UNIVERSITÉ LAVAL AU CŒUR DE NOS VIES

Payer sa juste part

En collaboration avec Le Soleil, l’Université Laval signe une série d’articles présentant les retom­bées de ses recherches sur le quotidien des gens. Cette semaine, nous mettons en lumière la Faculté de philosophie de l’Université Laval.

Vous travaillez fort pour chaque dollar gagné. À chacune de vos payes, vous éprouvez une certaine irritation en regardant la part retenue par les gouvernements. Mais si, en réalité, ce que vous avez gagné ne vous appartenait pas complètement ? C’est la théorie sur laquelle travaille Patrick Turmel, professeur à la Faculté de philosophie de l’Université Laval.

Spécialiste d’éthique économique, Patrick Turmel estime que le revenu qu’on gagne chaque semaine ne nous appartient pas entièrement. «La première chose à noter est qu’il n’y a pas d’économie de marché sans État, donc sans impôt», affirme le professeur. Parce qu’au-delà des services directs qu’il offre à la population, l’État assure l’existence des institutions qui rendent possible de recevoir de l’argent en échange de notre travail ou de nos biens, notamment la protection du droit de propriété, le respect des contrats, voire l’institution de la monnaie elle-même.

Le professeur Turmel va plus loin et affirme qu’il ne peut y avoir non plus de démocratie sans impôt. «L’impôt offre à une société démocratique les ressources qui lui permettent de faire des choix collectifs et de les mener à bien.» 


« La fiscalité n’est pas un sujet très sexy, mais c’est le meilleur outil [...] pour freiner la croissance des inégalités.  »
Patrick Turmel


Augmentation des inégalités
Patrick Turmel croit aussi qu’il devient de plus en plus urgent de mieux redistribuer les richesses, ce que peut également permettre la fiscalité. Un rapport d’Oxfam nous apprenait en janvier que 82% des richesses mondiales produites en 2017 sont allées dans les poches du 1% le plus fortuné. Le Canada voit aussi ses inégalités se creuser. En 2016, les 100 dirigeants d’entreprises les mieux rémunérés au Canada ont gagné en moyenne 10,4 M$, soit 209 fois plus que le salaire moyen au pays, qui est de près de 50000$. Du jamais vu, d’après le Centre canadien de politiques alternatives qui réalise ces calculs chaque année. La hausse de la rémunération des hauts dirigeants par rapport à l’année précédente a été de 8%. Or, pendant ce temps, le salaire moyen a augmenté de seulement 0,5%, ce qui signifie qu’il a diminué lorsqu’on tient compte de l’inflation. 

Pour une société plus juste
Même si le Canada est un pays beaucoup plus égalitaire que d’autres, tout le monde gagnerait à réduire les inégalités, selon Patrick Turmel. «Une société plus égalitaire est une société qui performe mieux», affirme-t-il. Dans le livre La juste part, qu’il a rédigé avec son collègue David Robichaud, il cite les épidémiologistes Richard Wilkinson et Kate Pickett qui expliquent que, dans les pays développés, le bien-être et la santé d’une population ne sont pas liés à sa richesse absolue, mais à une certaine égalité entre ses citoyens. Pourquoi? Parce que les problèmes sociaux touchent beaucoup moins les sociétés égalitaires. Les personnes qui la composent ont ainsi la chance de vivre un peu plus longtemps et sont moins susceptibles d’être atteintes d’obésité ou de dépendance à l’alcool. Leurs enfants, quant à eux, sont plus éduqués et courent moins de risques d’être victimes de violence ou de devenir membre d’un gang

Patrick Turmel, professeur à la Faculté de philosophie de l’Université Laval


De l’impôt sur les successions
Plutôt que d’imposer davantage le travailleur de la classe moyenne, le chercheur propose de commencer par imposer les successions des plus fortunés. «Aujourd’hui, la meilleure façon d’être riche n’est pas de travailler fort, mais d’hériter d’une importante somme d’argent. Et le Canada est un des rares pays à avoir éliminé l’impôt sur les successions», affirme Patrick Turmel qui a présenté une conférence sur le sujet l’automne dernier devant les parlementaires canadiens à Ottawa.

Et cette idée circule! «Le Fonds monétaire international (FMI) a aussi mentionné dans un rapport de l’automne dernier qu’il était urgent que les États démocratiques imposent davantage les plus fortunés, notamment en augmentant l’impôt sur les successions», indique Patrick Turmel. 

«La fiscalité n’est pas un sujet très sexy, mais c’est le meilleur outil dont nous disposons pour freiner la croissance des inégalités et permettre la création d’une société plus juste», affirme le professeur qui a obtenu un prix d’excellence en enseignement à l’Université Laval l’an dernier. 

Patrick Turmel enseignant des notions d’éthique économique à ses étudiants 
de philosophie.


Patrick Turmel travaille de nouveau avec David Robichaud à l’écriture d’un ouvrage qui portera sur la légitimité de l’impôt. «Nous essayerons de redonner du sens à la fiscalité en démocratie.» Nul doute qu’ils réussiront à rendre le sujet attrayant !

Pour en savoir plus sur les travaux de Patrick Turmel, consultez sa page sur le site de la Faculté de philosophie de l’Université Laval: http://www.fp.ulaval.ca/faculte/personnel/professeurs reguliers/patrick-turmel/

PROCHAIN RENDEZ-VOUS : le samedi 21 avril avec la Faculté des sciences et de génie