Claude Villeneuve
Le Quotidien
Claude Villeneuve

Mesurer le progrès

CHRONIQUE / Le développement durable s’intéresse au mieux-être des humains, à la justice, à la paix, à la culture et aux équilibres planétaires qui permettent que nous puissions jouir d’une génération à l’autre des services écologiques de la nature. C’est à la fois une hypothèse, c’est-à-dire une affirmation qui reste à démontrer et un défi auquel nous sommes tous conviés. Fort bien, mais comment mesurer le progrès de l’humanité vers cette noble quête ?

À l’échelle mondiale comme à celle des pays et des collectivités, de nombreux indicateurs ont été développés et les données qui permettent de documenter le progrès sont colligées pour répondre à ces questions. En effet, la chose est complexe, elle demande une grande rigueur, des séries temporelles suffisamment longues pour voir des tendances et les interpréter correctement. C’est un enjeu auquel s’attaquent plusieurs organisations internationales. 

La semaine dernière, la Banque mondiale publiait un graphique qui montre que dans les vingt dernières années, les pays dont le PIB est le plus faible avaient fait des progrès significatifs sur plusieurs indicateurs. Par exemple, le taux de pauvreté extrême avait baissé de 50 % en 1998 à 30 % en 2018. Parallèlement, la mortalité infantile a été réduite de moitié, passant de 14 % à 7 %. L’accès à des commodités de base comme l’accès à l’électricité (+57 %), l’eau potable (+22 %) et l’assainissement des eaux (+41 %) laisse croire que le développement durable progresse pour plusieurs cibles de l’Agenda 2030.

Au même moment, le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) a publié son rapport 2019 sur le développement humain. Intitulé Au-delà des revenus, des moyennes et du temps présent, les inégalités du développement humain au XXIe siècle, ce rapport va plus loin à travers un indicateur plus complexe appelé l’inégalité de capabilités. 

Les capabilités sont des libertés de choix, d’être et de faire ce qu’on souhaite. Il y a des capabilités de base, comme aller à l’école, obtenir un emploi ou avoir suffisamment à manger, qui deviennent plus accessibles avec l’amélioration des revenus, comme en sont témoins les indicateurs de la Banque mondiale. On peut s’en réjouir, mais, au 21e siècle, de toutes nouvelles inégalités se révèlent sous l’effet de la crise du climat et des bouleversements technologiques. Les inégalités de capabilités plus avancées, celles qui favorisent l’autonomie, par exemple l’accès à des connexions Internet à haute vitesse, se creusent.

Le rapport constate aussi que les inégalités de développement humain peuvent s’accumuler tout au long de la vie. On peut l’observer ici même avec les communautés autochtones. Ces inégalités ne sont pas autant une cause qu’une conséquence des injustices profondément ancrées dans nos sociétés et nos économies. Le profond racisme de la Loi sur les Indiens au Canada en est le meilleur exemple. Il faudra attendre longtemps pour réparer ces inégalités qui s’accumulent depuis le 19e siècle. Mais c’est possible, dit le rapport. Il faut d’abord une révolution dans la façon de mesurer les inégalités avec une toute nouvelle génération d’indicateurs, d’où son titre.

Il est encore possible de réduire les inégalités du développement humain à condition d’agir tout de suite avant que la dominance politique ne prenne racine. J’ai été témoin dans ma vie de progrès réels, mais encore perfectibles, de la réduction des inégalités de développement entre les hommes et les femmes au Québec. 

Cela a pris quatre générations, mais on peut espérer que mes petites-filles ne connaîtront pas d’obstacles pour réaliser leur plein potentiel dans une société plus égalitaire et durable que celle qui a vu naître leurs arrière-grands-mères. C’est la chance que je souhaite à tous les humains en ce beau solstice d’hiver.