La forêt au cœur de notre vie

La foresterie pour lutter et s’adapter aux changements climatiques et globaux

Capitales Studio
Une réalisation du service de la promotion
La foresterie est souvent perçue négativement par les citoyens qui y voient un outil de destruction de la forêt. Évidemment, le fait de couper des arbres peut choquer les gens, puisque l’arbre représente le symbole par excellence de la naturalité, du bien-être et de la pérennité.

Cependant, il faut aussi comprendre que les arbres en forêt meurent et se régénèrent constamment et que les grandes perturbations naturelles que sont les feux, les épidémies d’insectes et les grands vents font aussi partie de la dynamique naturelle des forêts. Ce renouvellement continuel de la forêt lui permet d’ailleurs de s’adapter aux changements globaux (changements climatiques, invasion d’insectes et de maladies exotiques).

Une vue de plus en plus commune dans les différentes forêts du monde : une mortalité importante d’une ou de plusieurs espèces d’arbres causée par la sécheresse ou l’invasion d’insectes et de maladies exotiques. Un récent rapport de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) prédit que plus de 50% des espèces d’arbres indigènes de l’Europe sont menacées d’extinction par ces problématiques. Une forte proportion de nos espèces d’arbres le sont aussi au Québec.

Cet article tentera de vous faire voir comment la foresterie via la coupe, la plantation et la transformation d’arbres pourrait nous aider: (1) à lutter contre les changements climatiques et (2) à adapter nos forêts aux changements globaux qui s’accélèrent.

Lutter contre les changements climatiques
L’arbre en poussant capte du dioxyde de carbone (CO2) de l’air et le combine avec l’eau et les nutriments du sol pour produire du bois. Ce bois s’accumule au fil des années et une quantité phénoménale de carbone est ainsi emmagasinée dans les forêts du monde.

La foresterie peut donc jouer un rôle positif en transformant les arbres récoltés en matériaux à longue durée de vie (charpente de maison, meubles de qualité, etc.) afin d’emprisonner le CO2 le plus longtemps possible. En plus, si le bois est utilisé en remplacement à d’autres matériaux qui libèrent beaucoup de CO2 lors de leur fabrication (le béton et l’acier), la foresterie joue alors un rôle important dans l’atténuation des changements climatiques. La récolte d’arbres doit cependant se faire en respectant les autres usages de la forêt et en protégeant la biodiversité. Plusieurs pratiques forestières sont de plus en plus utilisées ici et ailleurs dans le monde à cette fin.

Il existe aussi de nombreux programmes de plantation d’arbres qui permettent de compenser, en théorie, le carbone que vous émettez aujourd’hui par du carbone qui sera fixé par les arbres plantés au cours des 50 prochaines années. Pour être crédibles, ces programmes doivent assurer un suivi à long terme de leurs plantations et remplacer les arbres qui meurent et les plantations qui sont détruites. Il faut aussi que les arbres plantés le soient sur des sites où il n’y avait pas d’arbres ou de forêt avant 1990 (par convention) sinon l’effet est nul, car on remplace alors une forêt par une autre. De plus, les plantations d’arbres doivent être faites d’essences qui perdent leurs feuilles en hiver (les feuillus et le mélèze). Consultez l’article «Le boisement en région boréale: peu de bénéfices climatiques?» publié dans l’édition du Soleil du 3 novembre 2019 pour en connaître les raisons.

Adapter nos forêts aux changements globaux
Nos forêts se sont toujours adaptées aux changements climatiques et aux infestations d’insectes et de maladies. Les essences changent en fonction des changements graduels du climat et des cycles de feux et d’épidémies d’insectes. Ces bouleversements se sont faits lentement, permettant ainsi aux arbres de migrer (via la dispersion de leurs graines) et de s’adapter (via l’évolution): les individus les plus faibles sont éliminés augmentant ainsi la résistance des populations d’arbres qui survivent.

Malheureusement, ces mécanismes d’adaptation naturels ne fonctionnent plus aussi bien aujourd’hui. Cela est dû à l’accélération des changements climatiques causés par l’augmentation rapide du CO2 et à l’introduction de plus en plus importante d’insectes et de maladies exotiques causée par l’accélération de nos échanges commerciaux. La pandémie récente qui tue nos frênes, un insecte venu d’Asie que l’on nomme l’agrile du frêne, en est un bel exemple. Si on ajoute les risques de plus en plus élevés de sécheresses importantes (tels qu’a vécu l’Europe à l’été 2019) et de feux de forêt cataclysmiques (tels qu’a vécu l’Australie à l’hiver 2019-2020) dus aux changements climatiques, on voit bien que nos arbres et forêts sont dans le pétrin.

Représentation d’un territoire forestier organisé en réseau et composé de peuplements peu diversifiés avant (en A) et à la suite d’interventions sylvicoles qui enrichissent le peuplement situé au centre du territoire (en B). Ce peuplement central plus diversifié, et donc moins sensible aux perturbations, pourra agir comme source de graines aux peuplements voisins qui risquent d’être très affectés par des sécheresses, des insectes et des maladies exotiques. Les flèches montrent la capacité de dispersion des graines entre peuplements et plus la flèche est large, plus il y a d’espèces qui peuvent se disperser.

Et c’est ici qu’un nouveau type de foresterie dite de résilience peut nous aider. Au lieu de favoriser la repousse de quelques essences commerciales (épinettes et pin gris au nord et érable, bouleau jaune, pin blanc et rouge au sud), la foresterie devrait au contraire favoriser la repousse d’un maximum d’essences d’arbre ayant des caractéristiques biologiques et des origines génétiques les plus variées possible. Comme un portefeuille d’actions plus diversifié permet de résister aux aléas des marchés financiers, une forêt plus diversifiée résiste mieux aux aléas climatiques, aux invasions d’insectes et aux maladies exotiques. Cela peut même vouloir dire de favoriser des espèces que l’on retrouve plus au sud afin de tenir compte des changements climatiques anticipés. Pour aider cette adaptation, on peut utiliser la science des réseaux complexes afin de déterminer les peuplements les plus centraux où intervenir sur le territoire (voir les schémas A et B). Cette nouvelle approche vise à «immuniser ou vacciner» nos forêts contre les chocs environnementaux qui risquent de se produire de plus en plus dans le futur.

En conclusion, la foresterie peut et devrait se transformer pour devenir une force qui favorise l’atténuation des changements climatiques et l’adaptation de nos forêts face aux changements globaux qui s’accélèrent. Pour ce faire, la foresterie doit s’affranchir de son vieux paradigme qui vise à simplifier les forêts pour en maximiser les rendements. Elle doit plutôt favoriser une diversification des essences d’arbres afin de maximiser la résilience de nos forêts face aux menaces environnementales grandissantes.

Christian Messier
Professeur d’écologie forestière à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et en Outaouais (UQO)