans-travail.

En 1933, en pleine crise économique, le Secrétariat des syndicats catholiques décide de mettre sur pied des jardins ouvriers. Des contacts sont pris avec le ministère de l’Agriculture, la municipalité et de grands propriétaires terriens pour trouver des terrains en friche, des outils, des semences et des formateurs.

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Nationalisme et religion au cœur de l’action syndicale

Le Conseil central de Québec–Chaudière-Appalaches intégrera, dès 1921, la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC) qui deviendra la Confédération des syndicats nationaux (CSN) en 1960 rayant ainsi toutes références à la doctrine sociale de l’Église, mais l’action des aumôniers a perduré encore quelques années à Québec. Le nationalisme a aussi marqué l’histoire et l’action du conseil central.

Si le refus des interventions «inter­­nationales» est présent dès les prémisses de l’action syndicale dans la ville de Québec, le catholicisme interviendra plus tard comme l’explique l’historien Jacques Rouillard : « Dans la ville de Québec existent déjà des syndicats vigoureux depuis le début du siècle, notamment dans l’industrie de la chaussure, qui refusent toute affiliation à des syndicats internationaux, non pas sous l’influence cléricale, mais par patriotisme, car ils jugent que les travailleurs canadiens doivent pouvoir animer eux-mêmes leurs syndicats. 

Pendant la Première Guerre, ils se laissent cependant convaincre d’accepter des aumôniers et de se transformer en syndicats catholiques. C’est ainsi qu’en ce début du XXe siècle se dessine la géographie du syndicalisme au Québec : les syndicats internationaux sont solidement implantés à Montréal alors que les syndicats nationalistes et catholiques prennent racine à Québec et en région. 

Des syndicats catholiques pas si complaisants

C’est suite à l’encyclique du pape Léon XII Rerum Novarum (Les choses nouvelles) publiée en 1890 que va se définir la doctrine sociale de l’Église. «L’encyclique affirme que les travailleurs et leurs emplo­yeurs ont des droits complémentaires: le droit à la dignité au travail pour les uns, le droit de propriété pour les autres. Pour protéger leurs intérêts, les travailleurs doivent constituer des corporations professionnelles inspirées de la doctrine sociale de l’Église à travers lesquelles
ils pourront négocier collecti­vement avec leurs employeurs, eux-mêmes réunis en corpo­ration», explique l’historien Mathieu Houle-Courcelles.

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Les défis du syndicalisme au XXIe siècle

L’action syndicale ne s’arrête pas après 100 ans. Même si le Conseil central de Québec–Chaudière-Appalaches (CSN) a une longue expérience sur laquelle il peut s’appuyer, les défis sont nombreux et demandent une constante dans l’action. Contexte politique, action collective, transfert de connaissance, changement générationnel sont quelques-uns des enjeux qui attendent l’organisation.

Pertinence du syndicalisme

Depuis le milieu des années 1980, le monde du travail a considérablement changé. «Il y a beaucoup moins de stabilité qu’avant, le travail s’est précarisé, et les attentes des gens par rapport à leur emploi ont changé, note Ann Gingras, présidente du conseil central. Avant, ce qu’on voulait, c’était une job, un poste et, pour l’obtenir, les gens étaient prêts à se mettre disponibles presque 24h sur 24h, 7 jours sur 7. C’est différent aujourd’hui dans un contexte de plein emploi, les gens veulent du temps et sont prêts à changer d’emploi pour l’obtenir.»

Le contexte de pénurie de main-d’œuvre change la donne. «Normalement, dans le contexte actuel ce sont les salariés qui devraient avoir le gros bout du bâton, mais à part certains emplois en demande, où les gens peuvent avoir individuellement un bon rapport de force, ce n’est pas le cas en général, précise Yves Fortin, secrétaire-général du conseil central. Trop souvent, les entreprises règlent leurs problèmes de pénurie sur le dos des salariés qui voient accroître considérablement leur tâche.»