Claude Villeneuve
Le Quotidien
Claude Villeneuve

La carboneutralité en plantant des arbres, une mesure efficace?

CHRONIQUE / Vendredi dernier, je témoignais devant le Comité permanent des ressources naturelles de la Chambre des Communes à Ottawa sur les perspectives de relance de l’économie forestière au Canada, à titre d’expert et de directeur de Carbone boréal. Le gouvernement du Canada ayant annoncé son intention de planter deux milliards d’arbres pour contribuer à son effort de rendre le Canada carboneutre en trente ans, c’est surtout sur la faisabilité et l’efficacité de cette mesure que les parlementaires m’ont interrogé.

L’idée est belle. D’ailleurs, c’est ce que nous faisons à plus modeste échelle depuis 2008 avec Carbone boréal, mais il y a de nombreux éléments à prendre en considération si on veut réussir à relever un tel défi. En effet, les arbres captent le CO2 de l’atmosphère pour construire leurs tissus, en particulier le bois, et constituent ainsi un stock de carbone qui s’accumule tout au long de leur vie et qui peut, selon les espèces, durer plusieurs siècles.

Il y a plusieurs conditions à respecter pour prétendre qu’on lutte contre les changements climatiques en plantant des arbres. D’abord, il faut que le terrain sur lequel on fait la plantation soit dépourvu de forêt depuis au moins 1990 et que le reboisement ne soit pas prescrit par une loi ou un règlement. Ainsi, replanter une forêt qu’on vient de couper ne compte pas. Il faut que les arbres qu’on plante soient additionnels et que l’on n’aille pas en couper d’autres ailleurs pendant qu’ils stockent du carbone pour lutter contre les changements climatiques. Cela implique qu’il faut trouver de l’espace approprié et que celui-ci soit affecté à cette fonction pour toute la durée de la vie de l’arbre. Sinon, il faut soustraire du stock de carbone le volume de bois récolté.

Pour planter deux milliards d’arbres, selon les espèces et leur architecture de canopée, il faudra trouver au Canada l’équivalent de 2 millions d’hectares, soit à peu près 20 fois la superficie du lac Saint-Jean. Ce n’est pas un défi insurmontable, mais il ne faut pas oublier que ces territoires devront être protégés pour leur vocation de captation du carbone bien au-delà de 2100.

Il faudra aussi penser dès le départ à les protéger contre trois menaces : les incendies, les épidémies de ravageurs, y compris les espèces envahissantes, et le réchauffement du climat. En effet, le réchauffement prévu au 21e siècle excédera trois degrés dans plusieurs régions, et ce, même si on réussissait à atteindre l’objectif de l’Accord de Paris. Les espèces qui réussiront dans le nouveau climat ne sont probablement pas celles qui réussissent le mieux aujourd’hui. Au moins faudra-t-il, pour les espèces qui ont une large répartition géographique, choisir des cultivars du sud pour les planter au nord. Plusieurs équipes de recherche, dont Carbone boréal, travaillent sur cette question.

Le troisième défi est de se doter de moyens pour produire et planter des arbres. C’est relativement simple si on le compare avec la vaccination des Canadiens contre la COVID-19, mais il faudra au moins 10 ans pour y arriver. Il faut en effet trois ans pour produire un plan forestier. Il est donc probable que le déploiement de ce projet ne puisse commencer avant 2025. Les plantations auront donc entre 15 et 25 ans en 2050. Mais combien ce CO2 pourra-t-il capter chaque année à ce moment ?

La réponse dépend des espèces choisies et de leur performance. La croissance des arbres, donc l’absorption de CO2, est dans sa phase maximale entre 15 et 75 ans. C’est une bonne nouvelle. Mais peu d’arbres accumulent plus de 5 kilos de bois par année sous nos latitudes. On peut donc évaluer de façon réaliste que deux milliards d’arbres capteront entre 5 et 10 millions de tonnes de CO2 par année. C’est bien, mais cela représente moins de 2% des émissions actuelles du Canada que l’on doit ramener à zéro en 2050.

Il n’existe pas de solution magique pour lutter contre les changements climatiques. Il faut agir sur plusieurs leviers. Le reboisement en fait partie, mais ce n’est pas la panacée.

Que cela ne vous empêche pas d’offrir de l’espoir à vos proches en ce Noël confiné. Pourquoi pas un certificat cadeau de Carbone boréal pour rendre carboneutre leur prochain voyage en 2021 ? Nos arbres, au moins, sont déjà plantés !