Le bruit maritime, un enjeu émergent

CHRONIQUE / Dans nos vies, le bruit ambiant est une nuisance qui peut engendrer un niveau de stress nocif pour la santé. Bien sûr, il y a toutes sortes de bruits. Circulation, musique des autres, chants d’oiseaux ; ils peuvent définir une ambiance agréable ou dérangeante. Quiconque a vécu quelques jours à New York ou à Paris connaît le bruit de fond des grandes cités. Notre réaction dans un milieu bruyant est d’ajuster le volume de notre voix pour communiquer. Mais au passage d’un gros camion ou d’un motard décérébré, il ne sert à rien de crier, il vaut mieux attendre que la source de bruit soit suffisamment éloignée pour reprendre la conversation. Mais qu’en est-il dans les océans ?

Le son voyage différemment dans l’eau que dans l’air, il n’est donc pas simple de comparer les deux milieux. Dans la revue Nature du 10 avril dernier, un article très intéressant soulevait les enjeux du dérangement occasionné par les différents bruits générés par les activités humaines sur les espèces marines un peu partout dans le monde. Le sujet tombe à pic, dans la perspective d’une augmentation du trafic maritime, mais aussi d’activités comme l’exploration pétrolière et gazière, les forages sous-marins et le dragage, l’utilisation de sonars et j’en passe. Ces bruits, tantôt puissants et brutaux, tantôt continus, représentent pour les poissons, les crustacés et les cétacés une cacophonie dont le niveau sonore peut perturber la communication et augmenter le niveau de stress. Pire encore, certains sons peuvent se propager sur des centaines de kilomètres !

Le sujet interpelle les scientifiques. En effet, le son est formé d’ondes qui voyagent beaucoup plus loin dans l’eau que dans l’air. Ainsi, que l’on soit au large ou près des côtes, que le bruit soit répété ou isolé et selon les espèces étudiées, la complexité de mesurer ses effets est grande. En décembre dernier, la résolution 73/124 de l’Assemblée générale des Nations Unies appelait les pays à un effort concerté de recherche pour mieux comprendre les effets des bruits d’origine humaine dans le monde sous-marin. La Communauté européenne a aussi adopté une législation sur la santé des océans qui vise à s’assurer que le niveau de bruit sous-marin n’ait pas d’impacts nocifs sur la faune marine.

Mais comment y arriver ? L’Organisation maritime internationale a établi en 2014 des directives pour réduire le bruit des bateaux. Mais ces bonnes pratiques sont-elles suivies par les armateurs et les capitaines, toujours pressés de livrer à flux tendus ? Après tout, le temps c’est de l’argent et comme la surveillance en eaux internationales est plutôt poreuse, c’est plus souvent le « pas vu pas pris » qui constitue la principale règle éthique.

Des expériences faites sur des troupeaux d’orques dans le Pacifique, près de l’île de Vancouver, ont montré que les épaulards consacraient de 18 à 25 % moins de temps à chasser lorsqu’il y avait des passages de bateaux que lorsque leur environnement n’était pas perturbé. En ralentissant les vaisseaux dans la zone critique d’interaction, on réussit à réduire le bruit de moitié. Toutefois, les résultats de ces expériences sur le comportement des orques ne sont pas encore publiés.

Les cétacés utilisent les sons pour communiquer comme nous utilisons le langage. Les perturbations sonores qu’on impose dans leur environnement peuvent être un facteur de stress encore mal mesuré. Elles peuvent affecter leur comportement alimentaire, leurs relations familiales ou leur reproduction. Surtout, ces impacts s’ajoutent à d’autres types de perturbations de l’environnement comme le réchauffement et l’acidification des océans ou la pollution chimique. Pour certaines populations menacées comme les bélugas du Saint-Laurent, l’évaluation des impacts cumulatifs du transport maritime s’impose pour mieux concilier le développement de l’activité maritime et la sauvegarde de la biodiversité.