La forêt au cœur de notre vie

Le défi de la réconciliation avec les Premières Nations pour le monde forestier québécois

La chaleur s’installe au Québec sur fond de déconfinement. Nous profitons d’une accalmie de la pandémie pour revenir sur un autre défi de société incontournable : la réconciliation avec les Premières Nations. Il n’y a pas si longtemps, en effet, l’économie du pays était paralysée par des blocages ferroviaires en solidarité à la nation Wet’suwet’en. Un conflit qui marquera notre mémoire collective, un peu comme la crise d’Oka de 1990.

S’il y a un endroit où il y a un urgent besoin de discuter de réconciliation, c’est dans le monde forestier. Pour mieux comprendre, il faut savoir que les cultures des Premières Nations sont profondément enracinées dans le territoire forestier et que ces racines ont été fragilisées par la foresterie. Les opérations forestières intensives et à grandes échelles ont perturbé la qualité de la forêt (ou l’ambiance forestière) dont les Premières Nations avaient besoin pour maintenir leurs modes de vie, et le rapport au territoire.

L’histoire forestière compte plusieurs conflits impliquant le gouvernement, l’industrie et les Premières Nations. Par exemple, il y a le conflit de l’Île René-Levasseur dans les années 2000 qui a touché les Innus de Pessamit; plus récemment, le conflit de la Broadback qui a impliqué les Cris de Waswanipi et le conflit en Mauricie qui a affecté une famille atikamekw. Dans tous ces cas, il s’est avéré difficile de concilier la valeur des volumes de bois d’un côté, avec la valeur de la forêt et de la culture autochtone de l’autre.

En 2013, une nouvelle loi instaure la nécessité de prendre en compte les intérêts, les valeurs et les besoins des Premières Nations dans l’aménagement durable des forêts. Plusieurs Québécois sont maintenant songeurs sur les façons de travailler avec la richesse et la diversité culturelle autochtone et d’améliorer nos pratiques forestières.

Si des efforts louables ont été faits jusqu’à présent par les différents acteurs du monde forestier, il faut admettre que les résultats ne sont pas au rendez-vous et ne satisfont pas les attentes des Premières Nations. Dans les faits, la critique est essentiellement qu’on se limite à assurer l’acceptabilité des façons de faire existantes de la part des communautés autochtones ou à offrir des opportunités de développement socioéconomique, mais sans pouvoir véritablement penser en dehors du paradigme du volume de bois. Alors quels sont les défis en foresterie pour bien répondre aux aspirations des Premières Nations, que ce soit du côté de la production de bois ou de la conservation du patrimoine naturel?

Le lien au territoire des Premières Nations, de génération en génération.

Fondamentalement, il faut accepter un nouveau paradigme autochtone enraciné dans un rapport différent à la forêt : les humains font partie de la nature et ils doivent accorder de la valeur à l’ensemble des ressources de la forêt, car ils en sont responsables pour la génération à venir.  

En somme, la réconciliation est possible dans le monde forestier, mais à condition de donner aux Premières Nations la capacité de prendre leurs propres décisions, conformes à leurs propres visions et valeurs, et de mettre en place leurs propres institutions pour atteindre leurs objectifs. Pour y arriver, les propos du Chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, M. Ghislain Picard, sont inspirants. Il faut aller vers l’autre pour mieux se comprendre et faire «émerger une vision commune de notre avenir collectif»; rappelons-le, il y a des défis des deux côtés dans un processus de réconciliation.  

Quelle voie suivre? Il n’y a pas qu’une réponse. Il est possible d’apprendre des recherches menées en collaboration avec les Premières Nations, notamment celles avec les Innus de Pessamit.

E nutshemiu itenitakuat : un concept clé à l’aménagement des forêts pour Pessamit
On peut dire, du moins pour simplifier, que la foresterie s’est faite jusqu’à présent en calculant la quantité de bois que le territoire peut produire. Cette façon de faire a entraîné divers conflits en lien avec le partage du territoire et des ressources, dont l’occupation et l’utilisation du territoire forestier par les Premières Nations.

Dans ce contexte, Pessamit a entrepris, depuis quelques années, un processus pour établir sa vision de l’aménagement des forêts sur son Nitassinan, le territoire ancestral. Pessamit veut ainsi développer des moyens culturellement appropriés qui répondraient aux exigences de l’Innu aitun, le mode de vie et la culture des Innus. En ce sens, les Innus de Pessamit se réfèrent souvent à la notion de  E nutshemiu itenitakuat, l’ambiance du territoire forestier, pour exprimer une forêt de qualité permettant le maintien de l’Innu aitun sur le Nitassinan.

Dans ce projet, au lieu de partir du volume de bois comme base de la gestion des forêts, nous avons commencé par documenter la notion de E nutshemiu itenitakuat et le lien qui existe avec l’Innu aitun. Ainsi, l’étude d’un Natau-assi, soit le territoire de piégeage et de chasse d’une famille innue de Pessamit, a permis d’identifier cinq zones où peuvent s’exercer les activités et les pratiques d’Innu aitun, soit 1) la zone de Kauitshinanut (campement et établissement), 2) la zone de Nutshemiu-aueshish (territoire d’intérêt faunique), 3) la zone de Nashipetimit mak Massekuat (milieux riverains et humides), 4) le réseau Natau-kapatakan (réseau de sentiers et chemins) et 5) les sites de Kanametat (héritage et patrimoine).

La compréhension de E nutshemiu itenitakuat permet de proposer de nouvelles solutions culturellement appropriées. Elle donne matière à réflexion sur la signification de la réconciliation dans le monde forestier au Québec. Elle alimente la Chaire de leadership en enseignement (CLE) en foresterie autochtone pour explorer de nouvelles pistes de formation et de recherche.

Le monde forestier pourrait être gagnant en devenant un leader en matière de réconciliation; pour cela, il faudra être proactif et multiplier les initiatives comme à Pessamit. Il ne s’agit pas d’un défi autochtone, mais d’un défi partagé où tous les acteurs ont un rôle à jouer.

S’il y a bien une leçon à retenir du confinement et de l’isolement, c’est que ça nous appauvrit collectivement.

Jean-Michel Beaudoin
Professeur adjoint, titulaire de la Chaire de leadership en enseignement (CLE) en foresterie autochtone
Patrice Bellefleur
Gradué de la maîtrise en sciences forestières
Louis Bélanger
Professeur associé
Département des sciences du bois et de la forêt à l’Université Laval