Réussir les transitions

CHRONIQUE / Les trois dernières décennies ont été déterminantes pour l’avenir de l’humanité. Le monde a changé profondément en termes de rééquilibrage des pouvoirs politiques et économiques. Cela a provoqué une amplification sans précédent de l’impact de l’humanité sur le climat. Au lieu de stabiliser les émissions de gaz à effet de serre au niveau de 1990, comme le souhaitaient en 1992 les signataires de la Convention-cadre sur les changements climatiques, ces émissions ont augmenté de plus de 60 %. L’échec de la 25e Conférence des parties à Madrid ne laisse rien présager de bon pour la nécessaire transition écologique vers une société sobre en carbone. De nouveaux problèmes, comme la multiplication des déchets de plastique dans les océans, sont aussi préoccupants.

Pendant la même période, les technologies de l’information et de la communication, la délocalisation et la robotisation accélérées de la production industrielle ont permis de fournir aux consommateurs, partout dans le monde, des biens manufacturés peu coûteux. Avec l’intelligence artificielle, le monde industriel s’engage dans l’ère 4.0, ce qui devrait avoir comme conséquence la transition numérique vers une économie encore plus effrénée et dématérialisée. Peut-on réussir à la fois la transition numérique et la transition écologique ? Ou, au contraire, la première ne fera-t-elle qu’amplifier la crise climatique ? Le développement durable peut nous donner des pistes.

D’abord, il faut, avant de développer un nouveau produit ou un nouveau service, s’assurer d’en connaître le cycle de vie, de l’extraction des ressources à la disposition des déchets. Cela est nécessaire pour favoriser l’écoconception. Il s’agit de concevoir le produit pour qu’il soit économe en ressources naturelles et en énergie, qu’il puisse durer longtemps, être réparé facilement. En fin de vie, le produit devrait être conçu pour être démantelé afin que ses composantes soient réutilisées ou recyclées. En réduisant la consommation de ressources et d’énergie tout au long du cycle de vie, on obtient un service optimal avec le moins d’impacts sur l’environnement.

Les chaînes d’approvisionnement écoresponsables peuvent bénéficier de l’intelligence artificielle et l’Internet des objets peut permettre de prévenir l’obsolescence en favorisant un entretien préventif.

Dans l’étape de la fabrication, la robotisation peut assurer une meilleure efficacité, à la fois dans la précision, l’efficacité énergétique et l’usage des ressources. On peut penser aussi, avec la modélisation, optimiser les processus d’une usine en créant un jumeau numérique grâce auquel on pourra effectuer des tests avant de faire les investissements dans l’usine réelle. Par des techniques comme l’impression 3D, on peut aussi personnaliser les objets en fonction des caractéristiques propres à chaque consommateur et ainsi éviter de produire des marchandises de masse qui généreront des retours et ultimement des déchets.

L’intelligence artificielle peut aussi permettre d’optimiser le stockage et la distribution des produits vers les consommateurs. Les flux tendus qui ont révolutionné la production de masse à la fin du 20e siècle peuvent être étendus, grâce au commerce électronique, à l’ensemble de la chaîne, jusqu’au consommateur individuel. Ils peuvent aussi favoriser l’écologie industrielle en optimisant les sous-produits en fonction de la demande des clients.

Mais la gestion de grandes quantités de données pose un problème de consommation d’électricité. Sans des réseaux électriques à basse empreinte carbone, la transition numérique et les technologies de pointe qui la soutiennent risquent au mieux de ralentir la croissance des émissions et la détérioration de l’environnement.

Produire mieux, c’est bien, mais nous consommons trop. Il suffit de regarder la poubelle du temps des Fêtes pour s’en convaincre. « En as-tu vraiment besoin ? » est une question qui ne peut être résolue que par l’intelligence naturelle.